De Paris au 93 Les Bourses du travail et le mouvement ouvrier
Qu’est-ce qu’une bourse du travail ? Et surtout à quoi sert-elle aujourd’hui ? Le cas des bourses du travail de Seine-Saint-Denis est un cas intéressant pour comprendre les formes diverses, parfois fonctionnelles, parfois dysfonctionnelles, qui font les bourses du travail. Dans ce département où un réseau de bourse est né au fil du XXe siècle en lien avec la bourse du travail de Paris, les bourses longtemps constituées des épicentres des luttes. Elles sont confrontées aujourd’hui à un ensemble de problèmes, à la fois bousculées de l’intérieur par de nouvelles forces syndicales qui souhaitent les dynamiser et de l’extérieur par les politiques, les associations mais aussi les artistes qui souhaitent en récupérer des usages.
Cette contribution est une production collective de militantes et militants de l’Union départementale Solidaires de Seine-Saint-Denis.
![La Bourse du travail de Paris, rue du Château d’eau, à l’aube du 20ème siècle. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/bourse-du-travail-de-Paris-714x1024.webp)
Cette évolution est liée à 100 ans d’usages divers, évolutifs, parfois contradictoires… 100 ans qui séparent aussi la naissance de la Bourse du travail de Paris, pionnière d’une longue histoire de locaux et d’organisation ouvrière, et la Bourse contemporaine de Saint-Denis, qui en 1983, prend place dans des locaux tout neufs par, financés par les mairies de Saint-Denis et alentours (Pierrefitte, Villetaneuse ou Epinay). Il s’agit aussi de symboliser le transfert du monde ouvrier de Paris à sa banlieue. Saint-Denis, plus grande ville de la banlieue parisienne, s’affirme alors définitivement comme épicentre du monde ouvrier « parisien ».
Il faut bien saisir que Bourse du travail renvoie à deux éléments différents :
- des locaux rassemblant les syndicats présents sur un territoire composés de bureaux et de lieux de réunion.
- Une association, rassemblant des syndicats d’un territoire, et faisant l’interface entre les syndicats et les institutions publiques ou les patrons.
![La Bourse « Niemeyer », à Bobigny. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/bourse-Niemeyer-Bobigny.webp)
Cette double réalité est liée à l’histoire des Bourses du travail. Pensée par les pouvoirs publics comme un moyen pour les syndicats de faire le lien avec le patronat, pour le placement notamment, elles sont menacées par la naissance de la CGT et la création de ses Unions locales. En plusieurs endroits, les deux fusionnent. Avec la naissance des autres syndicats, l’Union locale CGT a laissé place à une association rassemblant les syndicats. Il est important de rappeler cette double définition pour comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui contre les Bourses du travail, notamment dans les territoires. Avec les évolutions du monde syndical, les deux réalités ont fini par fusionner. On observe alors des guerres de locaux entre syndicats, mais aussi des Bourses parfois vides.
La Bourse du travail de Paris
La Bourse de Paris est issue d’une double conception des Bourses du travail. Il s’agit, pour les employeurs et le conseil municipal, de créer un lieu de mise en lien des employeurs et des travailleurs. Du côté du mouvement ouvrier, il s’agit de trouver un lieu dédié à l’agitation syndicale. Les syndicats s’installent en 1892 dans ces locaux imposants, financés par la ville de Paris. Composés d’amphithéâtre et de bureaux, la Bourse a traversé le XXème siècle en se trouvant au centre de multiples luttes et combats. Après la naissance de la CGT, en 1895, les syndicats finissent par prendre la main sur la Bourse. Peu avant la Première guerre mondiale, la fédération des Bourses du travail et les Unions locales CGT fusionnent à leur tour. Le mouvement des Bourses renvoie alors à un ensemble pratiques mutualistes, mises en place par les travailleurs (système de chômage, maladie, alimentation…). Au fur et à mesure que le mouvement social et syndical gagne la prise en charge par l’État, les pratiques mutualistes perdent de leur intérêt. Les Bourses se concentrent donc sur l’activité syndicale liée au travail. La Bourse parisienne constitue à ce titre un lieu crucial de l’organisation ouvrière [1]. Les assemblées générales y furent si nombreuses qu’on ne pourrait en faire la liste.
