La CFDT et les Unions interprofessionnelles de base
La CFDT à la fin des années 60 et dans les années 70 a été un lieu de réflexions et d’expérimentations très important pour le syndicalisme. Renaud Bécot retrace ici l’histoire des Unions interprofessionnelles de base (UIB), structures syndicales ancrées dans les territoires et actrices des luttes locales.
Renaud Bécot est historien à Sciences Po Grenoble, membre du laboratoire PACTE et associé au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains. Après une thèse sur la formation des préoccupations environnementales dans les organisations syndicales françaises (1944-1980), il participe actuellement au Collectif 350 Tonnes et des Poussières qui étudie les mobilisations et les processus de reconnaissance du risque amiante dans la fonction publique d’Etat en France. Il a récemment coordonné, avec Gwenola Le Naour, le livre Vivre et lutter dans un monde toxique. Violence environnementale et santé à l’âge du pétrole (éditions du Seuil, 2023)
![L’UIB Bercy, à Paris. En septembre 1978, l’Union départementale constate que si « l’UIB Bercy Rapée a fonctionné pendant (mars 1986 – mars 1978) de façon à peu près continue », depuis le fonctionnement « est interrompu ». Le texte de 7 pages vise a lister les conditions d’une reprise d’activités. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/UIB-Bercy-Paris-786x1024.webp)
Les Utopiques – Il y a eu dans les années 60 et 70 à la CFDT, des unions interprofessionnelles de base, peux-tu nous dire dans quelles conditions elles ont été créées ? Et ce que cette appellation recouvre exactement ?
Renaud bécot – Cela a commencé avec l’Union départementale du Rhône, dans la seconde moitié des années 1960. Ces démarches débutent dans ce qu’on appelle le couloir de la chimie, cette zone située au Sud de la ville de Lyon, où se sont regroupées des industries de la chimie depuis le milieu du XIXème siècle, autour de Saint-Fons, Vénissieux, Feyzin. Plusieurs dynamiques expliquent ce processus. D’abord, pour l’ensemble des organisations syndicales que ce soit la CGT ou la CFDT, cela correspond à un moment de réinvestissement syndical de l’interpro, en particulier dans les mobilisations contre la guerre et pour la paix en Algérie au début des années 60, cela s’est prolongé dans les années 60 et a été boosté par le moment de Mai-Juin 68.
Ensuite, pour l’UD CFDT Rhône il y a la volonté de prolonger ces dynamiques en mettant en place les Unions interprofessionnelles de base. La première UIB va se constituer à Saint-Fons. Les militants locaux sont déjà très investis, depuis plusieurs années, dans des mobilisations liées à des enjeux comme la Sécurité sociale, la présence de médecins sur le territoire. L’explosion de la raffinerie de Feyzin (1966) renforce cette réflexion sur la nécessité d’agir sur une unité territoriale, et non plus seulement dans les entreprises. Ces Unions interprofessionnelles de base vont permettre l’aide à des secteurs ou des entreprises où il n’y a pas une très forte syndicalisation, en particulier dans des endroits où il y a des travailleurs immigrés qui ne sont pas toujours en capacité de se syndiquer aussi simplement que d’autres. Et puis il y a des mobilisations sur des enjeux qui vont dépasser les murs de l’entreprise. En particulier en ce qui concerne Saint-Fons, cela concerne la pollution de la pétrochimie, puisque c’est un territoire chimique important. Il y a ainsi plusieurs mobilisations au tout début des années 70 organisées par l’UIB de Saint-Fons, puis de l’autre côté du Rhône par celles de Pierre Bénite-Oullins [1].
