Le Groupe Information sur les Prisons

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Le Groupe Information sur les Prisons (GIP) a été fondé en 1971. Le manifeste initial est signé par Michel Foucault, Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet. D’autres philosophes, écrivain·es, historien·es s’impliqueront, à l’image de Daniel Defert, Gilles Deleuze, Michelle Perrot ou Danielle Rancière. Durant (seulement !) deux ans, le GIP rassemblera aussi des magistrat·es, des avocat·es, travailleurs et travailleuses sociaux, des médecins, des journalistes, des détenu·es et ex-détenu·es, des proches de détenu·es. Le GIP s’attache à donner la parole aux prisonniers dits « de droit commun » ; questionnaires et cahiers de revendications forment le socle des 5 brochures publiées en 1971 et 1972.

Cheminot retraité, coopérateur des Editons Syllepse, Christian Mahieux est membre de SUD-Rail et de l’Union interprofessionnelle Solidaires Val-de-Marne. Il participe à l’animation du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, ainsi qu’au collectif Se fédérer pour l’émancipation, à Cerises la coopérative et à La révolution prolétarienne.


Un meeting, à Toulouse, en 1971. [DR]

Henri Leclerc témoigne


« Je me souviens de cette longue bataille du GIP. Avant ces années-là, les jeunes avocats dont j’étais se rendaient en prison et en sortaient révoltés par les conditions d’incarcération – je me souviens par exemple des cages à poule de Nîmes… Nous plaidions lors des procès que la prison était quelque chose d’horrible. Mais c’était encore un discours humaniste.
La conscience politique est née avec les grèves de la faim et les mutineries de Toul ou Nancy. Le GIP a accompagné le mouvement des prisons, il a permis de créer et de faire connaître un discours sur les prisonniers de droit commun – jusqu’alors, seuls les résistants emprisonnés par les nazis ou les prisonniers de la guerre d’Algérie avaient permis d’ouvrir des débats sur la prison.
En 1972, j’ai défendu, aux côtés de l’avocat Albert Naud, les mutins de la prison de Nancy. La même année, le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine a monté une pièce relatant le procès. En en relisant des extraits, je vois qu’heureusement, la prison n’est plus la même aujourd’hui. “A un surveillant chef : L’établissement Charles III est-il chauffé ? Non. Y a-t-il du sport organisé ? Non. Peut-on lire ? Les livres de la bibliothèque. Dans les dortoirs peut-on lire ? Non. Ecrire ? Non. Fumer ? Non.”
En revanche, nous étions dans les années 70 indignés car il y avait 35 000 détenus en France… Il y en a 68 000 aujourd’hui. La pénibilité humanitaire n’a pas disparu. Le travail en détention manque toujours et il reste loin des normes du Code du travail. L’administration pénitentiaire ne prépare toujours pas la réinsertion.
Le discours actuel sur les prisons ne peut plus être détaché d’une réflexion sur la loi pénale. Tant que la politique pénale ne trouvera d’autres solutions que d’envoyer de plus en plus de personnes en prison pour des durées de plus en plus longues, on ne pourra améliorer les conditions de détention grâce à des mesures hygiéniques. Or, il ne se passe rien politiquement rien sur le sujet, aujourd’hui. J’ai peur qu’il se passe quelque chose… mais à l’intérieur des prisons. »

Enquête dans 20 prisons », brochure du GIP. [archivesautonomies.org

Paroles de détenu·es


« Le Groupe d’Information sur les Prisons ne se propose pas de parler pour les détenus des différentes prisons : il se propose au contraire de leur donner la possibilité de parler eux-mêmes, et de dire ce qui se passe dans les prisons. Le but du GIP n’est pas réformiste, nous ne rêvons pas d’une prison idéale : nous souhaitons que les prisonniers puissent dire ce qui est intolérable dans le système de la répression pénale. Nous devons répandre le plus vite possible et le plus largement possible ces révélations faites par les prisonniers mêmes. Seul moyen pour unifier dans une même lutte l’intérieur et l’extérieur de la prison ». Cette déclaration d’intention figure sur les brochures éditées par le GIP. Des questionnaires sont distribués dans les files d’attentes des familles avant les parloirs et diffusés clandestinement aux prisonniers lors de ceux-ci.