En 1970, un décret du premier ministre (Jacques Chaban-Delmas) confère à la Bourse du travail de Paris le statut d’établissement public à caractère municipal, doté de la personnalité morale, avec à sa tête une Commission administrative (CA) composée de délégué⸳es désigné⸳es par les syndicats. La Bourse conserve par ailleurs un intérêt majeur. Une grande partie des espaces comme les théâtres ou les amphithéâtres ayant progressivement été rendus inaccessibles, la Bourse est le dernier grand lieu parisien accessible pour se réunir. La modernisation de l’amphithéâtre de la rue Charlot, renommé Germaine et Eugène Hénaff, lui a même permis de posséder un nouveau lieu d’organisation de grande réunion et d’accueil de conférences. Cependant, les syndicats et les collectifs se tournent aussi de plus en plus vers une autre Bourse : celle de Saint-Denis. Moins central que celle de Paris sur un plan, les espaces lui conférent par contre un vrai attrait.
Saint-Denis, cœur d’un département ouvrier
En 1964, le redécoupage de la région Île-de-France redessine la carte ouvrière et ses modes d’organisation. Dès la création du département, est soumis à débat la construction d’une Bourse de travail. Le rôle de cette Bourse est de porter le mouvement ouvrier et sa force de contestation. L’ampleur du projet et la taille doivent en être les symboles. Cependant, Saint-Denis a été écartée du titre de préfecture. Le découpage des départements a placé la principale ville de banlieue à l’extrémité du nouveau département 93. A l’autre extrémité se trouve Montreuil, l’autre grande ville rouge. Pour équilibrer l’ensemble et imaginer la ville du futur, les communistes se mettent d’accord sur Bobigny, bourgade rurale où tout semble possible.
La Bourse du travail de Bobigny
Avant Saint-Denis, nait la bourse départementale du travail de Bobigny. Le département formé en 1964, immédiatement dirigé par le Parti communiste, envisage la création d’une Bourse départementale dans la ville préfecture en construction. Syndicats et département se mettent d’accord pour faire appel à Oscar Niemeyer, qui vient d’imaginer le siège du Parti communiste français à Colonel Fabien. Niemeyer est un architecte brésilien, communiste et exilé en France. Il appartient à un mouvement d’architecture moderne. La Bourse est ainsi co-imaginée avec les syndicats en fonction de leurs besoins.
La Bourse est composée de deux parties. Un premier bâtiment, construit sur pilotis, donc surélevé, comprend quatre étages, avec des fenêtres tout du long. Chaque étage accueillant un syndicat, la CGT siégeant au dernier étage (sans ascenseur cependant pour ce dernier étage par manque de moyen). Un deuxième morceau compose les espaces communs. Invisible, ils sont symbolisés par un escargot inversé. Cette double construction fait que la Bourse de Niemeyer est aujourd’hui la seule inscrite aux monuments historiques de l’Île-de-France. Son architecture en fait un lieu unique, très spécial, plus ou moins appréciée de ceux et celles qui l’habitent. Conçue avec une logique de dédales de couloirs, la Bourse cache la dynamique des syndicats. Placé dans l’escargot, le rez-de-chaussée ne laisse pas voir ce qui le domine. On ne s’aventure pas non plus dans les couloirs qui sont conçus comme des impasses. La vie commune est concentrée sur le rez-de-chaussée composé d’un magnifique et vaste hall (qui peut service pour se réunir), de l’amphithéâtre et d’un ensemble de petites salles de réunion (sans fenêtres). C’est pourtant la plus habitée des Bourses, puisqu’elle abrite toutes les équipes des Unions départementales, l’essentielle des réunions mais aussi la majeure partie des formations syndicales et intersyndicales du département. Des moments plus festifs y ont aussi lieu. Depuis peu, elle accueille aussi un club omnisports intersyndical.
Si le bâtiment reste imposant, cette histoire est cependant menacée. La logique architecturale a été gâchée par une fermeture de l’espace. Par ailleurs, cette Bourse est aujourd’hui contestée dans son usage. Ainsi la CA de la Bourse doit renouveler tous les trois ans une convention avec le Conseil départemental. Dans la dernière convention, les syndicats ont été contraints de signer une mise à disposition si besoin au Conseil départemental, notamment pour des tournages. Le département joue sur le côté difficultés d’entretien pour justifier les locations. En 2024, cela a donné lieu à un épisode farfelu, où plusieurs syndicats ont été privé de locaux plusieurs jours pour les besoins d’une série Netflix.
Solidaires y est entré il y a moins de cinq ans et regarde la situation à distance. L’entrée a constitué un long combat, où notre UD est allé jusqu’à menacer de porter plainte contre le CA et le département pour discrimination syndicale. La gestion de la Bourse montre les limites d’une gestion fondée sur les assises des syndicats et l’impossibilité de faire l’évoluer l’occupation des locaux en lien avec l’activité réelle des syndicats. Cette problématique traverse tout le département et participe des menaces importantes qui pèsent sur les Bourses.
