Sur le logement des classes populaires et les luttes du logement

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La France est la 6e puissance économique mondiale, et son PIB n’a cessé de progresser. Certains pays riches ont réglé la question du logement, permettant à toute personne quels que soient ses revenus, d’être logée décemment. C’est le cas des pays du nord ou de l’Allemagne par exemple (plus pour très longtemps), parce que les loyers y sont moins élevés car ils sont encadrés, où parce que le parc social est plus développé. La crise du logement en France n’est donc pas inéluctable, elle est la conséquence d’un déficit de l’action publique et de mauvais choix gouvernementaux depuis 40 ans.

Le logement, une marchandise de plus en plus lucrative

La crise actuelle est le reflet de la frénésie néo libérale qui touche durement les classes populaires et les petites classes moyennes. Elle est caractérisée par la cherté du logement, dénoncée par le DAL1 puis la Plate forme logement des mouvements sociaux2. Ainsi, et particulièrement depuis 2000, on connaît une flambée en France des prix de l’immobilier, du foncier, des loyers et des charges, ayant pour conséquences une hausse sans précédent du coût du logement pour la moitié la moins riche des ménages, alors que leurs revenus ont plutôt stagné ou baissé, dans un contexte de précarisation des statuts salariaux et de la protection sociale.

Depuis 2000, les loyers du secteur privé ont crus de 40 à 100% suivant les secteurs géographiques, les prix de l’immobilier et du foncier ont plus que doublé alors que le coût de la vie n’a progressé que de 25% en moyenne. Par conséquent, le logement pèse de plus en plus lourdement sur le budget des locataires et particulièrement des plus modestes. Il représente en moyenne 28% du revenu de la moitié la moins riche des ménages, c’est à dire bien plus pour beaucoup d’entre eux, essentiellement ceux et celles qui se maintiennent dans les centres urbains. La cherté du logement provoque une pénurie de logements accessibles aux ménages modestes, et favorise les discriminations de tous ordres.

Le retour de la spéculation en 2000

La fin des années 80 a connu, à l’initiative de Chirac, un 1er ballon d’essai de la spéculation, mais aussi un regain des luttes des mal logés, tandis que la dérégulation des loyers et le lancement de politiques d’urbanisme agressives dans les quartiers centres accélèrent le processus de marchandisation du logement. Beaucoup de maires ont suivi l’exemple de Paris, et les écoles d’urbanisme ont formaté les agents des politiques locales, alimentant la gentrification des secteurs devenus attractifs avec l’installation de nouveaux transports en commun, métro, tramway, et la tertiarisation de l’économie. Après les quartiers populaires centraux, les banlieues sont ciblées. À partir de 2002, les loyers flambent de 60% en 10 ans, les prix de l’immobilier sont multipliés par 2 ou 3 suivant les secteurs, les prix du foncier à bâtir, captés par les promoteurs, s’envolent.

Cette flambée est soutenue par les politiques publiques du logement, car elle rapporte aussi bien à l’État qu’aux collectivités locales à très court terme, en matière d’impôts locaux (droits de mutation, taxes diverses). La spéculation immobilière s’étend, nourrie par des profits élevés et rapides, tandis que les discriminations socio-urbaines s’aggravent. Les classes populaires sont reléguées vers la périphérie, dans des quartiers spécialisés ou dans des conditions de logement dégradées et dégradantes, (la rue, l’hébergement provisoire dans des foyers, les hôtels, chez des tiers ou la famille, le bidonville, le marchand de sommeil, le taudis, le micro logement … ).

En 30 ans, les quartiers populaires historiques centraux sont gentrifiés, ou sont en voie de l’être. A partir des années 2000, les quartiers populaires HLM et les quartiers populaires anciens mais périphériques deviennent la cible des politiques spéculatives.