![Quelques années plus tard, la ligne confédérale n’est plus au développement des structures interprofessionnelles de base. En atteste par exemple, ce courrier du syndicat des cheminots de Paris-Sud-Est qui déplore que la secrétaire de l’UD n’ait pas répondu à la demande des coordonnées des syndicats du secteur, et ait indiqué que « la reconstruction d’UL et UIB n’est pas une priorité », en contradiction avec la résolution du dernier congrès. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/reconstruction-UL-et-UIB.webp)
L’UD du Rhône va généraliser cette appellation d’Union interprofessionnelle de base dans son congrès de 1970 et, par la suite, cela va égrainer dans d’autres Unions départementales de la CFDT. Ce ne sera pas repris partout et il y a des appropriations très différentes selon les départements, mais l’idée pour ceux et celles qui reprennent cette dénomination est qu’avec ces UIB on dépasse le fonctionnement classique des Unions locales. C’est-à-dire qu’on n’est plus simplement dans la coordination des sections locales d’entreprises fragmentées, mais on pense une action à l’échelle du territoire. C’est une idée importante car cela va amener des militant·es avec des profils inédits par rapport à ceux qu’on trouve habituellement dans des Unions locales. Ce ne sont pas seulement des militant·es mandaté·es par leur section d’entreprise, mais des personnes qui ne sont pas en situation d’emploi salarié, au chômage, des femmes au foyer. Lors du congrès de l’Union régionale interprofessionnelle CFDT Rhône-Alpes, à Grenoble en 1972, une charte est adoptée pour encadrer les UIB et préciser leur champ de syndicalisation en établissant une tripartition : adhérent·es mandaté·es par des sections syndicales d’entreprise (SSE) présentes sur le champ territorial, habitant·es du territoire intégré dans des SSE extraterritoriales, adhérent·es isolé·es.
La dynamique s’est diffusée dans les départements alentours, avec quelques résistances quand même. Ces résistance sont liées au fait que les UIB dépassent une conception un peu classique du syndicalisme, où l’action se déploierait uniquement dans les entreprises, ou dans le cadre des relations salariales directes ou différées. Ces UIB apparaissent ensuite dans certains départements bretons, en Île-de-France, etc. Dans certains départements, la réflexion initiale sur les UIB comme structure d’action à l’échelle territoriale n’est pas totalement comprise, et certains militant·es mettent en équivalence les UIB avec les UL.
Est-ce que ces pratiques ont un rapport avec les réflexions autour des questions liées à l’autogestion, au socialisme autogestionnaire ? Avec l’engagement militant chrétien d’un certain nombre de militants et de militantes de l’époque ?
Ce n’est pas assumé dans ces termes, mais on peut repérer une forme de continuité avec le syndicalisme chrétien. Dans l’après-guerre, lorsque la CFTC cherche à s’implanter dans des entreprises ou des territoires, elle mobilise parfois des ressources qui sont celles de l’Eglise. Sur le socialisme démocratique, l’autogestion, la planification démocratique, il y a des liens qui sont exprimés par les militant·es, sans être toujours très précis. Dans les mobilisations que portent les UIB, on retrouve l’idée que ces structures-là permettent de penser les conditions du développement industriel, l’évolution des secteurs industriels des territoires parce qu’elles permettent aussi bien aux salarié·es qu’aux habitant·es des territoires de s’exprimer sur quels seraient les besoins sociaux et quelles activités devraient être développées pour y répondre à l’échelle du territoire. Mais ce lien n’est pas forcément théorisé davantage. Cela nourrit les réflexions menées à l’époque dans la confédération sur comment on met en place une planification démocratique, mais sans forcément aller jusqu’au bout de la réflexion.
Il y a un autre aspect qui nourrit aussi les débats confédéraux. Dans les UIB, quand elles existent, les militant·es reprennent souvent des slogans en vogue à l’époque, qu’on retrouve au Parti socialiste unifié (PSU) ou dans ce qui va devenir plus tard la Confédération syndicale du cadre de vie (CSCV) : l’idée qu’il faudrait un syndicalisme dans l’entreprise et un syndicalisme à l’extérieur de l’entreprise, parce que ce qui aurait été gagné à l’intérieur face au patronat, le capital le récupèrerait à l’extérieur. C’est cette idée qu’il faudrait agir des deux côtés, à l’entreprise et à l’extérieur, ce que le PSU appelle à l’époque la stratégie de la tenaille et qu’on retrouve dans certains textes de la CFDT et des UIB particulièrement. Et cette stratégie de la tenaille est pensée comme un cheminement vers le socialisme démocratique. [2]
De quelle manière ces orientations et les UIB ont-elles pesé dans les congrès ?