Une ville ouvrière, une bourse
Nous disons les Bourses, car c’est bien un réseau de Bourses qui peuplent encore aujourd’hui le 93. La logique fut simple : une ville ouvrière, une bourse. Ainsi, presque toutes les villes du 93 ont eu, à un moment, leur bourse. Elles furent souvent installées dans les mairies et n’ont pas toujours donné naissance à des locaux en propre. Mais plusieurs villes ont vu des Bourses physiques naitre et durer, parfois imposantes comme celle de Saint-Denis, parfois dans des lieux iconiques de la ville inutilisées ? comme à Montreuil ou La Courneuve, où les Bourses sont installées dans les anciennes postes.
Saint-Denis : le temple ouvrier
La Bourse du travail de Saint-Denis est en soi ancienne. D’abord installée à la fin du XIXème siècle dans les locaux de la mairie, une première Bourse avait été construite près de la gare et du canal de Saint-Denis, un lieu éminemment ouvrier et proche du centre-ville. Son activité fut toujours importante. Dans les années 1980, il est décidé de la construction d’une nouvelle Bourse. Avec d’importants moyens, la municipalité confie à l’architecte Roland Castro d’imaginer une Bourse du travail pour et avec les syndicats. Sise porte de Paris, la Bourse comprend un amphithéâtre, ainsi qu’un ensemble de salles communes aux différents étages. Ces salles bénéficient de balcons et de vue sur les usines de l’époque, remplacées depuis par le stade de France et les bureaux de la Plaine Saint-Denis. Au contraire de celle de Bobigny cette Bourse est lumineuse dans son ensemble et elle montre le travail syndical en train de se faire.
![L'UL Solidaires Saint-Denis prend possession de son nouveau local et lui donne le nom de Gérard Coste, militant de Solidaires 93 et SUD PTT. [Solidaires 93]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/UL-Solidaires-Saint-Denis.webp)
Cette Bourse est parmi les plus convoitée. Déjà dans les années 90, le maire communiste souhaitait mutualiser de façon plus marquée les espaces ave les associations. Le 4ème étage fut d’ailleurs donné aux associations, mais les syndicats avaient toujours la main sur la Bourse et sa gestion. Solidaires obtiendra d’ailleurs ses premiers locaux au 3ème, puis au 4ème étage. Ces dernières années, avec la nouvelle municipalité socialiste, les velléités se sont renforcées. Les syndicats ont dû quitter le 4ème étage et même rogner sur une partie de leurs salles. Solidaires a ainsi perdu une partie de ses locaux. Pour se faire pardonner, la C.A. de la Bourse a cependant intégré l’Union locale de Saint-Denis en son sein. Elle bénéficie enfin des mêmes moyens que le reste des syndicats, comme l’impression de tracts. Cependant, cette entrée se fait dans de drôles de conditions, l’accès aux salles communes et en particulier à l’amphithéâtre, s’avère de plus en plus compliqué. L’objectif affiché est de renforcer la « culture » contre les syndicats, avec y compris des initiatives difficilement attaquables comme le festival de l’humour, créé par l’humoriste Waly Dia. La gestion opaque des salles opère progressivement une mise au ban de l’activité syndicale. Celle-ci, ayant de plus en plus de mal à trouver sa place, se réduit. Comme pour la gentrification, la culture est utilisée pour mettre fin aux luttes populaires. Le tout dans un étonnant silence des syndicats, qui semblent ne pas savoir comment résister au nettoyage en cours. Ce type de situation est en réalité la norme comme le montrent deux Bourses où nous sommes actuellement en train de prendre pied.
