La Maison du Peuple

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Dans cet article, nous allons faire un pas de côté. Il ne s’agit pas de parler d’un lieu physique mais d’un espace symbolique. Nous allons nous intéresser au premier roman de Louis Guilloux : La Maison du peuple, paru en 1927. Résumons brièvement le texte : l’auteur s’inspire de sa jeunesse à Saint-Brieuc, et la figure de son père est centrale dans ce roman qui se passe entre environ 1907 et le 31 juillet ou 1er août 1914, déclenchement de la Première Guerre mondiale. Louis Guilloux senior est militant socialiste et syndicaliste, et dans ce cadre, il participe à la construction d’une « Maison du Peuple », qui donne son titre au livre.


Gabriel Bonnard est professeur en lycée professionnel et militant au sein de SUD Éducation Somme.


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Ce roman présente donc un intérêt biographique et historique. Il est également salué comme une œuvre littéraire importante par la critique [1] . Document historique, il traite de la période de la fin de la « Belle Époque » vécue par les ouvrier⸳ères d’une ville de province. C’est également la construction d’un récit historique et littéraire dans le cadre de la fin des « années folles », marquées par l’agitation politique. Cette agitation politique aboutira, en France, avec le Front Populaire une dizaine d’années plus tard.
L’objectif de cet article est de montrer comment ce texte permet la réécriture d’une contre-histoire des années 1910, du point de vue des travailleurs et travailleuses, et notamment comment la construction d’une bourse du travail devient un élément central, symbole d’une construction de la conscience de classe. Dans un premier temps, nous proposons d’étudier le roman, en le citant largement : il s’agit de comprendre ce que propose l’auteur, notamment quels sont les thèmes traités dans le texte. Dans une seconde partie, nous verrons quelle distance l’auteur prend avec la réalité.

Quelques motifs récurrents

Ce roman se construit autour d’une série de motifs récurrents :
➔ La famille et le collectif
➔ Le travail
➔ La transmission
➔ L’enracinement et l’importance des lieux.


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Louis Guilloux ne raconte pas n’importe quelle histoire : il raconte l’histoire de sa famille. Son père, sa mère, et sa grand-mère sont présents dans le récit. De façon significative, le roman s’ouvre par une description du domicile familial. La vie de famille est importante dans la description de la vie ouvrière par Louis Guilloux, au point que la maladie et l’hospitalisation de la mère rendent « la maison vide et obscure [2] ». Mais l’idée de la famille dépasse le simple cadre de la famille nucléaire. Le groupe de militants SFIO [3] présenté dans le texte se réunit au sein du foyer, marquant l’élargissement de la cellule familiale au groupe militant. L’extrait suivant montre bien cette importance du collectif : « Mon père ne prêtait sa lampe que dans des occasions extraordinaires, comme ces réunions, ou si quelqu’un de la famille venait manger chez nous. L’éclat de cette lampe était pour moi comme une lumière du dimanche. [4] »
L’auteur semble vouloir faire la démonstration du passage d’une classe en soi à une classe pour soi, c’est-à-dire d’un groupe de personnes « où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni aucune organisation politique [5]» à une communauté politique agissante. Dans ces conditions, il devient nécessaire à cette communauté politique de se trouver un « lieu à soi », c’est-à-dire que Louis Guilloux met en scène et défend l’idée de créer des maisons du peuple, des bourses du travail, par exemple. Ainsi, le récit de Louis Guilloux est celui de la construction d’un bâtiment. Au sens strict, puisque nous parlons de la fabrication physique d’une maison du peuple. C’est un véritable travail, y compris au sens salarié. L’importance du travail est régulièrement mise en avant. Dans l’incipit qui met en scène l’habitation familiale, l’auteur signale que les lits ont été fabriqués par son père, ce qui résonne avec l’idée de la construction d’un lieu accueillant le peuple ou du moins sa fraction organisée.
Notons l’importance pour Guilloux de faire de ce premier roman une présentation de sa vie. Dans un entretien réalisé en 1977, il déclare : « j’ai voulu dire d’abord “voilà qui je suis, voilà d’où je viens”, n’est-ce pas… et ça a été “La Maison du peuple”. [6]» Il s’agit pour lui de transmettre une histoire, à la fois particulière et commune à la classe. Cette transmission n’est pas simplement celle d’une histoire biographique, mais également la construction d’une maison symbolique de la culture et des savoirs populaires. L’auteur, s’inspirant des formes de transmission orale familiale, met en place des collages entre différents niveaux littéraires : une prière, une chanson populaire, une partie d’histoire orale, et enfin sa propre écriture.
Tout cela montre une forme d’enracinement dans une culture commune, de la classe ouvrière, et une volonté de dépassement de celle-ci pour un objectif politique. Nous venons de le dire, le roman de Louis Guilloux est une maison du peuple qui regroupe des savoirs et des pratiques en utilisant la forme romanesque. Cette stratégie permet la construction d’une littérature de classe, comme la maison du peuple permet le renforcement du collectif qui dépasse le simple amas d’individualités et devient une force collective capable de transformation. La fin du roman marque la brisure de ce collectif par la Première Guerre mondiale : le père se retrouve seul à rejoindre son régiment, et la maison du peuple reste inachevée. Louis Guilloux utilise une série de motifs avec lesquels il compose une histoire. En tissant ces motifs, l’auteur met en avant une certaine vision de la vie ouvrière politisée. C’est une manière de construire une maison du peuple par le roman.

