Etat espagnol : les syndicalistes et les mairies du « changement »

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Depuis un peu plus d’un an maintenant, Podemos est associé au PSOE * pour gouverner l’État espagnol. Podemos a plusieurs ministres dont celui du Travail et de l’économie sociale. Depuis 2015, des forces de gauche dites alternatives gèrent des villes importantes, notamment en Catalogne. Qu’en disent nos camarades syndicalistes ? Eléments de réponse d’un camarade de la Confederación General del Trabajo de Catalunya (CGT Catalogne).
* Partido Socialista Obrero Español (Parti socialiste ouvrier espagnol).

José Villaverde Garcia est membre du syndicat de l’Administration publique de Barcelone.


Manifestation à Cadix, contre la répression qui a suivi la grève, en janvier 2022. [DR]

Les syndicats alternatifs sont actuellement présents sur tout le territoire et dans tous les types d’entreprises. En termes d’effectifs, ils sont probablement au plus haut depuis la rupture sociale que les pactes de la Moncloa[2] ont signifié dans le cadre de la « transition » vers la démocratie. Il convient de noter que cette « transition » s’est payée d’un coût social élevé, avec des personnes emprisonnées, des syndicalistes persécuté∙es et une longue liste de discrédits de toutes sortes pendant toutes ces années. Aujourd’hui, globalement, le paysage syndical alternatif se porte bien.

L’émergence institutionnelle de la gauche « alternative »

Pour ce qui est des mouvements politiques des partis, nous sommes dans un scénario où ceux qui avaient gouverné le pays (Parti Popular et Partido Socialista Obrero Español au niveau de l’État espagnol) ne peuvent plus avoir les majorités absolues dont ils avaient bénéficié lors des élections précédentes. En effet, Podemos, parti né du 15M[3], est actuellement au pouvoir avec le PSOE. Pour ce qui est de la Catalogne, nous nous trouvons dans une situation où, pour différentes  raisons, le parti historique au pouvoir a dû se reconfigurer (CiU[4], actuellement JxCat[5]) et où les partis de gauche alternatifs, liés à Podemos et aux Candidatura d’Unitat Popular (CUP), sont devenus des acteurs incontournables, pour la prise de mairies dans les villes importantes du territoire, ou pour des accords unitaires fixant les politiques mises en œuvre à cette échelle.

Ce changement de paradigme fait que les partis de gauche alternatifs jouent désormais un rôle en termes de prises de décision affectant la vie quotidienne des gens. Mais ce changement ne nous a pas seulement touchés en tant que citoyens et citoyennes, il a également concerné les maires ; sous l’égide de leurs partis, ils sont les premiers responsables des relations de travail des travailleuses et travailleurs des administrations publiques. On les retrouve donc aux tables de négociation en tant qu’employeurs et employeuses. Nous nous trouvons dans une lutte double : d’une part vis-à-vis de la politique menée par ces entités publiques, d’autre part sur nos lieux de travail à travers les conséquences concrètes de ces politiques. Les syndicats parti-prenants de la « démocratie » issue de la « transition » veulent conserver leur statut de médiateurs sociaux, dans l’idée de garantir une paix sociale, tout en conservant les privilèges basés sur les moyens syndicaux en temps et les subventions directes ou indirectes qui permettent l’embauche de permanent∙es à leur service. Ceci ne va pas sans réaction des travailleurs et travailleuses.