Romainville : la bourse invisible
![Au sein d’une Bourse du travail, « le magasin de répartition des achats en commun » ; c’est au sein de la Bourse de Toulouse, en 1935. Photo extraite du livre de Rolande Trempé, Solidaires : les bourses du travail, Scandéditions, 1993. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/magasin-de-repartition-des-achats-en-commun.webp)
Notre entrée récente dans la Bourse du travail à Romainville a permis d’en recomposer son histoire. Cette Bourse existe depuis le 21 février 1962. Elle a connu plusieurs déménagements. Le dernier, en 2017, eut lieu pour permettre l’agrandissement d’une école. Les syndicats ont alors été relogés dans un immeuble de bureaux, propriété d’AB groupe (un des promoteurs qui a beaucoup construit sur la ville, main dans la main avec l’ancienne municipalité). Les syndicats constatent que ce n’est pas vraiment adapté à l’activité d’une Bourse : accès difficile, il y a un sas, il faut un pass, rien ne signale que c’est une Bourse du travail, c’est fermé le soir et le week-end, etc. Elle se compose d’une salle de réunion/stockage de matériel, du bureau de l’UL CGT et du bureau d’accueil de la Bourse. Une discussion est engagée pour un relogement. La mairie propose aux syndicats d’intégrer la Maison de l’engagement (en gros une maison des associations), un nouveau bâti qui sortira de terre en 2025, mais les syndicats s’opposent car cela constitue une perte de mètres carrés et que la salle de réunion sera difficilement accessible. Ce problème de locaux constitue un problème récurrent des Bourses aujourd’hui, comme on l’a vu avec la lutte à Aubervilliers (cf. dans ce numéro).
Aulnay sous Bois : mais où sont passées les archives ?
A plus d’un quart d’heure à pied de la gare RER, la Bourse du travail d’Aulnay-sous-Bois est mal desservie par les transports. Elle se trouve toutefois dans un quartier relativement animé, à proximité du centre des associations d’Aulnay. Au deuxième étage d’un bâtiment couvert de brique de parement, la Bourse est presque invisible depuis la rue. On la devine seulement aux quelques affiches accrochées aux fenêtres, qui surplombent le café du rez-de-chaussée. Elle est ouverte du lundi au vendredi, de 9h à 17h, par un employé de la mairie particulièrement accueillant qui assure également les réservations de salle. A l’intérieur, les vieux papiers peints et le mobilier font penser à une construction des années 1970. Un écriteau indique toutefois que la salle de réunion principale, dépourvue de fenêtres, a été inaugurée en 2004. Elle se nomme la « salle de la démocratie et de l’unité syndicale ».

Si les territoriaux de FO sont présents à la bourse d’Aulnay, l’activité militante est essentiellement assurée par l’UL CGT locale. La section SUD éducation District 4, qui n’a pas de locaux, entretient de bons rapports avec l’UL CGT, notamment depuis la lutte pour un plan d’urgence pour l’éducation dans le 93, qui avait animé la Bourse au printemps dernier. Pendant plus d’un mois et demi, à raison d’une ou deux fois par semaine, les AG avaient rythmé la mobilisation, rassemblant jusqu’à 140 personnes au plus fort de la lutte, venues d’Aulnay, Sevran, Tremblay, Villepinte. Ce n’était pas arrivé à Aulnay depuis les luttes pour les retraites de 2003. Solidaires lutte aujourd’hui pour obtenir des locaux officiels, dans une ambiance farfelue. En effet, rien n’atteste de l’attribution historique des salles. Ainsi, certaines salles qui ne servent plus pourraient revenir à Solidaires, mais personne ne semble oser prendre la décision. Nous ne doutons pas que cette situation finira par se régler en notre faveur, mais que de perte de temps…
En guise de conclusion
Il est donc loin le temps où l’on construisait des Bourses pour les syndicats, forts de projets architecturaux plus imaginatifs les uns que les autres. Ne vous laissons pas sans cette improbable construction pantinoise. Imaginant une nouvelle mairie, en 1969, le maire de Pantin Jean Lolive avait placé dans le même bâtiment, le commissariat à un bout, avec ces cellules en sous-sol et la Bourse du travail à l’autre bout avec un balcon en extérieur permettant d’haranguer la foule rassemblée.
La situation des Bourses du travail pose aujourd’hui de vraies questions sur l’avenir du syndicalisme. Ces lieux privilégiés sont aujourd’hui mal défendus et pas toujours utilisés à la hauteur de ce qu’ils pourraient être. Plus personne n’entre par hasard dans une Bourse du travail, surtout s’il faut un badge et des codes pour le faire, et pourtant le travail de ces lieux et le rassemblement des syndicats sur des espaces géographiques saisissables est plus que jamais nécessaire. Solidaires a largement les moyens de porter mouvement car Solidaires a précisément été longtemps un syndicat sans lieu. Encore aujourd’hui, nous sommes les seuls qui n’avons de locaux que ce qui nous sert. C’est parce que nous existons sans les Bourses, que quand nous y entrons, nous faisons exister les Bourses.
⬛ Des camarades de Solidaires Seine-Saint-Denis
[1] Cf. film de Bernard Baissat, Ecoutez la Bourse du Travail de Paris, 1982. Disponible en ligne.
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