Le G.I.P. enquête dans une prison-modèle : Fleury-Mérogis ». [archivesautonomies.org]

A titre d’exemple, voici un extrait de témoignage publié dans Le GIP enquête dans 20 prisons :
« Condamné, on a droit à une visite de sa famille, une demi-heure par semaine. Les amis doivent avoir une autorisation spéciale. J’ai eu ainsi la visite d’un ami (qui avait des “relations”). On n’a pas droit aux visites de l’avocat, une fois que l’on est condamné, on ne peut donc plus être défendu par personne. […] Les parloirs sont de petits boxes individuels à l’intérieur desquels on est enfermé. Deux pla­ques de plexiglass séparent le détenu de son visiteur. Pour se parler, il faut crier très fort, et derrière, il y a les gardiens qui écoutent, voire qui interviennent si l’on dit des inexactitudes (de leur point de vue) sur la prison, ou bien si l’on parle de choses interdites. Dans ce dernier cas, la visite peut être écourtée par le gardien. On n’a pas le droit de fumer dans les parloirs. Le visiteur ne peut pas montrer de journaux au détenu. […] On n’a pas le droit de recevoir de colis. Sauf à Noël, où l’on peut recevoir 1 colis de 5 kg ou 2 de 2,5 kg. Ces colis sont évidemment fouillés et on n’a pas le droit de recevoir d’alcool, de livres, de chocolats fourrés à la liqueur, de boîtes de conserve (je crois), de bouteilles en verre, de tabac (et j’en oublie certainement). J’ai reçu pratiquement toutes les lettres écrites par la famille avec du retard (7 jours) […] Quant aux lettres des amis, il y en a beaucoup que je n’ai pas reçues. La censure, elle est bête et méchante : dans les premières lettres, les mots non courtois à l’égard de la prison étaient soulignés trois fois. Ça, c’est le côté bête. Le côté méchant : au lieu de censurer en raturant certains passages des lettres, les censeurs ne trouvaient rien de mieux que de découper aux ciseaux les passages à censurer. Ainsi reçoit-on de temps en temps des moitiés de lettres. […] Non, on ne sait pas les droits qu’on a en prison. Avertir les détenus de leurs droits, est contraire à l’esprit des prisons : on n’a que le droit d’obéir aux gardiens (cf. Ch. Exbrayat, éditorialiste du Journal du Centre : “Il n’est pas question de laisser les prisonniers libres de leur destin”). Le fait de ne jamais connaître les droits que l’on a, est certainement l’une des choses les plus dures. Mais même si on les connaissait, qui défendrait un détenu qui doit passer au prétoi­re ? Il faut se rappeler que les condamnés n’ont même plus le droit de voir leur avocat. […] Il n’y a pas d’installations sanitaires ; on dispose d’un seau pour W.-C., et d’une cuvette pour laver sa vaisselle, son linge, et se laver soi-même ; comme il n’y a pas d’eau courante, on a un broc à eau qui est changé deux fois par jour. […] On prend des douches une fois par semaine, en groupe. État des paillasses : sales. La serviette, le torchon et le slip sont changés une fois par semaine. Le pyjama, les draps le sont une fois par mois. Le pantalon, la veste et le pull-over ne m’ont pas été changés pendant les deux mois de ma détention. Les cellules ne sont pas désinfectées, même entre le passage de deux détenus. La cellule est seulement lavée au départ d’un détenu. Ainsi quand je suis arrivé dans ma cellule, le seau hygiénique était noir de crasse… Pour faire le ménage, on ne dispose que d’une petite balayette. Durant les deux mois, je n’ai eu la possibilité de passer ma cellule avec une serpillère qu’une seule fois, et encore je crois que c’était dû au fait que j’avais protesté. […] A Montbéliard, j’avais des caries dentaires. Réponse du médecin : “On ne s’occupe pas de cela ici.” En cas de maladie on peut effectivement faire appel au médecin. Mais il faut être malade, et que les signes de la maladie soient très apparents. Le sport : il faut avoir moins de 20 ans pour faire du sport 2 fois par semaine pendant une heure. Pas de radio, pas de T.V., pas de cinéma. La messe seulement tous les dimanches. Comme l’autel est en plein milieu de la prison, on est quasiment obligé de l’écouter. Journaux (hebdomadaires) : Match, Jours de France, Entreprise, Tintin, Mickey, Point de vue sur le monde, Rustica, La vie catholique, le Pèlerin, le Figaro littéraire ; (mensuels) : Sélec­tion, Constellation, Réalité, Lectures pour tous, le Chasseur Français. Ces journaux sont assez souvent censurés, sur­tout les articles concernant les prisons ou les gauchistes […] Livres : on a droit à 2 livres le mardi et 2 le vendredi. On pourrait choisir ses livres, mais le catalogue n’est jamais à notre disposition, ce qui fait que le responsable de la bibliothèque donne les livres qui lui tombent sous la main. […] 4 à 5 fois par nuit, le gardien allume la cellule pour voir si on dort. Il regarde par un judas. Pendant la journée, il y a des rondes. Ce ne sont pas toujours les mêmes qui s’occu­pent de nous. Les surveillants nous traitent différemment selon le détenu. Mais disons que d’une façon générale, ils essaient de montrer constamment que ce sont eux qui commandent et qu’on n’a qu’à obéir. Brimades : ne jamais regarder par la fenêtre, marcher en longeant les murs, jamais les mains dans les poches, ne pas chantonner ou siffler […] A la prison de Nevers, on passe la dernière nuit au cachot, mais ce n’est pas une punition (!). A Montbéliard, c’est quand je suis entré en prison que j’ai passé par le cachot (non chauffé). Au cachot, tout est scellé : le tabouret, la table, le lit. Il y a une double porte, dont l’une (celle qui est intérieure à la cellule) est une grille. De même pour la fenêtre que l’on ne peut donc pas ouvrir. »