Appel unitaire de syndicats « alternatifs » de Catalogne, pour une vraie abrogation de la loi Travail, janvier 2022. [DR]

L’exemple récent de la grève de Cadix

Dans la province de Cadix, les chiffres du chômage sont les plus élevés de toute l’Espagne. Le port est un des plus importants de l’État espagnol. Beaucoup de personnes qui ont du travail vivent directement ou indirectement de ce port et sont régies par la convention collective de la métallurgie. Celle-ci devait être renouvelée, mais sans aucune augmentation de salaire, sachant que le coût de la vie  a augmenté de 6,7% cette année, l’une des valeurs les plus élevées de l’histoire. Après des journées de grève et de confrontation entre les piquets et la police, les trois acteurs mentionnés[6] avaient convenu d’une augmentation de 2%, pour seulement une partie du personnel, excluant notamment tout le personnel des nombreuses entreprises de sous-traitance. La CGT, qui avait participé au lancement de la grève, a appelé à poursuivre, refusant d’entériner l’appauvrissement de la classe ouvrière de la province. Les acteurs dont nous parlons plus haut, avec l’aide de la presse, ont commencé une campagne de dénigrement visant à démobiliser les travailleurs et travailleuses qui souhaitaient continuer la grève. Le conflit a pris fin lorsqu’il a été obtenu que les mêmes conditions soient appliquées aux travailleurs et travailleuses d’une entreprise du groupe Dragados, Dragados Offshire, sous-traitant de Control y montajes industriales cymi SA, où il y avait une forte présence syndicale de la CGT. Quelques jours après ces manifestations, la police a arrêté des camarades de tout le secteur pour effrayer et empêcher de futures protestations.

En 2016, un communiqué du Réseau syndical international de solidarité et de luttes à propos de grèves dans deux communes alors gérées par la « gauche alternative »

Barcelone, Saragosse : nous sommes aux côtés des travailleurs et des travailleuses.
Les pouvoirs publics municipaux, régionaux et de l’Etat espagnol sont du côté des patrons !

A Barcelone, la municipalité s’attaque au droit de grève. Alors que les travailleurs et les travailleuses des Bus et Métro de Barcelone, avec leur comité de grève, avaient décidé d’agir collectivement, la municipalité s’est rangée du côté des patrons : la Mairie a fait pression sur les grévistes et imposé un scandaleux service minimum antigrève ! Au-delà de l’attaque contre cette grève et les grévistes, ces procédés révèlent un antisyndicalisme, une nouvelle offensive envers le droit de grève. D’ailleurs, les patrons espagnols ont de suite renchéri, s’appuyant sur l’attitude de la Municipalité de Barcelone pour demander encore plus de restrictions aux libertés syndicales.
A Saragosse, les travailleurs et les travailleuses des autobus (AUZSA) sont en grève depuis des semaines ; et depuis des semaines, la municipalité de Saragosse refuse de satisfaire les revendications des grévistes. L’entreprise publique de transport urbain, non seulement utilise pleinement les possibilités offertes aux patrons par les lois qui détruisent les droits des travailleurs et des travailleuses, mais elle n’applique même pas les accords qu’elle a elle-même signés. C’est ainsi que, par exemple, les salaires de 2016 sont ceux de 2012 ! Bien d’autres motifs expliquent le mouvement de grève qui dure maintenant depuis des semaines.
A Barcelone comme à Saragosse, celles et ceux qui gèrent les institutions municipales, en refusant de rompre avec le système en place, font le choix de l’accompagner et de s’opposer aux luttes que les travailleurs et les travailleuses mènent. A Barcelone comme à Saragosse, les organisations membres du Réseau syndical international de solidarité et de luttes soutiennent les grévistes des transports publics ; c’est bien l’action directe des travailleurs et des travailleuses qui permet des avancées sociales.


Dans la fonction publique

L’entreprise privée n’est pas le seul endroit où nous avons des conflits. Cela se produit également dans tout le secteur public, où l’administration agit directement en tant qu’employeur. Les syndicats majoritaires, comme évoqué précédemment, disposent toujours de privilèges liés à leur rôle de « pacificateurs » de la classe ouvrière. Par exemple, dans le cadre de la loi de stabilisation des personnels du public, ces syndicats acceptent que les non-titulaires passent par un processus de sélection où les années déjà travaillées pour l’administration comptent très peu. Tout cela avec un taux de personnel contractuel dans l’administration s’élevant à 29,9%, et même plus de 40% dans certaines d’entre elles. Beaucoup de ces personnes occupent le même poste, en tant qu’intérimaires, depuis plus de trois ans, ce qui, si on se réfère aux textes de l’Union européenne, est illégal. Au lieu de transposer et appliquer cette directive, l’État, de connivence avec les syndicats majoritaires, a fait passer une loi réglementant les contrats précaires conformément aux dispositions acceptées par ces derniers, entraînant les gens vers un concours qui ne leur donne aucune garantie de place. Voilà qui représente sûrement le plus grand plan de licenciement dissimulé de l’histoire dans l’État.

