Et la Bourse, elle est à qui ?
Retours sur un an et demi de lutte à Aubervilliers

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En septembre 2023, les syndicats de la bourse du travail d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) découvraient une décision unilatérale de la mairie de fermer la bourse du travail et d’y installer des associations. A l’heure où nous écrivons, la bourse ne bénéficie plus du soutien de la mairie, mais n’est plus ouvertement menacée. Cette lutte pose de nombreuses questions au syndicalisme.


Ce texte est produit par l’Union locale Solidaires Aubervilliers, La Courneuve, Pantin, membre de l’Union départementale Solidaires Seine-Saint-Denis.


Affiche intersyndicale en défense de la Bourse du travail. [DR]
Affiche intersyndicale en défense de la Bourse du travail. [DR]

C’est quoi la bourse du travail d’Aubervilliers ?

La Bourse du travail d’Aubervilliers est légalement une association avec un conseil d’administration où siègent divers représentant·es des syndicats ou des personnalités associées à l’histoire ouvrière. C’est à elle qu’est confiée la gestion des locaux. Elle gère à la fois les attributions de bureaux, les moyens mis en commun et le planning des salles. La Bourse, née au début du XXe siècle, avait longtemps conservé des locaux dans un vieux bâtiment du centre-ville. Depuis 2015, les locaux de la Bourse du travail sont situés dans le quartier industriel et commerçant d’Aubervilliers, au rez-de-chaussée d’une résidence étudiante. Dans le quartier, on trouve à la fois de nombreux grossistes textiles, des bureaux, notamment les ministères de la justice, de l’inspection du travail, mais aussi Véolia ou une manufacture luxe de Chanel. L’emplacement avait été choisi par la CGT pour se tenir au plus près du nouveau développement économique de la ville.

Jusqu’en janvier 2024, la mairie mettait à disposition un agent de la ville, qui tenait une permanence, gérait l’accès aux locaux et s’occupait d’accompagner les syndicats dans les impressions. Cependant, une des particularités de la Bourse du travail depuis 2015, était son autonomie d’accès et de fonctionnement. Au départ limité par la centralité de la CGT dans la gestion de l’association, la confiance progressive construite entre syndicats permettait d’avoir une Bourse auto-organisée. S’y tenait aussi des assemblées générales durant les mouvements, les cours de droit du travail de l’union locale Solidaires, mais aussi des formations des syndicats et plusieurs permanences par syndicat. Son accessibilité permettait aussi d’y tenir des soirées de réflexion ou de soutien.

Stratégie de la lutte

La lutte s’est faite en plusieurs temps et via plusieurs modes de mobilisation.

L’usage du juridique. Passée la surprise, le CA de l’association Bourse du travail a tout d’abord contesté la décision de la mairie en s’opposant notamment aux modalités de la décision (délai de prévenance non respecté). Les avocats ont servi durant toute la lutte pour cadrer ce qui était possible ou non, et contester les actions de la mairie.

La création d’un comité de soutien. Un comité de soutien a été monté, composé des syndicats de la ville, des Unions départementales, d’autres syndicats (dont les Unions locales environnantes), des organisations politiques et quelques associations ou collectifs. Ce comité de soutien a été le cœur de la lutte, il a mis ensemble des profils de collectifs et syndicats divers, qui ont, bon an, mal an, appris à travailler ensemble.

Publiciser la lutte. La lutte a aussi reposé sur un ensemble d’initiatives publiques : manifestations et rassemblements dans la ville. Le conseil municipal notamment sera plusieurs fois assiégé. Une des manifestations les plus comiques ayant été l’encerclement de la mairie. Tout cela a bénéficié d’une couverture presse qui a participé de la pression mise sur la mairie. Par ailleurs, notamment via Solidaires, nous avons fait en sorte de donner une visibilité nationale à cette lutte, en en faisant un modèle de la remise en cause des libertés syndicales. Solidaires 93 a ainsi porté son soutien aux autres syndicats menacés comme à Nîmes ou Marseille, et a été à l’origine d’une motion lors du congrès de Solidaires, appelant à se saisir de cette question des bourses.


L’encerclement de la mairie. [DR]
L’encerclement de la mairie. [DR]

A ce titre, la lutte pour la Bourse du travail est un bel exemple d’usage de la diversité des tactiques. Une ligne commune a été décidée et suivie. Pour le reste, si les tensions et désaccords ont été réels, chacun a appris à laisser l’autre faire, sans perdre son temps à critiquer telle ou telle idée.

Mémoire ouvrière versus ville gentrifiée

Posons simplement la question : pourquoi fermer une Bourse du travail ? A priori, les besoins qui étaient ceux des ouvriers d’Aubervilliers au début du XXe siècle existent toujours. Il est assez clair que, pour la mairie d’Aubervilliers, ces besoins sont superflus, voire dangereux. Organiser des permanences de droit, pourquoi pas, elle a d’ailleurs proposé de confier des créneaux de permanence, mais s’organiser, se retrouver, discuter du travail… sont autant d’activités que la mairie conteste. Elle a d’ailleurs argumenté sur la nécessité de liquider le passé communiste de la ville, dont la Bourse fait partie pour elle. En pointant du doigt le passé communiste, c’est bien l’ensemble du monde ouvrier et des travailleurs/travailleuses qui est visé. Bien sûr la majorité des travailleur·euses qui fréquentent la Bourse ne sont pas les ouvriers d’hier, ce sont aujourd’hui des travailleurs ou travailleuses des associations, du BTP, des milieux culturels, de l’Éducation nationale… Mais les besoins sont somme toute assez similaires. Éliminer ce qu’il reste du mouvement ouvrier historique participe du processus lancé de gentrifier la ville. Lutter pour la Bourse c’est aussi ouvrir des discussions sur la violence des transformations de la ville, et l’invisibilisation des travailleur·euses et de leur droit. C’est replacer dans une lecture de lutte des classes.

