Les syndicats et les travailleur·euses américain·es face à l’attaque sauvage de Trump
Le président américain Donald Trump a lancé une attaque brutale et multiforme dans tous les secteurs contre les travailleur·euses américain·es et ceux/celles-ci commencent à réagir, mais la classe ouvrière et les syndicats sont divisés, ce qui rend difficile l’organisation et la mise en œuvre d’une réponse unifiée.
Dan La Botz a travaillé comme chauffeur de camion et a été membre fondateur de Teamsters for a Democratic Union (TDU, Teamsters pour un syndicat démocratique).
![Manifestation du 5 avril 2025 à New York [Coll. DLB]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/manif-5-avril-2025-DLB.webp)
Le 5 avril 2025, des millions de personnes, dans les 50 États américains, ont participé à 1 600 manifestations dans les grandes et petites villes pour protester contre le président Donald Trump et son acolyte milliardaire Elon Musk. Plusieurs petites manifestations de solidarité ont également eu lieu dans des villes européennes. Les manifestations « Bas les pattes », les plus importantes jamais organisées contre Trump, exigeaient que Trump cesse de toucher à la démocratie, aux droits humains, aux droits reproductifs, à la sécurité sociale, à Medicaid, aux écoles publiques, aux immigrant·es et aux personnes LGBTQ+. À New York, où j’ai participé à la manifestation sous la bruine, quelque 50 000 personnes ont participé à une marche animée, arborant de nombreuses pancartes et banderoles originales et faites à la main. J’ai vu des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « Touche pas à notre planète », « Élimination de personnes pour cause de liberté d’expression = fascisme » et « Touche pas à nos corps, à notre démocratie, à notre liberté, à notre Constitution ». Quelques pancartes de soutien à l’Ukraine ont également été présentes dans la manifestation, mais moins nombreuses étaient celles qui évoquaient le génocide palestinien.
Les manifestations ont été appelées par diverses organisations, notamment des groupes du Parti démocrate comme Indivisible, des groupes de travailleur·euses comme le Réseau des syndicalistes fédéraux, ainsi que des groupes de défense de l’environnement, religieux, pour la défense des droits humains et des droits civiques. Pourtant, à New York, les plus grands syndicats, comme le Service Employees International Union et l’American Federation of State, County, and Municipal Employees, qui comptent de nombreux membres noirs, n’ont pas réussi à mobiliser leurs rangs. Le syndicat des travailleur·euses de la Cité universitaire de New York a fait exception. La plupart des syndicats n’ont pas réussi à mobiliser leurs membres, même si des fonctionnaires fédéraux, dont beaucoup ont été récemment licencié·es, ont rejoint les manifestations.
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La manifestation new-yorkaise était majoritairement blanche, avec seulement un petit nombre de participant·es noir·es, dans une ville où les Noir·es représentent 20 %, les Latinos 28 % et les Asiatiques 15 % de la population. Certains Latinos sont peut-être resté·es chez eux-elles par crainte d’être arrêté·es et expulsé·es, Trump étant désormais engagé dans une campagne massive d’expulsions. Sur les réseaux sociaux, des influenceurs noirs ont conseillé à leurs abonné·es de rester chez eux-elles, leur disant que la marche ne les concernait pas. La faible participation des Noir·es a été un problème presque partout.
Ces manifestations ont constitué une avancée significative, mais les grands syndicats ne sont pas encore véritablement engagés dans la lutte, et il n’existe pas de direction commune ni de consensus sur la question de savoir si les Démocrates ou les manifestations de masse représentent la voie à suivre. La gauche n’est que faiblement présente et joue un rôle limité jusqu’à présent.
L’attaque de Trump contre le monde du travail
Donald Trump a lancé une attaque sans précédent contre la classe ouvrière américaine, menaçant des dizaines de syndicats et des millions de travailleur·euses. Cette attaque contre les travailleur·euses prend de multiples formes. Trump menace d’expulser 20 millions d’immigré·es sans papiers, alors que la plupart des experts estiment qu’il n’y en a que 11 millions dans le pays. Pour mener à bien ces expulsions, il a renforcé les effectifs de la police de l’Immigration et des Douanes, ainsi que ceux de la police des frontières.