L’histoire et le récit

Comme nous venons de le dire, l’auteur tisse une histoire. Mais nous l’avons également dit, c’est une certaine vision. S’inscrivant dans le courant du roman prolétarien nous pouvons voir Louis Guilloux comme « [Un] romancier [qui prend] à cœur d’être le témoin impartial de son époque, ou partial même [7] » Nous pouvons voir que le roman est dédicacé aux parents de l’auteur et la section du SFIO de Saint-Brieuc, ancrant le texte dans une certaine réalité. L’auteur utilise la première personne dans la majorité du texte. Ces éléments amènent à accepter un contrat autobiographique : Louis Guilloux dit la vérité.
Une lecture de la fiche Maitron du père de l’auteur nous permet de retrouver des éléments concordants avec cette proposition autobiographique [8]. Toutefois les auteurs de cette fiche ont également rédigé un article pour une revue universitaire historienne. Ils interrogent, en s’appuyant sur les archives, les différences entre la réalité historique et le récit de Louis Guilloux. Les deux historiens reconstituent dans ce texte la vie politique ouvrière de Saint-Brieuc au début du XXème siècle. Ils constatent notamment que la construction du collectif passe par une série de conflits liée à des visions politiques divergentes mais aussi à la question religieuse et laïque. Les deux auteurs relèvent que ces conflits sont en partie évacués par Louis Guilloux dans son roman. L’artifice de l’accéléré historique permet d’évacuer la responsabilité politique des élus ouvriers qui acceptent des postes d’édiles en dehors des accords convenus au sommet [9].


La maison du peuple à Saint-Brieuc [DR]
La maison du peuple à Saint-Brieuc [DR]


Ce texte d’historiens éclaire d’une certaine manière le roman de Louis Guilloux. Ce dernier ne dit pas toute la vérité ou en tout cas il élude une partie de ce qui s’est passé durant la grosse dizaine d’années que dure le roman. Nous pouvons nous demander pourquoi Louis Guilloux fait le choix d’une mise à distance de l’histoire, pourquoi l’omission. Tout d’abord cela tient au format littéraire, Louis Guilloux fait un roman. Mais également au projet présenté. Nous avions dit que ce texte est en soi une maison du peuple littéraire, et comme les maisons du peuple physiques, l’auteur a pour but de défendre un projet politique.
L’écart à la réalité historique servirait donc un discours idéologiquement marqué. Nous pouvons, et le lecteur des années 1920 peut, faire le lien avec les événements politiques de la période. La fondation du Parti Communiste en 1920 à la suite de la scission avec la SFIO, et les effets de celle-ci sur le mouvement syndical français. En résumé, l’auteur utilise une histoire, pour nous parler du présent.


Louis Guilloux 1899-1980 [DR]
Louis Guilloux 1899-1980 [DR]

Pour reprendre les termes du philosophe Walter Benjamin, ce récit utilise des fragments « [arrachés] au continuum de l’histoire », « un passé chargé d’a-présent [10] ». Nous avions déjà remarqué cet usage de l’histoire et du témoignage dans ce but. Il y a évidemment un aspect combatif dans ce projet, pour reprendre à nouveau les termes de Walter Benjamin, « il se donne pour tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil [11] ». Cette conception de l’histoire, dans tous les sens du terme, résonne avec les mots d’Albert Camus qui décrit Louis Guilloux comme un auteur qui crée des personnages et « qui fixe leurs attitudes dans notre mémoire et les rend, pour finir, exemplaires [12] ». Il s’agit donc pour l’auteur de construire une contre histoire qui devient celle des opprimés, tout comme la maison du peuple devient physiquement un lieu de partage et de construction de la conscience de classe.


Gabriel Bonnard


[1] Alain Prigent et François Prigent, « Micro-histoire de la bourse du travail de Saint-Brieuc (1904-1932) : milieux, réseaux, représentations », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 2011, n°116-117, p. 115- 128.

[2] Louis Guilloux, La Maison du peuple, Editions Grasset, Paris, 1983, Chapitre 22.

[3] Section française de l’Internationale ouvrière, ancêtre du Parti socialiste.

[4] Ibid., Chapitre 32.

[5] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales, 1969.

[6] Entretien avec Patrice Galbeau, France Culture, La Vie entre les lignes, 1977.

[7] Henry Poulaille, Nouvel âge littéraire, Editions Chant, Bassac, 2016, p. 104.

[8] Prec. cit.

[9] Alain Prigent et François Prigent, « Micro-histoire de la bourse du travail de Saint-Brieuc (1904-1932) : milieux, réseaux, représentations. », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 2011, n° 116-117, p. 115- 128.

[10] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », Oeuvres III, Gallimard, Paris, 2000, pp. 427-443 31 Ibid, p. 439.

[11] Ibid., p. 433.

[12] Op. cit., Albert Camus, « Avant-Propos ».


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