La crise de 2009

En 2008 survient la crise des subprimes, conséquence de la vente de prêts immobiliers à des taux d’usure aux classes populaires américaines, de la titrisation de ces créances, de leur assemblage avec d’autre types de crédits (prêts à la consommation, crédit immobilier des classes moyennes, obligations d’État …), et de la diffusion de ces produits financiers à l’ensemble du système bancaire international. L’impact sera immédiat sur les marchés immobiliers, mondialisés depuis une dizaine d’années : ils s’effondrent, partout, sauf en France. En effet, Sarkozy met en place un plan ORSEC, imposant aux bailleurs sociaux de racheter les programmes immobiliers devenus invendables des promoteurs. Il sauve ainsi les principaux promoteurs et l’ensemble de la filière (banques, BTP, agents, investisseurs …) et évite alors la purge des prix. Pourtant, les prix de l’immobilier ont atteint un niveau inégalé. Jacques Friggit, économiste au ministère du logement, constate que les prix de l’immobilier français, rapportés au revenu moyen des ménages sont les plus élevés des pays riches.

Les prix se sont effondrés en Espagne, aux USA, en Grande-Bretagne. Ils sont restés bas en Allemagne, où les loyers sont régulés. En France, ils restent à des niveaux très élevés et largement déconnectés des revenus des ménages, plombant ainsi la relance de la construction tentée par le Gouvernement Valls. Dans ce contexte, il faudrait produire en grand nombre des logements sociaux. Ce n’est pas l’orientation du gouvernement Valls, qui s’obstine à soutenir la filière locative privée à grand renfort de carottes fiscales aux investisseurs (2,3 milliards sur le budget 2016) et de prêts sans intérêt pour les accédants, supprimant les aides à la production de HLM, et opérant des coupes sombres dans les APL.


Profits élevés, profits cachés

Le logement cher profite essentiellement au secteur privé : bailleurs et milieux de l’immobilier (agents, promoteurs, notaires, banques, etc.) ; il dessert la majorité des ménages, particulièrement les accédants à la propriété et les locataires. L’activité immobilière est une des branches les plus lucratives de l’économie, et le taux de profit y est très largement supérieur à la moyenne générale3. Les données sont difficiles d’accès, sans compter la face obscure du BTP et de l’immobilier en général, traditionnels terrains de la corruption, du blanchiment et de la surexploitation de la main d’œuvre, notamment sans papier.

Les milieux de l’immobilier se sont organisés au niveau international et constituent un puissant lobby, qui rassemble les banques, le BTP4 et les distributeurs de réseau (eau, énergie, internet …). Le secteur voisine avec la finance mondiale et toutes ses dérives. Ce lobby influence à son avantage les gouvernants, et les institutions publiques, et oriente les politiques du logement. Il s’appuie sur l’affaiblissement mondial des collectivités publiques qui vendent leurs terrains au plus offrant, agrémenté par un grand projet d’urbanisme, culturel ou sportif. Le MIPIM5 qui se tient à Cannes tous les ans en mars est un de leur grand rendez-vous.

Menaces sur les locataires HLM

Des quartiers se mobilisent dans les banlieues contre des projets d’urbanisme, visant clairement à déplacer les locataires, comme par exemple à la Coudraie, à Poissy (78) ou à Romainville (93), où des luttes emblématiques sont conduites. Une bataille est engagée dans les banlieues et les derniers centres-villes populaires, où les classes populaires sont frappées frontalement par la rénovation urbaine et les politiques du logement cher. La résistance en est encore à ses balbutiements, le rouleau compresseur municipalo-capitaliste écrase ou achète les résistances.

De nouvelles menaces se profilent sur les locataires HLM, car le parc suscite la convoitise des dépeceurs de services publics. La vente des HLM entre bailleurs sociaux publics et privés est déjà la norme, tout comme la vente aux locataires. Les fusions et les absorptions entre bailleurs se multiplient et donnent naissance à de futurs mastodontes du logement locatif, au sein desquels ont commencé à s’installer des actionnaires majoritaires issus du BTP, des banques, des grands groupes industriels ou des promoteurs , lesquels produisent désormais une part de plus en plus importante des nouveaux HLM. La dérégulation des loyers est en marche, par exemple un nouveau locataire paye souvent un loyer bien plus élevé que son prédécesseur, les expulsions locatives sont de plus en plus nombreuses.