Entre autres, ces agents ont arrêté et expulsé des centaines de membres présumés de gangs vénézuéliens, souvent identifiés grâce à leurs tatouages. Ce faisant, Trump a souvent refusé aux immigrant·es une procédure régulière et violé la loi américaine et les décisions de justice. De nombreux immigrant·es sans papiers vivent désormais dans la peur et restreignent souvent leurs déplacements pour échapper aux agents. En violation de la Constitution américaine et de la loi sur l’immigration, Trump a également ciblé des étudiant·es étranger·es identifié·es lors de rassemblements de solidarité avec la Palestine, les faisant arrêter et prévoyant de les expulser, parmi lesquels Mahmoud Khalil, étudiant à Columbia, dont le cas est devenu célèbre. Pourtant, selon de récents sondages, 48 % des Américain·es approuvent sa politique d’immigration, tandis que 44 % la désapprouvent, ce qui signifie que de nombreux travailleur·euses américains né·es aux États-Unis sont favorables à l’expulsion des immigrant·es sans papiers.
Trump s’en est également pris aux fonctionnaires fédéraux. Son homme de main, Elon Musk, est en train de licencier 13 % des 2,4 millions de fonctionnaires du pays, soit 312 000 personnes. Certaines de ces suppressions d’emplois auront un effet dévastateur sur les agences concernées, notamment sur les 24 % des employé·es du secteur de la santé et des services sociaux. Certains de ces fonctionnaires ont été licencié·es sans préavis, constatant à leur arrivée que leurs badges électroniques ne fonctionnaient plus et que leurs comptes de messagerie gouvernementaux avaient été fermés. D’autres reçoivent des courriels tard le soir ou tôt le matin même de leur licenciement. Certains travailleur·euses acceptent des indemnités de départ, une combinaison d’indemnités de départ et de retraite. La vie de millions de personnes, les travailleur·euses, leurs familles et les personnes qu’ils ont servies, est bouleversée et, dans certains cas, ruinée économiquement. Pourtant, selon de récents sondages, 40 % des Américain·es approuvent la gestion du gouvernement fédéral par Trump.
Parallèlement, Trump a aboli par décret le droit de négociation collective d’un million de fonctionnaires fédéraux dans dix ministères, détruisant ainsi leurs syndicats. Ces derniers ne pourront plus percevoir auprès de ces travailleur·euses les millions de dollars de cotisations utilisés pour payer leurs permanent⸳es et mettre en œuvre des programmes syndicaux. La Fédération américaine des employés du gouvernement (AFGE), qui représente 800 000 fonctionnaires fédéraux, conteste devant les tribunaux l’interdiction des syndicats prononcée par Trump. Tout comme lorsque Ronald Reagan a licencié 11 000 contrôleurs aériens professionnels en grève en 1981, cette attaque de Trump contre les syndicats et les travailleur·euses fédéraux encouragera les entreprises privées à suivre son exemple, cherchant à se débarrasser de leurs travailleur·euses syndiqué·es.
De plus, les tarifs douaniers imposés par Trump à des dizaines de pays, affectant le commerce en milliards de dollars dans de nombreux domaines, et qui, selon lui, ramèneront des industries et des emplois aux États-Unis, ont entraîné une guerre commerciale qui a déjà eu un impact négatif sur les travailleur·euses américain·es. Par exemple, le constructeur automobile Stellantis licencie temporairement 900 travailleur·euses dans cinq usines américaines et suspend la production dans une usine d’assemblage au Mexique et une autre au Canada. Avec la perturbation du commerce et la rupture des chaînes d’approvisionnement mondiales, d’autres entreprises seront également contraintes de fermer des usines et de licencier des travailleur·euses.