Les politiques contre les syndicalistes : défendre la démocratie sociale

Au cœur de la lutte s’est aussi cristallisée l’étrange conception qui mélange mépris et méconnaissance que les politiques ont du syndicalisme. Cette remarque concerne les élus UDI de la mairie mais pas uniquement. Ainsi, encercler la mairie avait aussi comme symbole de rappeler aux politiques que la démocratie est aussi sociale. Elle ne saurait être uniquement entre les mains des élu·es. A ce titre, la lutte a permis de révéler tous les lieux inutilisés de la ville, qui pourraient l’être via une autre utilisation. Pourquoi les théâtres, les lieux de concerts ou même la salle du conseil municipal n’ont-ils pas vocation à accueillir les associations et les collectifs ?

En maintenant des lieux ouverts et pluriels, les Bourses du travail font aussi vivre une autre idée de la démocratie, qui n’est pas compartimentée dans la ville. Cette idée est cruciale si nous voulons refondre la démocratie et défendre la démocratie sociale. Si les dernières grandes mobilisations sociales se sont réunies sur des places (Nuit Debout) ou des ronds-points (Gilets jaunes), c’est bien parce que les lieux de réunion sont aujourd’hui rendus inaccessibles. Ils ont été privatisés par le pouvoir politique. Les menaces de récupération des Bourses dans plusieurs villes de France sont à ce titre plus qu’inquiétantes (voir l’article sur les bourses du 93).

Il est d’ailleurs à noter les propos tenus par des représentants d’établissements publics de gauche, lors de la réunion avec le préfet. Le discours est simple : les syndicats doivent trouver leurs propres locaux. Ils sont en cela assez proches de la mairie UDI, qui renvoie les syndicats au privé. Aucun ne fait le rapprochement avec la situation des élu·es politiques, qui bénéficient d’indemnités diverses. Que diraient ces mêmes élu·es si on leur demandait de militer sur leur temps personnel et sur leurs propres fonds (sans même entrer sur la question de la disproportion des moyens entre les organisations politiques et les organisations syndicales) ? Il s’agit ainsi bien d’exclure le syndicat de la sphère démocratique ou de le soumettre à la sphère politique.

La Bourse reconnue d’utilité publique

C’est précisément cette question de l’utilité publique des syndicats qui a été mise au cœur de la plainte posée par la mairie. La mairie estimait que les syndicats n’avaient pas droit de cité dans des locaux municipaux. La maire répétant à plusieurs reprises que les syndicats relevaient du « privé ». La mairie avait ainsi choisi de saisir le tribunal judiciaire de Bobigny. Les avocats de la Bourse et de Solidaires 93 ont eux choisi de s’appuyer sur une décision rendue concernant la Bourse du travail de Paris, qui estimait celle-ci comme relevant d’une mission de service public. La contestation repose sur deux temps dans l’argumentation :

. Le parallèle avec la Bourse de Paris : « Cependant, le Conseil d’État a, reconnu que la Bourse du travail de Paris doit être regardée comme exerçant une mission de service public à caractère administratif », de sorte que les locaux mis à la disposition de cette Bourse sont affectés à un service public et constituent en conséquence des dépendances relèvent du domaine public (Conseil d’État, 7 mars 2018, n° 415125).»

. Les moyens à disposition jusque-là : une fois citée le jugement concernant la Bourse de Paris, les avocats ont insisté sur le fait que la commune ait mis à disposition un agent municipal ou des subventions démontrait un caractère service public : « De plus, il n’est pas contesté que depuis sa constitution, la Commune d’Aubervilliers participe au fonctionnement de la Bourse du travail par : l’intermédiaire de subventions, mise à disposition de personnels et de locaux, comme s’il s’agissait d’un service public. »Un dernier élément important était que dans la convention passée, les parties (la Bourse du travail et la mairie) convenaient de se rendre au Tribunal administratif en cas de litige.


La fête de la Bourse après que le rejet de la demande d’expulsion. [DR]
La fête de la Bourse après que le rejet de la demande d’expulsion. [DR]

Ce jugement ne protège pas définitivement la Bourse du travail. Cependant il est important pour nos réflexions concernant la démocratie sociale et les libertés publiques. L’État n’est pas – loin de là – l’unique garant de nos libertés. C’est cependant bien à nous syndicalistes de faire valoir le rôle de notre activité. Derrière la lutte pour la Bourse du travail se cache en réalité une question plus vaste que celle des locaux. C’est la place même du syndicalisme dans l’action publique qui est posée. Les élu·es politiques remettent ainsi en cause l’idée même que le syndicalisme serait un bien public. A nous de faire ces liens et de continuer à lutter pour des Bourses du travail, maison des syndicats, maison du peuple… Des lieux pour lutter ensemble quoi !


⬛ Union locale Solidaires Aubervilliers, La Courneuve, Pantin



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