Les UIB sont présentes dans les congrès du département du Rhône. Le congrès de 1970 reconnait le fonctionnement en UIB. Il n’y a plus d’UL dans le Rhône à ce moment. Dans les congrès confédéraux, les UIB ne sont pas représentées directement, les UL ou les Unions interprofessionnelles de secteur (UIS) non plus ; leur voix peut être portée à travers des représentant·es de syndicat, mais ça pèse assez peu. Mais dans le Rhône, cela influence de façon importante certains débats et la stratégie de l’UD : la prise en charge du soutien aux travailleurs immigrés, l’organisation sur les questions d’environnement et de pollutions… Cela amène aussi au fait qu’à la fin des années 70, l’Union régionale Rhône Alpes reprend en main un certain nombre d’UD, en particulier celle du Rhône qui est perçue comme trop gauchiste dans la manière dont elle a soutenu les UIB et contribué à les autonomiser.
Il y avait aussi d’autres expériences, le soutien de certaines structure locales aux comités de soldats à l’époque ? Est-ce que tout cela participe du même mouvement ?
Ce ne sont pas nécessairement les mêmes personnes qui portent la cause des UIB et celle du soutien aux comités de soldats. Pour les UIB, on est moins dans des profils de militant·es qui se retrouveraient dans des organisations politiques de gauche très radicale, ce sont plutôt des militant·es proches du PSU. Il y aussi des militant·es proches du trotskisme ou du maoïsme dans les UIB, mais ce n’est pas aussi marqué que dans le soutien aux comités de soldats. En revanche, l’évolution des discours confédéraux qui tendent à disqualifier les UIB et le soutien aux comités de soldats est assez proche. Ce qui pose le plus de problème pour les dirigeants confédéraux concernant les UIB c’est qu’on sort le syndicalisme de la relation salariale qu’elle soit directe ou différée, et que cela dépasserait le rôle des organisations syndicales. C’est aussi une crainte exprimée selon laquelle le fonctionnement des UIB pourrait donner plus de poids à des militant·es politiques. La volonté de clore l’expérience des UIB repose sur la même dynamique que le recentrage de la fin des années 70, avec l’idée de mettre fin aux expériences de travail avec des acteurs extérieurs au salariat.
![Dans le bulletin de l’URI Basse-Normandie, l’Union interprofessionnelle de secteur de Vire s’exprime, à propos de l’emploi, « pour une prise en charge interprofessionnelle ». [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/bulletin-URI-Basse-Normandie-875x1024.webp)
Cela se cristallise autour de l’UD du Rhône, puisqu’elle avait été pionnière dans l’organisation de ces UIB. Le congrès confédéral de la CFDT de 1976 à Annecy, amorce une révision de la pensée de l’interprofessionnel au sein de la CFDT, en affirmant que le syndicat devrait être le fondement de la décision dans le domaine de l’action professionnelle et interprofessionnelle. Cette orientation se répercute à l’échelle régionale l’année suivante, lors du congrès de l’URI de 1977. Les textes d’orientation sur les structures interprofessionnelles visent, d’une part, à renforcer un contrôle des militant·es présent·es dans les UIB en assurant leur mandatement par leurs sections syndicales. D’autre part, les structures interprofessionnelles qui ne respecteraient pas ce principe sont menacées de ne plus recevoir de financements du fonds de développement régional de l’URI, ce qui est une menace importante dans une période où les modalités de collecte des cotisations ont été révisées pour permettre une centralisation plus forte dans la CFDT.