Enfin, la guerre commerciale de Trump a effrayé les investisseurs, provoquant une forte baisse des marchés boursiers, qui s’est reflétée dans la valeur de nombreux plans de retraite 401-k [fonds de pension [1]. Autrement dit, des millions de travailleur·euses ont vu leurs comptes de retraite personnels diminuer ces deux dernières semaines. Même si Trump n’avait peut-être pas l’intention de s’en prendre à ces travailleur·euses de cette manière, c’est une nouvelle atteinte à leur situation sociale. De plus, les droits de douane et la guerre commerciale signifient que les produits de base comme l’alimentation, les vêtements et le logement seront désormais plus chers, une inflation qui se reflète déjà dans les rapports économiques.
Des données sur le travail aux États-Unis
Qu’est-ce que la classe ouvrière américaine aujourd’hui ? Les États-Unis comptent 340,1 millions d’habitant·es, ce qui en fait le troisième pays le plus peuplé au monde, après l’Inde et la Chine. Parmi eux, environ 144,5 millions perçoivent un salaire. Quelque 78,7 millions touchent un salaire horaire, constituant le cœur de la classe ouvrière. Parmi eux-elles, environ 12 millions sont des ouvrier·es du secteur manufacturier et six millions sont des cols-bleus. Le taux de syndicalisation est faible. En 2024, 9,9 % des salarié·es étaient syndiqué·es. Dans le secteur public, le taux de syndicalisation représentait 32,2 %, tandis que dans le secteur privé, seulement 5,9 % des travailleur·euses étaient syndiqué·es. (La syndicalisation du secteur public a été ravagée cette année, comme nous le verrons plus loin.) Environ 8 % de la main-d’œuvre américaine est composé de travailleur·euses sans papiers. Les travailleur·euses noirs, latinos ou jeunes ont généralement des salaires plus bas.
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En janvier 2024, les États-Unis comptaient environ 16 millions de travailleur·euses syndiqué·es. Environ 15 millions d’entre eux appartiennent à 63 syndicats affiliés à la AFL-CIO (Fédération américaine du travail-Congrès des organisations industrielles). Les syndicats d’enseignant·es comptent parmi les plus importants du pays : la National Education Association (NEA) compte plus de 3 millions de membres et l’American Federation of Teachers 1,7 million. Les deux autres grands syndicats sont le Service Employees International Union (SEIU) avec 1,9 million de membres et l’International Brotherhood of Teamsters (IBT) avec 1,4 million de membres. Plusieurs autres syndicats comptent plus de 500 000 membres. On a constaté une certaine augmentation des grèves au cours de la dernière décennie, avec un pic en 2023 et 2024. En 2024, quelque 271 500 travailleur·euses ont participé à des arrêts de travail majeurs. Pourtant, le nombre de grèves récentes est sans commune mesure avec les vagues de grèves nationales des périodes 1933-1940, 1946-1948 ou 1969-1971, lorsque des millions de travailleur·euses ont fait grève, paralysant divers secteurs. La montée en puissance du mouvement ouvrier de la fin des années 1960 et du début des années 1970 a pris fin dans les années 1980, lorsque les républicains et les démocrates conservateurs, puis la période néolibérale des années 1980 et 1990 ont affaibli les syndicats et contrecarré les grèves qui ont entraîné le déclin du militantisme syndical pendant plus de 40 ans.
La bureaucratie syndicale
Le déclin des syndicats et leur militantisme déclinant peuvent être attribués en grande partie à la bureaucratie ouvrière, c’est-à-dire à leurs personnels élus ou nommés. Le succès des syndicats ouvriers dans les années 1930 – tant les syndicats de métier de l’AFL que les syndicats industriels du CIO –, combiné à la réglementation gouvernementale de nombreux secteurs, leur a permis d’embaucher du personnel permanent à temps plein et de leur verser des salaires décents. Lorsque les États-Unis sont entrés dans la Seconde Guerre mondiale, les représentants syndicaux ont collaboré avec les entreprises et le gouvernement pour accroître la production, ce qui a entraîné l’expansion continue du mouvement ouvrier, sa stabilité et sa légitimité de plus en plus importantes, mais aussi un profond conservatisme parmi les dirigeants syndicaux.
