Le syndicalisme sans lieux de travail Les retraité·es

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Parmi les catégories pour qui l’activité syndicale ne peut reposer sur le lieu de travail, il y a les personnes retraitées. Comment cela s’articule-t-il avec un syndicalisme tout de même ancré à la base ? Quel lien avec l’activité interprofessionnelle ? Quelques réponses dans ce texte.


Gérard Gourguechon, ex-secrétaire général du Syndicat national unifié des impôts (SNUI, aujourd’hui Solidaires Finances publiques), a été porte-parole de l’Union syndicale Solidaires jusqu’à son départ en retraite, en 2001. Il est co-secrétaire de l’Union nationale interprofessionnelle des retraité∙es Solidaires (UNIRS).


Le lieu de travail : le terrain du syndicalisme de proximité

Nous le rappelons régulièrement dans les congrès de l’Union syndicale Solidaires, nous voulons faire du syndicalisme de proximité et de transformation sociale. Nous voulons partir de l’existant pour le transformer et pour qu’il réponde aux attentes et aux aspirations des salariées et des salariés. Faire du syndicalisme de proximité, c’est partir des travailleurs et des travailleuses comme ils et elles sont réellement, comme nous sommes réellement, en évitant de fantasmer une classe ouvrière imaginaire. C’est partir des conditions de travail et des conditions de vie vécues au quotidien. C’est prendre en compte les aspirations et les demandes de celles et ceux qui nous entourent sur nos lieux de travail. C’est dire que le lieu de travail est un élément important à prendre en compte dans notre pratique du syndicalisme de proximité.


L’importance du lieu de travail se constate tous les jours pour celui et pour celle qui, tous les jours, se lève, quitte son domicile, et se rend « à son travail ». Il y a la distance, il y a l’accessibilité. Il y a les conditions de travail et les conditions de vie que permet le lieu de travail. Il y a la possibilité ou non pour les personnes qui sont sur ce lieu pendant une bonne partie de leur journée et parfois une bonne partie de leur vie, de s’y sentir à l’aise. Il y a aussi la possibilité ou pas d’y militer, d’y faire vivre une présence syndicale, il y a la possibilité ou non de pouvoir y distribuer des tracts, d’y tenir des réunions et des assemblées générales, d’y disposer ou non d’un local syndical pour pouvoir y rencontrer en tête-à-tête des camarades de travail. Nous pensons à la formule qui résume ce qu’est notamment le syndicalisme de proximité, celui de la feuille de paye et du carreau cassé. Le militantisme syndical doit pouvoir s’approprier le lieu de travail et s’y sentir « chez lui ».

Le syndicalisme « retraité·es », un syndicalisme hors travail

Nous nous souvenons de Charles Piaget s’adressant aux hommes et aux femmes de Lip, à l’extérieur des murs de l’usine, au lendemain de leur expulsion décidée par le 1er ministre Pierre Messmer le 14 août 1973 : « Le pouvoir …ne sait pas que l’usine est là où sont les travailleurs. L’usine, ce n’est pas des murs, c’est des hommes ». Charles Piaget pouvait dire ça de ses camarades de travail car ils et elles formaient effectivement un collectif, par le fait de leur ancienneté relative dans l’entreprise, par leur connaissance professionnelle, leur « savoir-faire » et leur technicité partagés, par les luttes déjà menées ensemble. En s’exprimant ainsi, il voulait aussi mettre en avant une autre conception de l’entreprise que celle portée par le système capitaliste où l’entreprise se définit par la possession des moyens de production. Il s’agissait de souligner que le travail des ouvriers et des ouvrières et leur inventivité leur conféraient des droits et des responsabilités légitimes : l’entreprise Lip, elle leur appartenait plus qu’aux investisseurs suisses. Mais ce qui pouvait être vrai pour les ouvriers et les ouvrières de Lip ne l’est pas pour nombre de travailleuses et de travailleurs. Toutes celles et tous ceux qui ne travaillent pas dans un lieu clos bien précis et retrouvé chaque jour (ce qui était souvent appelé les lieux de concentration ouvrière, les usines métallurgiques ou de construction automobile, un chantier naval, un puits de mine, un centre de tri postal, une gare de triage, un grand hôpital, une faculté, une cité administrative, etc.) doivent s’approprier, qui un chantier qui dure longtemps, qui le dépôt où se retrouvent les véhicules utilisés au quotidien, qui le siège de l’entreprise de livraison à domicile, ou le siège de l’agence locale d’aide à domicile, etc. Pour toutes ces personnes, le militantisme syndical devient déjà beaucoup plus difficile car il n’y a pas vraiment d’endroit où les salarié·es sont ensemble et travaillent ensemble. L’isolement physique modifie les relations de travail et rend plus compliqués les solidarités au quotidien, les appuis, les aides entre les « anciens » et les « jeunes », les transmissions d’expérience, professionnelle comme syndicale. Le développement du télétravail où le salarié ou la salariée reste « à la maison » et se branche sur son ordinateur a rapidement posé de nouveaux problèmes pour le militantisme syndical : chaque salarié·e est isolé·e et se rend au siège de l’entreprise, là où il pourra rencontrer des collègues, que quelques jours par semaine, voire par mois. Cet isolement accélère l’individualisme des comportements et rend encore moins spontanée la pratique syndicale.