Ce avec quoi l’Union régionale veut rompre aussi c’est le fait qu’il y avait dans ces UIB des militant·es qui étaient très investi·es et qui n’étaient pas forcément salarié·es des entreprises des territoires concernés. Par exemple, la personne qui animait l’UIB d’Oullins-Pierre Bénite travaillait à Lyon dans une administration publique. Il faut resituer ça dans le contexte où la CFDT a mis en place les Unions régionales interprofessionnelles au début des années 70, qui ont été discutées dans un premier temps puis très critiquées, car elles ont été perçues comme des structures très hiérarchiques, très descendantes, qui permettaient de rogner l’autonomie des UIB. Lors du congrès de l’URI de 1977, l’UD du Rhône va donc déposer une motion préjudicielle, dont la citation permet de résumer la controverse :
« On ne nous dit que les UIB sont des repères gauchistes, qui se servent des UIB pour faire passer leurs thèses politiques… Nous disons : oui, dans les UIB, comme dans l’UD d’ailleurs, la région, etc., se retrouvent des militants qui – de par leur mandat – sont plus conscients des nécessités de l’action interprofessionnelle, ou qui le deviennent et qui sont conscients que le capitalisme s’étend à tous les secteurs de la vie des travailleurs, et que cela demande une réponse syndicale appropriée. Mais nous ne connaissons pas de secteurs où des militants gauchistes ont fait de l’entrisme pour faire passer leurs thèses […].
![A Longwy, à la fin des années 1970, c’est l’Union interprofessionnelle de secteur qui édite L’insurgé du crassier. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/insurge-du-crassier-740x1024.webp)
L’expérience des UIB montre, que là où il y a eu sollicitation (sur le problème du chômage par exemple), et pas de prise en compte par les syndicats, donc corporatisme au syndicat, l’action a échoué […]. Le syndicat n’est pas la structure adaptée pour mener l’action interprofessionnelle, puisque, même sollicité, il n’a pas pu y répondre […]. A terme, on risque d’arriver à une sclérose de l’action interprofessionnelle, voire à sa disparition, excepté peut-être pour le soutien des boites en luttes, qui résumerait alors toute l’action interprofessionnelle. En effet, nous n’avons pratiquement aucun exemple où le syndicat a été à la base d’initiatives d’actions interprofessionnelle à mener au niveau des UIB, si ce n’est par le soutien aux luttes ».
Est-ce qu’il reste des aujourd’hui dans le paysage syndical des éléments, des réflexions issues de cette expérience-là ? dans la CFDT ou ailleurs ?
En nous concentrant sur les UIB, nous n’avons parlé que d’une décennie, une période assez courte. Si on regarde l’histoire du syndicalisme depuis la fin du XIXème siècle, on peut repérer plusieurs expériences syndicales qui se projettent vers les territoires. En un sens, les Bourses du travail correspondent à une pensée syndicale du territoire à la fin du XIXème siècle. De la même manière pour la fin du XXème siècle ou le début du XXIème, on peut repérer des expériences d’organisation à l’échelle des territoires. Ce sera le cas, par exemple, dans la contestation des projets de centrales nucléaires dans les années 1970 et 1980. Dans les années 2000, autour de ce qu’on a appelé plus tard « les grands projets inutiles et imposés ».
![En janvier 1987, l’UIB de Clermont-Ferrand informe sur la grève des cheminots et cheminotes. Elle « appelle toutes ses sections et syndicats à réunir leurs adhérents, à débattre avec les travailleurs, à organiser des collectes pour les cheminots qui en sont à 15 jours de grève ». [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/UIB-Clermont-Ferrand.webp)
Ce n’est pas forcément un héritage direct des Unions interprofessionnelles de base mais ça montre une forme de continuité de réflexions syndicales sur quel peut être le territoire d’action pertinent. Il ne faut pas sur-singulariser cette période des UIB. C’est un moment original par rapport aux pratiques syndicales dominantes dans l’après-guerre, avec une intégration plus forte des organisations syndicales dans un compromis fordiste et dans une logique de négociation des relations salariales directes et différées. Pour autant, cela n’est pas en rupture avec une histoire plus longue du syndicalisme, dans laquelle se retrouvent régulièrement des expériences territorialisées.
⬛ Renaud Bécot (propos recueillis par Verveine Angeli)
[1] Voir aussi : Renaud Bécot, « Histoire syndicale de l’environnement », Les utopiques n°1, 2015 ; Christian Mahieux, « Il y a 50 ans, la CFDT et l’écologie », Les utopiques n°15, éditions Syllepse, hiver 2020.
[2] Voir aussi : Théo Roumier, « Quand la CFDT voulait le socialisme et l’autogestion », Les utopiques n°10, éditions Syllepse, printemps 2019.
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