: Manifestation unitaire de syndicats « alternatifs », de l’Administration publique, à Barcelone en 2021. [DR)

En Catalogne

A partir d’exemples concrets au niveau sectoriel et même au niveau régional, on peut voir comment le quotidien de gouvernements soi-disant progressistes est devenu une autre façon d’imposer une régression aux droits des travailleurs et travailleuses. Mais ils ont aussi profité de ces conflits pour vendre leur image, par la presse, à travers des informations mensongères où des demi-vérités étaient dites. Nous n’attendions pas grand-chose de la grande promesse faite à la classe ouvrière par ce gouvernement de coalition (PSOE et Podemos), à propos de l’abrogation de la « réforme » du travail du précédent gouvernement de droite. Cette abrogation s’est soldée par une « réforme » du travail décaféinée, qui n’abroge aucun des aspects les plus dommageables des précédentes. Certes, le « contrat de travail et de service », en vertu duquel de nombreuses entreprises embauchaient pour avoir du personnel temporaire, est supprimé. Mais tous les autres aspects sont consolidés, en accord avec les syndicats majoritaires, pour continuer à maintenir le statu quo. Tout cela n’empêchera nullement les entreprises d’embaucher du personnel temporaire, avec d’autres types de contrat, et rien n’est changé vis-à-vis des licenciements de personnes en Contrats à durée indéterminée non-fonctionnaires : aucune mesure pour rendre les licenciements abusifs réellement dissuasifs pour les patrons.

Ainsi, à aucun moment nous n’avons trouvé de changement pertinent dans les politiques de ces gouvernements « du changement » par rapport aux gouvernements conservateurs. On peut se dire que les politiques au niveau de l’État sont fortement influencées par le pouvoir des grandes multinationales et par la dette extérieure brutale du gouvernement de l’État, qui dépasse déjà 100 % du PIB … et donc qu’au niveau municipal, discours et idéologie de ces partis « alternatifs » devraient être plus cohérents ; d’autant qu’une partie de leur électorat et de leurs membres s’inscrit dans un syndicalisme militant et de classe. Mais, encore une fois, la réalité est tout autre. Depuis juin 2015, la mairie de Barcelone est dirigée par Ada Colau, qui fut très active dans les mouvements en faveur d’un logement décent dans cette même ville. La maire de Barcelone est membre de Barcelona en comú (Barcelone en commun), formation issue de la coalition de plusieurs partis de gauche, dont Podemos, Iniciativa per Catalunya verds – Esquerra Unida i Alternativa (Initiative pour la Catalogne Verts – Gauche Unie et Alternative). On pourrait en attendre un engagement ferme envers le féminisme et la défense de la classe ouvrière. La pratique montre un gouvernement dont les intérêts majoritaires priment sur toute autre considération.

Un exemple au sein de l’entreprise municipale des parcs et jardins, dédiée à l’entretien de tous les espaces verts de la ville de Barcelone. La section syndicale y détecta un cas grave de harcèlement sexuel. Au lieu de répondre au problème signalé, l’affaire finit par dériver sur un harcèlement syndical envers des camarades. Fait aggravant, le harceleur, membre des Comisiones Obreras, fut promu. Pourtant, la responsable de prévention spécialisée dans les violences basées sur le genre, est la tête de liste de la CUP à la mairie. Autre exemple concernant la mairie de Barcelone : des négociations se sont récemment terminées par un accord qui concerne tout le personnel ; mais sans que cela n’amène de changement significatif pour la plupart. Les seuls groupes qui en ont bénéficié ont été les corps des pompiers et des policiers, corps qui avaient déjà de meilleures conditions que d’autres, notamment les plus féminisés, et donc les plus précaires. Voilà qui en dit long sur la ligne politique concrète de cette mairie.

