Étudiant∙es et confinement

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Le monde étudiant a été particulièrement touché par le confinement lié à la crise sanitaire. Sachant que plus de la moitié de la population étudiante doit travailler pour vivre, ceci s’est d’abord traduit par de nombreuses pertes d’emploi aux conséquences souvent dramatiques. Faute de moyens, de ressources, la « continuité pédagogique » vantée par le gouvernement n’est qu’un mirage pour les plus démuni∙es. Le confinement a été l’occasion d’accélérer la mise en place de mesures ultralibérales prévues de longue date. Par ailleurs, l’isolement du confinement s’est traduit par une détérioration de l’état de santé global parmi les étudiantes et étudiants. C’est aussi une période où l’organisation collective, le syndicalisme, les luttes, si elles ne sont pas impossibles sont plus difficiles.

Banderole de la fédération Solidaires Etudiant-e-s, lors de la manifestation du 1er mai 2021, à Paris. [DR]

Alors que les « réformes » néo-libérales eu autoritaires ne cessent de tomber depuis le début du quinquennat Macron (retraites, loi sécurité globale, loi séparatismes, etc.), la crise sanitaire n’a fait que mettre en évidence une précarisation accrue de la classe laborieuse, celle qui vends sa force de travail au patronat, pendant que écarts entre les plus riches et les plus pauvres se creusent. Les politiques d’austérités menées par les gouvernements protégeant la classe bourgeoise sont responsables de cette situation. Le constat est clair, les faits sont là : la journée du 4 février dernier a été une grande mobilisation interprofessionnelle pour l’emploi et les services publics. Les travailleurs et travailleuses de ces derniers ont d’ailleurs déposé un préavis de grève pour tout le mois de mai, revendiquant notamment l’abrogation de la loi de transformation de la fonction publique. Les intermittent∙es du spectacle sont mobilisé∙es depuis plusieurs semaines dans les théâtres occupés, exigeant l’abrogation de la réforme de l’assurance chômage. Les faits sont là, mais la liste reste encore longue. Nous pourrions citer les marches contre le racisme systémique et les violences policières, ou celles pour une vraie loi climat. En ce qui concerne la condition des étudiant∙es issues de la classe laborieuse, nous dénonçions depuis de nombreuses années la situation d’extrême précarité – voire pauvreté – dans laquelle nous nous voyons obligé∙es d’étudier. Cette situation, qui avait été mise en lumière au cours du mois de novembre 2019, lorsque notre camarade de Lyon s’était immolé par le feu devant le CROUS[1], s’était avérée être un problème structurel. Et à problème structurel, nous exigions des réponses structurelles ! Le ministère s’était alors assuré de gérer au mieux la colère estudiantine, mais nous n’étions pas dupes et avions lancé une mobilisation contre la précarité partout en France. Le premier confinement de mars 2020 a évidemment éteint le mouvement, tout en aggravant nos conditions matérielles d’existence. La note n° 43, « Être étudiant en 2020 », de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) donne des informations précieuses pour l’analyse de nos conditions d’études.

Nous n’avons pas tous et toutes les moyens de nous nourrir et de nous loger dans des conditions dignes. Alors que c’est plus de la moitié d’entre nous qui sommes salarié∙es et que 86% des étudiant∙es exerçant une activité salariée disent qu’elle leur est indispensable pour vivre, nous sommes nombreux et nombreuses à avoir perdu notre emploi et à ne pas en avoir retrouvé durant l’été. Face à cela, les aides d’urgence mises en place par les universités, les CROUS ou le gouvernement, accessibles seulement pour quelques étudiant∙es, ne sont pas suffisantes et n’ont pas compensé les pertes d’argent dues au confinement. Les médias se sont émus : des files d’étudiant∙es attendant devant le Secours populaire ou la Croix-Rouge pour récupérer des colis alimentaires ou encore les images de frigos vides. Face à cela, le gouvernement a décidé d’élargir les Restaurants universitaires (RU) à un euro à tous les étudiants et toutes les étudiantes, et ce pour deux repas par jour. Pour autant, ce n’est clairement pas assez. Avec la crise sanitaire, un grand nombre de RU ont considérablement réduit leur offre ainsi que les quantités proposées. Il est nécessaire de revaloriser les bourses, en termes de nombre et de montant, mais c’est aussi pourquoi nous pensons qu’il faut remettre au centre des préoccupations la question du salaire étudiant. En effet, tout comme les travailleurs et travailleuses, les étudiant∙es sont exploité∙es. Nous nous considérons comme étant des travailleur∙euses en période de formation, ce qui implique que celle-ci fait partie intégrante du processus nous dirigeant vers le travail aliéné. Il est important de démontrer pourquoi nous sommes exploité∙es. Tout d’abord, d’un point de vue global, les universités fonctionnent de plus en plus dans des logiques de rentabilité et de compétitivité. Celle-ci s’inscrit directement dans le Processus de Bologne[2], visant à harmoniser l’enseignement supérieur au niveau européen afin de le rendre concurrentiel face aux Etats-Unis. S’inscrivant dans cette optique, la professionnalisation des cursus force les étudiant∙es à travailler pendant leurs études, par le biais de stages obligatoires, de contrats d’alternances etc. Le montant des bourses sur critères sociaux n’étant pas assez élevé, nous sommes un grand nombre à être salarié∙e, comme nous en parlions précédemment, et parfois même « au noir ». Nous occupons la plus grande majorité du temps des postes précaires, parfois légitimés par des « contrats étudiants » ultra flexibles. Par ailleurs, les étudiant∙es fournissent un travail intellectuel (par le biais des Travaux dirigés par exemple) qui n’est d’ailleurs pas en leur possession mais, souvent, appartient à l’université ou à l’enseignant∙e. Nous pouvons dire que l’exploitation étudiante possède des traductions plurielles

