Le syndicalisme peut-il être un lieu de l’art ?
Cet article porte un point de vue sur la production de l’art et la nécessité que le syndicalisme s’y intéresse en tant qu’acteur. Aujourd’hui des programmes culturels terribles s’appliquent au secteur professionnel de l’art, de la médiation et des métiers de la création. Comment le syndicalisme peut-il participer à une offensive en la matière en revisitant son histoire et en revendiquant aussi le terme de culture, en faisant de la place à l’art. Cette réflexion peut être transversale aux lieux et histoires culturelles décrites dans ce numéro : Bourse du travail, lieux syndicaux, champs syndicaux…
Auteure-compositrice-interprète, Mymytchell a réalisé trois albums : Sans pause (2016), Dimanche (2019). Elle est membre de SUD Culture Solidaires 31 et de l’Union locale Solidaires Comminges (31).
![Bulletin officiel du Comité de libération du cinéma français. [Gallica]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/liberation-du-cinema-français-813x1024.webp)
Libérer l’art ? Tout un programme
Un autre programme que celui du Conseil national de la Résistance (CNR) a été établi en 1943 : le Comité de libération du cinéma français (CLCF), animé par de nombreux syndicalistes de la CGT, prévoit la sortie de l’ordre vichyste de cet art récent et populaire, construisant un plan, programme minimum pour la relance et la rénovation du cinéma français. De 1943 à 1948 (mise en place du système d’aides au cinéma par le Centre national de la cinématographie, le CNC créé en 1946, renommé Centre national du cinéma et de l’image animée en 2009) de grandes questions vont être posées, notamment par des syndicalistes qui se considèrent directement acteurs de la production. Cette notion a profondément disparu, laissant place à une masse floue (figure de l’intermittent·e), et une expression trompeuse « le monde de l’art » ou « la culture ». Si l’instant politique imposait sûrement un dépassement et une mobilisation pour que le cinéma sorte « de la botte [1]», il est sans doute crucial de comprendre – ou défendre – que les dynamiques politiques et économiques n’ont pas disparu, elles, dans les enjeux de production de l’art. A ce titre, nous devons réfléchir aux enjeux d’aujourd’hui – tandis qu’est ressassé le terme de culture dont nous sommes dépossédé·es – ne pas se laisser dicter les endroits et le financement mainstream de l’art, tout en revendiquant une autonomie et des conditions de création. Où est-ce que nous pourrions appuyer et agir en tant que syndicats, dotés de lieux syndicaux, et peut être s’agissant de culture, en tant que syndicalistes ?
Une bataille budgétaire est en cours. C’est une attaque d’ampleur de l’idée de «liberté de l’art et de la création ». Sous prétexte budgétaire, nous voyons s’organiser la marginalisation de la notion d’émancipation ; mais également de curiosité culturelle, d’artistes indépendant·es, de textes engagés, de sujets engagés, de présence de minorités, ou de majorités, invisibles, dans le travail et in fine dans l’aide à la création financée. Reprise trop facilement l’idée de « sauver un secteur en soi émancipateur », alors qu’il est pétri d’inégalités, et que les syndicats interviennent dans des lieux de création, de médiation et de diffusion pour faire respecter le droit du travail ! l est facile de noter combien les nombreuses grèves, mouvements sociaux, révolutions, révoltes ne connaissent que très peu d’œuvres – voire aucune – qui les réaniment. Mais simplement même de belles œuvres qui décrivent un quotidien réel, une société vécue. « Notre culture, si on ne la montre pas, on pense qu’on n’existe pas [2]. » Et le syndicalisme se bat aussi d’avoir l’air d’être une chimère tant il n’est pas représenté, mais le travail non plus. N’y a-t-il pas un enjeu simple à faire grandir dans les arts la place des travailleur.euses, de leur corps, de leur diversité, de leur histoire ? Et ce, non pour une propagande, mais pour que l’art aide à vivre, à vaincre, et à (se) transformer.
![Jean Renoir, La Marseillaise, 1938. Film produit par la Compagnie Jean Renoir, la Société d’exploitation et de distribution de films (SEDIF) et la Confédération générale du travail (CGT). [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/compagnie-Jean-Renoir-788x1024.webp)
Des pans entiers de budget sont abandonnés pour répondre aux « besoins primaires des publics » [3]. Il n’y a pas que l’extrême-droite qui s’emploie à supprimer l’idée d’émancipation, bien que son schéma à elle est de systématiser : en nommant des directeurs et directrices qui défendront ou banaliseront leur politique, en ne renouvelant pas les conventions, en harcelant, en déprogrammant, en menant campagnes contre des sujets [4]. Le front de l’extrême-droite est clairement culturel, et il possède un programme [5].