Les responsables syndicaux prirent l’habitude de négocier avec les employeurs et de collaborer avec les représentants du gouvernement pour accroître la productivité, une habitude souvent partagée par les travailleur·euses. Les syndicats obtinrent non seulement des augmentations de salaire, mais aussi des prestations de santé et des retraites. Mais entre les années 1950 et 1980, seul un tiers environ des travailleur·euses américains étaient syndiqué·es et bénéficiaient de ces avantages. Dans les industries syndiquées, les responsables avaient tendance à troquer les salaires contre des conditions de travail, donnant ainsi aux employeurs le contrôle de l’atelier. Parallèlement, les responsables syndicaux se sclérosèrent au sein d’une bureaucratie aux salaires élevés, souvent dix, voire vingt fois supérieurs à ceux des travailleur·euses des industries qu’ils représentaient. Ils bénéficiaient également des avantages liés à leur fonction, notamment l’utilisation de voitures du syndicat, de notes de frais et de régimes de retraite, certains si généreux qu’on les qualifiait de «parachutes dorés ». À la retraite, certains responsables syndicaux rejoignirent les entreprises avec lesquelles ils avaient négocié ou devenaient des arbitres gouvernementaux. La situation était encore pire dans quelques syndicats nationaux – East Coast International Long Shore Association (ILA), Hotel and Restaurant Workers (HERE), et l’International Brotherhood of Teamers (IBT), des syndicats corrompus, dont certains dirigeants percevaient des salaires de 500 000 dollars. La bureaucratie syndicale devint ainsi une caste aux intérêts bien distincts de ceux de la classe ouvrière dans son ensemble.
La caste bureaucratique des représentants syndicaux – la bureaucratie syndicale – a développé sa propre idéologie, acquérant une position de négociateur entre les travailleur·euses de base et les employeurs. Cela était vrai qu’il s’agisse des syndicats progressistes de l’époque, comme l’United Auto Workers (UAW), ou du syndicat corrompu des Teamsters. Les représentants en sont venus à croire que, grâce à leur connaissance intime des travailleur·euses, des employeurs et des représentants du gouvernement, ils savaient ce qui était le mieux pour la classe ouvrière. C’était donc à eux, et non aux travailleur·euses, de décider de la grève et du contenu de la convention collective. Craignant de nuire à leur propre position, ces représentants syndicaux ont eu tendance à rechercher la paix sociale plutôt que le conflit et la lutte des classes. La plupart des conventions collectives contenaient des clauses obligeant les représentants syndicaux à empêcher les arrêts de travail ou les grèves pendant la durée de la convention. Parallèlement, il est vrai que de nombreux représentants syndicaux locaux étaient des personnes honnêtes qui s’efforçaient d’améliorer la vie de leurs membres, mais leurs représentants syndicaux nationaux ont souvent entravé leurs efforts.
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Ainsi, lorsque, dans les années 1980, le gouvernement américain a promu le néolibéralisme, un capitalisme plus impitoyable, les entreprises ont procédé à une réorganisation du travail, avec des fermetures d’usines massives, des délocalisations vers le Sud des États-Unis, non syndiqué, ou à l’étranger, avec une nouvelle gestion dite « japonaise » du processus de production, la bureaucratie syndicale n’a montré aucun intérêt à lutter contre les entreprises, n’avait plus aucune culture de la lutte, et ne bénéficiait que de peu de confiance et de soutien de la base. Entre les années 1980 et 2000, la syndicalisation a chuté de 35 % à 10 % et les grèves ont pratiquement disparu du monde du travail américain.
La politique ouvrière aux États-Unis
Les États-Unis n’ont jamais eu de grand parti socialiste, communiste ou travailliste. Depuis le début du 20e siècle, la Fédération américaine du travail (AFL) et ses affiliés ont eu tendance à soutenir le Parti démocrate. Lors des troubles sociaux des années 1930, largement menés par les socialistes et surtout les communistes, certains syndicats ont expérimenté des partis ouvriers locaux, mais les syndicats de métier de l’AFL et les syndicats industriels du Congrès des organisations industrielles (CIO) ont tous deux soutenu les démocrates. Dans les années 1940, l’AFL, le CIO et les partis socialiste et communiste ont soutenu le démocrate Franklin D. Roosevelt, élu président pour quatre mandats de quatre ans.