Le distanciel tue. Derrière les écrans, étudiants en souffrance. Manifestation à Montpellier. [V. Oulhen]

Le Processus de Bologne, et donc une certaine partie de la planification de l’exploitation étudiante, consiste en une soumission de l’Enseignement supérieur et de la recherche aux lois du marché et la transformation de l’enseignement en marchandise amorcées par la déclaration de la Sorbonne. N’ayant fait l’objet d’aucun débat public, il a vu trois acteurs principaux se mêler à sa conception : l’ERT[3], l’OCDE[4] et l’UNESCO[5] . Dès 1991, la première de ces organisations éditait un rapport prônant qu’ « une université ouverte est une entreprise industrielle et l’enseignement à distance est une industrie nouvelle », délaissant encore une fois la notion de savoir pour celles d’employabilité, de flexibilité et de mobilité. L’OCDE, quant à elle, a déclaré dans un rapport de 1998 que « les enseignants ne sont pas indispensables à la formation tout au long de la vie, des prestataires de services éducatifs feront l’affaire » ; la même année, la Commission européenne affirmait que « le temps de l’éducation hors école est venu et la libération du processus éducatif aboutira à un contrôle par des offreurs d’éducation plus innovants que les structures traditionnelles ». Enfin, l’UNESCO quant à elle flatte la stratégie du processus de Bologne, la présentant comme un modèle de bonne gouvernance et l’avant-garde d’un grand marché mondial de l’éducation et de la recherche. L’exploitation étudiante est donc issue d’intérêts bourgeois, et mise en place par les différents gouvernements successifs qui continuent petit pas par petit pas la déstructuration et la libéralisation de l’Enseignement supérieur et de la recherche, ainsi que la précarisation et l’exploitation des étudiant∙es issu∙es de la classe laborieuse.

Au niveau pédagogique, ce sont ces dernier∙es qui ont été les plus lésés. Le ministère a imposé dès le premier confinement une « continuité pédagogique » dont la forme n’a pu être que numérique. Pourtant, un grand nombre d’étudiant∙es n’ont pas accès à du matériel informatique ou à une bonne connexion internet. Nous avons donc pu observer des situations absolument effarantes, où l’administration conseillait à des étudiant∙es de braver le confinement pour aller suivre les cours chez des ami∙es, ou encore le Président de l’Université Paul Valéry de Montpellier, Patrick Gilli, qui ne s’inquiétait pas de la précarité numérique étant donné que, sous ses conseils, les étudiant∙es pouvaient « aller au bistro » pour passer leurs partiels ! C’est donc dans une totale déconnexion avec nos conditions matérielles d’études que le ministère et la plupart des directions d’établissements ont pris la décision d’imposer cette continuité pédagogique, laissant derrière eux, complètement démuni∙es, un grand nombre d’étudiants et étudiantes. Cette continuité pédagogique, et la dématérialisation des enseignements qui s’est répandue avec elle, ne sortent pas de nulle part : le Processus de Bologne, que nous évoquions plus haut, prévoyait déjà cette dématérialisation… En 1999 ! Ce projet de dématérialisation des enseignements et de réduction du coût des enseignant∙es était en effet déjà envisagé il y a 20 ans. En pratique, cela se traduit par des appels à projet déjà dédiés à la question du numérique, présentés et préparés dans les universités[6] et un passage rapide au tout numérique, de par le déploiement de partenariats avec le secteur privé. En effet, cette dématérialisation apporte de nombreux avantages pour l’État bourgeois : il y a d’une part une réduction des coûts, la dématérialisation permettant de faire cours à bien plus d’étudiant∙es en simultané que les cours se déroulant sur site, et les enseignant∙es étant réduits au strict minimum et remplacé∙es par des « ingénieur∙es pédagogiques », des « prestataires de services éducatif » pour reprendre les termes de l’OCDE. Ainsi, le nombre d’enseignant∙es, de locaux, de matériel, peut être drastiquement réduit, et les coûts allant avec également.

D’autre part, il y a là une réduction des risques : les universités sont historiquement des lieux de mobilisations et de contestations. Or, notre expérience de cette pandémie le montre : s’il est toujours possible avec la dématérialisation de syndiquer des personnes et d’avoir une activité syndicale en termes d’accompagnement des étudiant∙es dans leurs problèmes et de présence dans les conseils, instaurer un rapport de force et créer une mobilisation sont des choses qui deviennent impossibles. Ainsi, la pérennisation de l’enseignement en distanciel et la réduction de la présence des étudiant∙es sur site représentent une baisse de la capacité de mobilisation sur les universités, ce qui ne peut qu’aller dans le sens d’une intensification des contre-réformes capitalistes.