Histoires de programmes culturels
Visiter le plan de 1943 et ses prolongements jusqu’en 1948, c’est prendre du recul sur ce que nous ne nous autorisons plus à faire : penser l’art en politique, défendre ses conditions d’exercice professionnelle et amateure, autant que porter la notion d’œuvres (impliquant travail). Le programme de 1943 appelle clairement à poursuivre la syndicalisation dans la CGT reconstituée. L’objectif est « au service de l’art cinématographique. » Il prévoit le développement, la remise en route par l’embauche, l’inventaire de la production, la continuité culturelle (reprendre les films en cours) et préparent le rôle d’éducateur.trice populaire : « La formation d’un large mouvement de spectateurs doit être envisagé » ou « Les campagnes devront faire l’objet de films particuliers rapprochant les Français de la terre de ceux des villes, leur apprenant à mieux se connaître, mieux se comprendre. »
Ces idées sont déclinées en slogans émancipateurs, teintés de l’art d’écrire collectivement des comités de salut public : « Il faut rendre l’art au peuple » ou « Éduquons ceux qui éduquent le peuple ». Des slogans industriels (amusants) : « Il faut toujours organiser, ensuite organiser, toujours organiser … ». Des slogans qui semblent être ceux du créateur ou de la créatrice : « Le scénario est le fondement du film ». Feuille de route d’un art au service du peuple, on remarquera que ce n’est pas un temps sur la défensive : « Nous voulons faire passer le souffle républicain dans les 3275 salles de France », tout autant que prévoir qu’à Paris on puisse accéder librement en version originale aux films étrangers.
Certains semblent datés, comme « Le cinéma français doit essayer de produire autant de films qu’il en consomme. » Trace d’un débat pourtant crucial sur le poids que les États-Unis (disons plutôt le mainstream États-unien) vont avoir dans « la culture ». Véritable vague qui submergera les cultures présentes depuis l’Europe – qu’elles soient artistiques ou non. Après guerre, ce sont les accords Blum-Byrnes [6], faisant notamment sauter les quotas d’accueil des productions États-uniennes, qui occuperont les syndicalistes (qui s’y intéressent), qui veulent maintenir l’idée de maîtriser les rapports de production. Une forme de plan Marshall culturel.
Après guerre, la CGT – la fédération du cinéma – prévoit tout bonnement l’affectation de crédit syndicaux à la production et fixe même un nombre de films prévus (20). Dans un vent de progressisme, L’Éducation nationale crée des programmes et commande des œuvres sur le centenaire de 1848 (programme « Le printemps de la liberté »). Mais, parallèlement, c’est un calendrier institutionnel qui s’érige et une œuvre cinématographique sur la Commune de Paris ne verra pas le jour (Le six juin à L’aube), faute de fonds et d’intérêt (la Libération n’est-elle pas plus importante ?). Une des sources du plan de 1943 est la vague culturelle de 1936 (elle-même nourrie d’une scène culturelle d’entre-deux guerre), une grande syndicalisation et la dynamique Front populaire encensent la production d’œuvres pour le peuple : le triptyque dont fait partie La Marseillaise et autres œuvres rassemblées sous la casquette « Le cinéma du front populaire ». La Marseillaise naît de souscriptions au sein de la CGT, fixé à deux francs par adhérent·e, préachetant leur place à la diffusion.
Pistes
Réinvestir l’histoire de l’art par les apports des mouvements sociaux est passionnant. Tangui Perron [7] documente de nombreux aspects du rôle syndical dans des expériences culturelles dont le fondement syndical est oublié (Dans quel but, la CGT a-t-elle créée le festival de Cannes ? Pourquoi le Comité de libération du cinéma français ? etc.).
La documentation culturelle autour des expériences : revivre l’histoire elle-même culturelle de Radio Lorraine cœur d’Acier, fondée par des syndicalistes, micro ouvert qui accompagnera l’histoire de la sidérurgie lorraine. Elle est issue du mouvement des radios libres dont on pourrait dire qu’elles sont/étaient un programme culturel (et politique).
Nous pouvons faciliter à travers les réseaux syndicaux le recensement, la diffusion, et la critique des expériences vivantes : œuvres, festivals, fêtes, projections, bibliothèques, journaux, éditions, associations culturelles, visites guidées, les quelques entreprises et coopératives de production…Ne pas se contenter de recevoir des œuvres qui « conviennent » [8] et de se limiter à des interventions sous-financées (le concert militant, la bibliothèque dans l’entrée, une expo.). Il faut entendre que l’art a besoin de canaux de diffusion, le syndicalisme ne peut-il pas en être un ? L’art a besoin d’investissement : le syndicalisme ne peut-il pas prévoir des cotisations ? L’art a besoin d’espace et de temps : le syndicalisme ne peut-il pas intégrer à sa politique de formation, une politique de formation artistique et culturelle ? Elle passera par la mémoire et des réflexions sur l’archive et sa maîtrise, tout autant qu’une éducation populaire artistique pour aimer et défendre des formes nouvelles, goûter des formes anciennes. Elle passera par des salles où il y a des réflexions politiques sur le son (au contraire de la réfection récente de la salle Hénaff de la bourse du travail de Paris), et des formes investies de partage culturel.