Il en est un peu de même pour les personnes qui travaillent dans les très petites entreprises et les très petites associations où voisinent au maximum trois ou quatre salarié.es et où le sentiment de collectif de travail ne peut qu’être difficile à ressentir. Dans ces conditions, le « lieu de travail » est souvent perçu comme étant l’endroit où, effectivement, on travaille, mais où on est « chez » le patron, chez l’employeur. Le lien entre les salarié·es, c’est alors principalement le fait d’avoir le même patron. Par contre, il est des syndicalistes qui n’ont plus de lieu de travail ni même de patron, c’est le syndicalisme « retraités et retraitées ». Les personnes retraitées ne travaillent plus et n’ont plus de patron ni d’employeur. En revanche, elles peuvent avoir une activité qui peut les occuper une bonne partie de la journée, de la semaine, voire de l’année. Le bénévolat et l’engagement dans la vie associative et municipale sont une caractéristique française en ce qui concerne les personnes retraitées.

Le syndicalisme « retraité·es », un syndicalisme dans la cité

Le syndicalisme « retraité·es » doit s’adapter à cette situation d’absence de lieu où les personnes actives peuvent, elles, converger tous les jours. Par ailleurs, la succession des réformes des systèmes de retraite a conduit progressivement à distendre de plus en plus les retraité.es d’avec leur secteur professionnel d’origine. Il a été un temps où l’évolution des carrières des « actifs et actives » (dans la Fonction publique, à la SNCF, etc.) était répercutée sur le calcul des retraites des personnes retraitées du même grade. Dans de telles conditions, la solidarité entre les actifs et les retraités était facile à comprendre. L’étatisation progressive de l’ensemble de la Sécurité sociale et la mainmise de l’appareil d’État, du Gouvernement et du Parlement sur la gestion de toutes les branches de la sécurité sociale ont conduit à faire dépendre la situation des personnes retraitées de débats budgétaires menés à l’Assemblée nationale et au Sénat, avec la place prédominante de plus en plus forte du ministère des Finances et du Budget. Désormais, le « même patron » des personnes retraitées, c’est l’État. Ceci se concrétise dans les mobilisations des personnes retraitées quand elles revendiquent sur le niveau des pensions, pour leur indexation sur l’inflation par exemple. Les cibles, ce sont les députés et les sénateurs, les préfets, les ministères (Élysée, Matignon, ministères du Travail, de la Santé, de l’Économie et des Finances principalement). Le patronat est laissé à l’abri des interventions du G9 alors que les « déficits » mis en avant par les gouvernants pour faire avaler les politiques d’austérité au plus grand nombre (dont le gel des pensions) résultent particulièrement des cadeaux fiscaux et sociaux qui leur sont faits et qui se retrouvent ensuite en sur-rémunération pour les actionnaires. De fait, les militants et les militantes en retraite professionnelle se ressentent parfois plus directement « interpro » que celles et ceux encore en activité professionnelle dont le premier réflexe sera tourné principalement vers les collègues de travail et vers l’employeur direct. La personne retraitée, faute d’entreprise et faute de patron, peut se ressentir plus chez elle dans le local interprofessionnel dont peut disposer l’Union syndicale Solidaires dans la ville ou le département.


Les équipes militantes du G9 dans les départements doivent faire preuve d’inventivité pour essayer de mobiliser les personnes retraitées au-delà de celles déjà connues et répertoriées sur les listes des organisations (les adhérentes et les adhérents des syndicats et des associations). Les distributions des tracts et les signatures des pétitions sont le plus souvent organisées sur les marchés, largement fréquentés par nombre de personnes retraitées à certaines heures de la journée. Les maisons de retraite et les EHPAD sont des lieux où la population retraitée est concentrée, en dehors des personnels. Mais c’est une population le plus souvent tournée vers elle-même et la gestion de ses problèmes de santé. De même, les Restos du cœur, le Secours populaire, etc., sont des endroits où on croise de plus en plus de personnes retraitées, à la fois comme bénévoles et, de plus en plus souvent, comme bénéficiaires, mais, là aussi, ces dernières sont en survie et ont pour souci principal de trouver des aliments au jour le jour. Elles n’ont plus les moyens de porter des revendications et de les exprimer. Certaines équipes ont essayé de distribuer des tracts pendant les animations organisées par les municipalités pendant la Semaine bleue, période généralement fixée en octobre de chaque année au cours de laquelle des communes mettent en place des animations ayant pour but de lutter contre l’exclusion et l’isolement social des personnes âgées et de favoriser les relations intergénérationnelles. Souvent l’accueil fait par ces personnes était plutôt hostile à l’égard des camarades venant distribuer des tracts : les gens vont au repas des anciens, c’est leur fête et ils ne souhaitent pas qu’on vienne les troubler avec les problèmes du quotidien, justement ce jour-là.

Des équipes militantes commencent à mettre en place leur propre animation. Elles organisent des réunions publiques sur des thèmes pouvant intéresser la population retraitée : sur la mobilité dans la ville, sur les transports en commun, sur l’adaptation du tissu urbain à la situation des personnes âgées, sur les logements et l’absence des logements sociaux, sur la situation des maisons de retraite et des EHPAD (ce qui fait parfois venir des « jeunes » personnes retraitées qui gèrent leurs parents en EHPAD), sur la situation des services de santé dans la ville ou le département, etc. Cette évolution montre que le syndicalisme retraité est en train de devenir un syndicalisme implanté totalement dans la cité. Les interlocuteurs deviennent alors les municipalités et leurs services municipaux, leurs services sociaux, les Agences Régionales de Santé, les directions des hôpitaux publics, différentes administrations, etc. Le syndicalisme des retraités et retraitées est hors les murs de l’entreprise, certes, mais il est totalement dans la cité et peut, finalement, aborder la plupart des sujets économiques et sociaux qui s’y posent. C’est à lui d’en décider collectivement. Son domaine d’intervention devient alors la cité elle-même, c’est-à-dire l’ensemble de la vie.


⬛ Gérard Gourguechon


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