Parmi les autres groupes politiques de la gauche alternative, nous avons parlé précédemment des CUP, formation politique catalane de gauche indépendantiste, très militante et présente dans les espaces sociaux les plus combatifs de tout le territoire ; ces groupes se présentent comme une véritable alternative aux autres formations de gauche. Ils ont gagné la mairie d’une seule capitale régionale, Berga. Un exemple, venant d’une organisation où la désobéissance civile qu’ils prêchent devrait être la norme ? Encore une fois, il n’en est rien. Lorsque la section syndicale réclame la titularisation de tous les précaires, comme prévu par l’Union européenne et à l’encontre du décret approuvé le gouvernement central, la mairie adopte une position conservatrice d’attente. Certes, moins pire que celle envisagée initialement : elle envisageait de commencer par licencier tout le personnel concerné avant d’appliquer d’éventuelles améliorations…

Les exemples cités montrent qu’une fois arrivés au pouvoir les partis alternatifs et de gauche « oublient » ce qui devrait théoriquement être leur ADN et leur raison d’être tombe : ils finissent par agir comme n’importe quel autre parti social-démocrate. De plus, ils utilisent des syndicats qui s’en accommodent comme outil de pacification, en servant les intérêts des patrons et en utilisant les media. Loin d’être un acteur révolutionnaire, ils finissent par devenir des acteurs du statu quo.

José Villaverde Garcia

Manifestation à Barcelone, lors des grèves dans les transports en 2016. [DR]

[1] Dans la version originale en catalan, il y a un jeu de mot que nous n’avons pas su transmettre en français. Le titre parlait des mairies du « recanvi ». En catalan, canvi signifie « changement », en l’occurrence, cela s’appliquait aux organisations politiques gérant ces municipalités depuis la mort de Franco, à savoir le PSOE et le PP ; le « recanvi » étant les forces comme Podemos. Mais recanvi peut aussi être compris comme « roue de secours », « habit de rechange »…  

[2] Les pactes de la Moncloa, en octobre 1977, sont un des éléments déterminants du processus dit de « transition » dans l’Etat espagnol après la mort du dictateur Franco, qui permit aux forces réactionnaires de garder une place prépondérante dans un système désormais ouvert aux partis politiques et organisations syndicales acceptant une telle « démocratie ». Le Parti popular (Parti populaire, PP), le PSOE, le Partido Comunista de España (Parti communiste d’Espagne, PCE) pour les organisations politiques, les Comisiones Obreras (Commissions ouvrières, CCOO) et l’Unión General de Trabajadores (Union générale des travailleurs, UGT) pour les confédérations syndicales, le patronat et le gouvernement en sont signataires. Voir par exemple : Tout le pouvoir à l’assemblée. Une histoire du mouvement ouvrier espagnol pendant la transition (1970-1979), Arnaud Dolidier, Editions Syllepse, 2021.

[3] 15M : 15 mai. Le 15 mai 2011 est le début d’un mouvement qui rassembla des centaines de milliers de personnes, à travers des occupations de places publiques dans tout l’Etat espagnol (puis au-delà), le mouvement des Indignados.

[4] Convergència i Unió (Convergences et union), fédération de deux partis politiques, centristes et catalanistes :  Convergence démocratique de Catalogne (CDC) et l’Union démocratique de Catalogne (UDC).

[5] Junts per Catalunya (Ensemble pour la Catalogne).

[6] En référence aux organisations politiques, syndicats et  collectivités territoriales évoquées plus haut.


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