À la fin des années 1940 et dans les années 1950, le Congrès, malgré un veto présidentiel, adopta la loi Taft-Hartley de 1947, qui limitait le pouvoir des syndicats. Parallèlement, les médias, le gouvernement et les employeurs lancèrent une croisade anticommuniste qui chassa de nombreux communistes de leurs emplois et de leurs syndicats. En 1955, l’AFL et le CIO fusionnèrent, et la nouvelle AFL-CIO soutint dès lors le Parti démocrate. Les mobilisations et les grèves des années 1930 et 1940 amenèrent environ 34 % des salarié·es à adhérer au mouvement syndical, mais laissèrent les deux tiers des travailleur·euses sans syndicat et avec peu d’influence politique. Tout cela conduisit à la création de ce que nous appelons le « syndicalisme d’affaires », c’est-à-dire des syndicats qui œuvrent pour satisfaire les entreprises et se comportent eux-mêmes comme des entreprises, accumulant des millions de dollars en biens immobiliers, comptes bancaires et autres actifs.
Les années 1960 et 1970 ont vu l’émergence d’importantes organisations syndicales parmi les enseignant·es et autres fonctionnaires, ainsi que parmi les ouvrier·es agricoles en Californie. Parallèlement, les travailleur·euses de base de nombreux secteurs – téléphone, automobile, transport routier et poste – se sont rebellé·es contre leurs employeurs et souvent même contre leurs syndicats. De jeunes radicaux issus des mouvements pour les droits civiques, étudiant·es et féministes sont devenus socialistes de diverses tendances, principalement maoïstes et trotskistes, ont pris des emplois dans l’industrie et se sont impliqués dans les syndicats. Ils et elles ont joué un rôle dans l’organisation des mouvements ouvriers de base de l’époque.
Les International Socialists (IS), des socialistes du troisième camp opposés au capitalisme et au communisme bureaucratique de l’Union soviétique, de la Chine, du Vietnam, de la Corée et de Cuba, ont contribué à l’organisation des Teamsters for a Democratic Union (TDU) et à la fondation de Labor Notes, une publication et un centre d’organisation syndicale. Ces deux dernières organisations ont survécu à l’effondrement de la gauche dans les années 1980. Labor Notes continue de jouer un rôle central dans l’orientation, la formation et l’organisation des militant·es ouvrier·es, bien qu’il ne représente pas une tendance politique significative au sein des syndicats dans leur ensemble.
En juin 1998, Tony Mazzocchi , vice-président de Oil, Chemical and Atomic Workers Union (OCAW), d’autres responsables réformateurs et certains de ces militant·es syndicaux de gauche se sont réuni·es pour fonder le Parti du travail. Quelque 1 400 délégué·es de plusieurs grands syndicats, représentant deux millions de membres, se sont rassemblé·es à Cleveland pour créer le nouveau parti. Mais ils et elles ne sont pas parvenu·es à s’entendre sur la présentation de candidat·es, ni lors du congrès fondateur ni ultérieurement, craignant que leur parti ne prenne des voix au Parti démocrate et ne mène à l’élection d’un républicain. Le parti s’est alors atrophié et a disparu.
La bureaucratie ouvrière aujourd’hui
Les responsables syndicaux d’aujourd’hui sont très hétérogènes. La plupart sont des « syndicalistes d’affaires » qui ont lié leur destin à leur carrière syndicale, aux structures syndicales et au Parti démocrate. Certains sont corrompus. Et très peu sont des réformateurs. Deux des principaux responsables, qui ont joué un rôle central dans le militantisme syndical et en politique, donnent une idée précise des problèmes auxquels sont confrontés les travailleur·euses et les syndicats aujourd’hui.