Par ailleurs, notre santé mentale et physique n’a pas non plus été prise en considération. L’enfermement physique, l’isolement social, les journées devant des écrans, la pression d’une année échouée, la précarité économique : autant de facteurs qui remettent en question notre intégrité physique et notre capacité à suivre des cours et à passer des partiels dans des conditions décentes. Les conditions de stress, l’augmentation des angoisses et des dépressions chez les étudiant∙es, voire les tentatives de suicides, ont drastiquement augmenté avec les confinements successifs. Les réponses du gouvernement à cette précarité, pourtant largement documentées et relayées médiatiquement, furent dérisoires. Depuis l’année dernière, un numéro vert a été mis en place. Celui-ci n’est que peu utilisé et n’est certainement pas une solution viable sur du long terme. Pour résoudre les problèmes de santé mentale des étudiant∙es, il convient de traiter le mal à sa racine. On aurait pu croire que cela serait fait avec l’annonce par le gouvernement de la mise en place de « chèques psy ». Malheureusement le dispositif reste très limité et difficile d’accès, de plus le nombre de spécialistes accessibles (uniquement des volontaires) est trop faible. On peut noter des aides financières aux montants très faibles et sous des conditions bien trop strictes pour concerner la majorité des étudiant∙es Si ces aides ont pu être les bienvenues, elles ne représentent en aucun cas une solution pertinente à la précarité étudiante, un gain ponctuel d’argent ne pouvant pas résoudre un problème structurel. Le gouvernement a préféré axer sa communication sur un futur retour en présentiel pour résoudre le problème. Cependant, en l’absence d’investissements dans des moyens sanitaires, cela ne s’est traduit que marginalement dans les faits. Si revenir suivre quelques cours sur site a pu améliorer la situation psychologique d’une partie des étudiant∙es, cela ne résout en aucun cas le problème de la précarité. De plus, cela contribue à masquer la nature structurelle de celle-ci et donc à empêcher de réellement la résoudre – ce qui n’a de toute façon jamais été l’objectif du gouvernement. C’est tout un système qu’il nous faut combattre pour mettre à bas la précarité et l’exploitation étudiantes.

Aujourd’hui les bourses, demain le salaire étudiant. Collage syndical. [DR]

La solidarité de classe, que l’on a pu retrouver dans certaines distributions alimentaires, ne doit pas s’y limiter. De plus, sous couvert de solidarité de classe, certaines organisations étudiantes se rapprochant de la droite voir de la droite de la droite, telles que la FAGE et l’UNI, profitèrent de la détresse des étudiant∙es pour se faire une publicité sur leur dos : le système des Agoraé de la FAGE, servant de béquille à la libéralisation de l’Enseignement supérieur et de la recherche que l’organisation continue de favoriser en soutenant la politique du gouvernement, ainsi que la participation de cette organisation au coup de communication de l’Élysée avec les youtubeurs McFly et Carlito, sont des exemples flagrants. L’UNI n’est pas en reste, profitant des nombreuses distributions totalement dépolitisées de produits essentiels et de la précarité des étudiant∙es pour se montrer sur les campus, sans préciser que les positions du syndicat servant d’implantation dans l’ESR aux Républicains continuent de favoriser et la libéralisation de ce dernier, et la précarisation des étudiant∙es. La seule solidarité de classe ne peut donc pas suffire. Il est question ici des intérêts de la classe laborieuse, antagoniques à ceux de la classe dominante bourgeoise. Face au mépris du gouvernement et du ministère quant à une précarité qui ne cesse de s’accroître, nous pensons que la meilleure réponse que peuvent faire les étudiants et étudiantes est l’organisation collective dans les syndicats. Pour que nos luttes de classe soient victorieuses : syndiquons-nous !

La fédération Solidaires Étudiant-e-s, syndicats de luttes est membre de l’Union syndicale Solidaires. Elle revendique une université gratuite, ouverte à tous et toutes, de qualité, émancipatrice et autogérée.


[1] Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (retour au texte)
[2] Voir « 1968-2018 : universités, de l’ouverture à la fermeture », Anouk Colombani, Les utopiques n°7, Editions Syllepse, printemps 2018. (retour au texte)
[3] European round table, Table Ronde des industriels Européens, comprenant les représentant∙es des 47 plus grandes firmes européennes (retour au texte)
[4] Organisation pour la coopération et le développement économique, regroupant les pays les plus riches, fer de lance de l’idéologie néolibérale (retour au texte)
[5] Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (retour au texte)
[6] On peut citer le projet PARM, à l’Université de Tours, visant à dématérialiser totalement certains cours et remplaçant les enseignant∙es par des « ingénieur∙es pédagogiques », et le projet HyPE13, visant même à supprimer ces ingénieur∙es pédagogiques, développés dans plusieurs universités, dont celles de Tours, La Rochelle ou Pau. (retour au texte)


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