Une autre courte citation : « Le chirurgien collectionne ce qu’il trouve dans l’estomac des [détenus]. Ce qui l’a mis en conflit avec l’administration. Il avait emporté un plein bocal d’objets trouvés dans des ventres ; il paraît qu’il voulait montrer tout ça dans une conférence. Le directeur a fait passer une note de service : “tous les objets trouvés dans le ventre des détenus appartiennent à l’administration pénitentiaire.” »

Il est des lieux d’où rien ne sort


La prison en est un ; là on enferme au nom de la justice des fem­mes, des hommes mais aussi leur sexe et leur voix. La prison est une manifestation les plus intolérables des systèmes autoritaires. Le système capitaliste porte dans son essence même l’ex­ploitation de l’homme par l’homme, il a donc créé des lieux (asiles, prisons) où il enferme ceux qui ne supportent pas l’oppression sous toutes ses formes (autorité, argent, travail, famille, sexe, armée…). Les prisonniers n’ont ainsi jamais les moyens de faire comprendre aux gens pourquoi on les traite de coupables, et même, souvent, de comprendre eux-mêmes qu’ils ne sont pas coupables, mais les jouets de la justice.

Nous savons qu’il ne peut y avoir de bonnes prisons. Nos actions ne sont donc pas destinées à rendre supportable l’oppression, mais à l’at­taquer là où elle se cache sous un autre nom, celui de la justice. Par ce journal nous voulons faire sortir la parole des prisons, pour que les détenus puissent nous dire ce qu’ils subissent. Ces informations sont évadées parce que l’État a décidé qu’aucu­ne critique ne pourrait sortir des prisons. Ce n’est pas l’indignation humanitaire, qui s’empare de chacun au seuil d’une prison, qui nous a poussé à former un G.I.P., mais la conscience que la misère du système pénitentiaire est symptomatique du système tout court.

Au contraire des « légalistes-réalistes » qui présentent toujours des revendications acceptables par le pouvoir, lequel n’attend d’ailleurs que cela pour laisser au prolétariat « l’illusion de la participation » à la « bonne » marche de l’État. Nous savons que nous n’avons plus rien à faire avec le Pouvoir si ce n’est le détruire. Le Groupe d’information sur les prisons est non seulement le lieu où les détenus prennent la Parole, mais aussi celui où leur famille et les ex-détenus se rassemblent pour former une force extérieure. C’est en se sentant soutenus de l’extérieur que les détenus auront la force de s’organiser et de mener des actions visant à détruire l’institution pénitentiaire.

« Suicides de prison », brochure du GIP. [archivesautonomies.org]

Christian Mahieux


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