Sean O’Brien a été élu président des Teamsters en 2022 avec le soutien de Teamsters for a Democratic Union (TDU), organisation pour une réforme syndicale de longue date. En 2022 et 2023, O’Brien a obtenu le soutien de TDU, de Democratic Socialists of America (DSA) et d’autres militant·es de gauche, laissant entendre qu’il prévoyait de faire grève. Il a finalement négocié un contrat comportant des points forts et des points faibles, critiqué par une partie de la gauche. En juillet 2024, O’Brien a rompu avec le reste du mouvement syndical et a accepté l’invitation de Donald Trump à prendre la parole à la Convention nationale républicaine, ce qui lui a valu de vives critiques de la part d’autres dirigeants syndicaux et de la gauche. Bien que les Teamsters n’aient pas apporté leur soutien à la présidence, il était entendu qu’O’Brien soutenait Trump.
Après l’élection, O’Brien a recommandé à Trump Lori Chavez-DeRemer, une députée républicaine de l’Oregon, et Trump l’a nommé secrétaire d’État au Travail. Après avoir été choisie, elle a fait cette promesse absurde : « Je travaillerai sans relâche pour aider le président Trump à donner la priorité aux travailleur·euses américains. » Si O’Brien a présenté sa nomination comme une victoire pour les Teamsters et les travailleur·euses américains, en réalité, la secrétaire d’État au Travail a peu de pouvoir, n’a rien fait et ne fera rien pour la classe ouvrière américaine.
Un autre responsable syndical important, Shawn Fain, président du syndicat United Auto Workers (UAW), a mené une grève de 45 jours impliquant 50 000 travailleur·euses contre les trois grands constructeurs automobiles américains – Ford, Stellantis et General Motors – qui, dans le cadre du contrat négocié en octobre 2023, ont non seulement obtenu d’importantes augmentations de salaire et la suppression des niveaux de rémunération, mais ont également empiété sur le contrôle des entreprises sur leurs usines et le secteur automobile. Les États-Unis n’avaient pas vu un syndicat mener une telle grève des travailleur·euses de l’industrie depuis des décennies. Fain semblait incarner un nouveau syndicalisme susceptible de changer l’orientation du mouvement ouvrier américain. Puis, en mars dernier, Fain a déclaré que l’UAW soutenait les droits de douane imposés par Trump sur les voitures étrangères. Il a déclaré que cela « signalait un retour à des politiques qui privilégient les travailleur·euses qui construisent ce pays, plutôt que la cupidité d’entreprises sans scrupule ». Et que « mettre fin au nivellement par le bas dans l’industrie automobile commence à réparer nos accords commerciaux abîmés, et l’administration Trump a marqué l’histoire avec les mesures prises aujourd’hui ». Pourtant, Fain a conservé son esprit critique. Le 28 mars, il a publié une déclaration affirmant : « Hier, le président Trump a signé un décret qui bafoue les droits syndicaux de plus d’un million de fonctionnaires fédéraux, les privant de leur droit de négocier leurs conditions de travail. Le million de membres de l’UAW soutient les fonctionnaires fédéraux et leur syndicat, l’AFGE, contre les attaques de l’administration Trump. »
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Comme le montrent clairement les cas d’O’Brien et de Fain, il n’existe pas encore de conception claire au sein des syndicats, et encore moins au sein de la classe ouvrière dans son ensemble, que Trump représente une menace nouvelle et différente. Un autoritarisme tendant vers le fascisme, auquel il faut résister à tout prix et dont la défaite nécessitera un mouvement ouvrier uni, porteur d’une vision alternative claire du travail et de la politique. Les militants syndicaux de gauche ont encore beaucoup de chemin à parcourir pour organiser les travailleur·euses de base et faire valoir l’idée du pouvoir ouvrier et du socialisme démocratique comme alternative nécessaire.
⬛ Dan La Botz – traduction : Patrick Le Tréhondat
[1] Le Plan 401(k) est le système d’épargne retraite par capitalisation aux États-Unis où on compte 700.000 fonds de ce type [NdT].
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