![Le troisième album de Mymytchell. - www.mymytchell.fr [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/Mymytchell.webp)
Jean Grémillon [9], immense réalisateur, musicien, et CGTiste, s’inquiétait déjà en 1946 de l’incomparable masse financière qu’il faut pour produire un film, face à un poème. « Il ne s’agit pas seulement de la possibilité théorique de faire des chefs-d’œuvre, il faut disposer dans la réalité concrète des moyens matériels de faire des grands films ou tout simplement des films. ». C’est ainsi qu’il faut écouter toutes les formes d’art, du plus coûteux au plus artisanal et comprendre que décider de participer à financer l’art dans la durée est un point crucial de la réflexion. Il nous faut analyser les expériences de dégagement de masses financières pour les arts et la culture, réalisées par le syndicalisme : Le coup de génie de « l’idée CCAS », la taxation des bénéfices d’EDF, reversée à la vie et la formation culturelle des ouvrier·es et de leurs familles, regroupant sous l’idée de culture des éléments nombreux (tournées artistiques, vacances, activités culturelles, pas de télévision dans les espaces collectifs, etc.). Le fait que la privatisation y est mis un coup d’arrêt doit nous faire réfléchir.
Un enjeu est d’entendre que l’art est aussi soumis à des modèles culturels. Réalisons que de profonds modèles de résistance et au sein des révolutions existent : les formes coopérativistes, les formes de diffusion, la profondeur du lien entre la résurgence autochtone et les arts, le maintien et de la diffusion de l’art et de l’artisanat palestinien, la place politique de la musique en langue kurde et la criminalisation [10] des artistes, etc., tout autant que les expériences d’autonomie de financement de l’art qui ont cours en Argentine devant les politiques actuelles. Depuis le système social français, il est nécessaire de ne pas se contenter de modèles libéraux de consommation comme « le pass culture », mais réduire le temps de travail, faire exister l’art construit entre amateurs·trices et professionnel·elles.
![Collectif, La classe ouvrière, c’est pas du cinéma. Tome 2, éditions Syllepse, 2024. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/classe-ouvriere.webp)
Une dernière réflexion ouverte. Un dernier slogan du plan de 1943 mérite attention : « Pas de racisme. Un mot d’ordre : la qualité. » Il est difficile de savoir comment soutenir de l’art de qualité, comment choisir parmi les artistes, qui soutenir, qui est artiste. L’art est affaire de goût selon le libéralisme (et de récupération culturelle). Devant cette peur légitime de n’avoir aucun repère, et in fine se mettre à reproduire les repères majoritaires, une chose est sûre : ne nous cantonnons pas à ce qui nous apparaît comme folklore militant, ni non plus à une marginalisation de la culture des enjeux politiques, et au sein de nos rencontres politiques [11]. « Le cinéma, plus qu’un art ! … » disait Gremillon (ou sa femme Christiane Gremillon). L’art est peut-être même un trop petit concept ! Lisons, regardons, archivons, filmons, chantons, et nous verrons peut-être que le syndicalisme lui-même doit être libéré de sa vision réductrice de lui-même et assumer l’espace culturel qu’il pourrait être.
⬛ Mylène Colombani
[1] Référence au Caméras sous la botte !, film (1944) des résistants Robert Gudin et Albert Mahuzier.
[2] Jean Marie Tjibaou, « Discours Melanasia 2000 (Kanaky 1974) », audible dans la compilation Par les damné·e·s de la terre. Des voix de lutte (1969-1988), Hors Cadres, 2018.
[3] C’est à dire sûrement les prendre pour des cons, et achever leur transformation en clients.
[4] L’éducation à l’égalité chez les enfants et plus largement ce qu’ils nomment le wokisme.
[5] « Libérer la culture » du gauchisme impopulaire, en soumettant le secteur, sans se soucier de produire eux-mêmes des artistes.
[6] L’accord Blum-Byrnes est un accord franco-américain, signé le 28 mai 1946 par le secrétaire d’État des États-Unis James F. Byrnes et les représentants du gouvernement français, Léon Blum et Jean Monnet. Il liquide une partie de la dette française envers les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale … en échange de certains engagements du gouvernement français
[7] Chercheur et auteur autour de la question du syndicalisme et du cinéma. Voir notamment : Tapis rouge et lutte des classes : une autre histoire du Festival de Cannes, éditions de l’atelier, 2024 ; L’écran rouge. Syndicalisme et cinéma, de Gabin à Belmondo, éditions de l’atelier, 2018 ; Etranges étrangers. Histoire d’un film. Mémoire d’une lutte, Scope éditions, 2009 ; Le dos au mur. Histoire d’un film. Mémoire d’une lutte, Scope éditions, 2007.
[8] Il y aurait une analysée genrée à produire sur l’art engagé et diffusé dans les milieux syndicaux.
[9] Voir dans le Maitron (www.maitron.fr). L’angle de cet article est inspiré de son recueil, Le cinéma ? Plus qu’un art ! … Ecrits et propos, 1925-1959, éditions L’Harmattan, 2010.
[10] Voir par exemple la campagne Free Nudem Durak (www.facebook.com/nudemdurak/)
[11] Critique serait nécessaire de la place du « culturel » dans le congrès de l’Union syndicale Solidaires en 2024.
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