On entend depuis quelques temps dans les milieux politiques la petite musique du « bail révisable », mesure qui remettrait en cause la stabilité du logement en HLM. L’État continue à se désengager financièrement du secteur, comme en témoigne le budget 2016 qui opère de nouvelles coupes sur le dos des mal-logés et des locataires modestes. Le DAL s’investit depuis peu dans le secteur HLM, soutenu par les nombreux locataires relogés après leur lutte avec le DAL.

Depuis 25 ans, les luttes des mal logés et des sans toit ont ouvert des perspectives et de nouveaux droits

Les luttes pour le logement ont commencé dès le 19e siècle, et ont permis des avancées sociales, telles que la baisse des loyers mise en œuvre à partir de 1914, décourageant pendant 70 ans la spéculation et permettant aux locataires d’obtenir un loyer modéré et d’accéder à la stabilité du logement, ou la production massive de HLM dans les années 50 … Mais en 1986, Chirac abroge la loi de 1948 qui encadre les loyers et protège les locataires, et lance « la reconquête de l’est parisien », vaste opération d’urbanisme sur les quartiers populaires, relançant les luttes du logement, d’où est issu le DAL. L’association a alors conduit de nombreuses luttes de mal logés, campements, réquisitions d’immeubles vides, manifestations. Ces mobilisation ont donné des résultats concrets et ont permis de replacer la question du logement dans les luttes sociales et le débat public.


l’État est propriétaire de 11 millions de m 2 de locaux vacants. De quoi loger tous les sans-abri, réfugiés, expulsés, quelle que soit leur situation administrative…

Ainsi des dizaines de milliers de familles mal logées, souvent migrantes, on pu accéder à un logement social malgré les puissantes discriminations de tous ordres à l’œuvre dans le secteur. Le droit au logement a vu le jour dans la loi DALO (Droit Au Logement Opposable), les habitants de taudis ont obtenu un droit au relogement, l’attribution des logements sociaux commence à sortir du clientélisme et de la corruption, la réquisition a pu être appliquée … La France, contrairement à la plupart des pays riches, continue encore à produire des logements sociaux. La réalisation de logements sociaux dans les quartiers riches est même un des objectifs des politiques publiques.

Tout ceci est le fruit des luttes, car sans mouvement organisé, les mal logés et les locataires n’auraient pas protégé ni conquis ces acquis, et beaucoup ne se seraient pas exposés à la répression sans la certitude que le combat commun aboutirait à un relogement et contribuerait ainsi à des avancées pour tous. La contribution de certains acteurs institutionnels, caritatifs ou humanitaires, est certaine.

Gagner la bataille du droit au logement pour tou-tes

Mais il n’est pas temps de crier victoire, car la puissante machine à appauvrir les classes populaires et les petites classes moyennes, à les dépouiller de leur protection sociale, est en place ; en témoignent les menaces sur les locataires HLM. Le logement est un besoin fondamental, et pour y accéder, les personnes concernées ont montré leur capacité à se mobiliser et lutter. Il reste encore à mettre en mouvement les locataires menacés dans le privé comme dans le social, les jeunes, les étudiants, les habitants de quartiers populaires, tout ceux et celles qui attendent chez leurs parents ou dans la famille l’attribution d’un logement qui ne vient pas, qui sont en butte à une discrimination, tout ceux qui sacrifient leur santé, leurs vacances, une saine alimentation pour payer un loyer exorbitant et des charges qui ne cessent d’augmenter, tout ceux et celles qui ont jeté l’éponge et attendent l’épée de Damoclès de l’expulsion, ou qui patientent résignés et en silence dans un logement surpeuplé, indécent, ou insalubre … L’enjeu est de rassembler plus largement ceux et celles qui souffrent de cette violence, de cette cruelle atteinte au droit de vivre dignement, les militants et les mouvements issus de leurs rangs ou qui défendent l’égalité et la justice sociale.

Ce qui pourrait être résolue sans difficulté si l’on cesse de soutenir les riches

La France compte 2,64 millions de logements vacants, l’Etat est propriétaire de 11 millions de m2 de locaux vacants, soit l’équivalent de 220 000 logements. Il y a de quoi loger tout les sans abris, réfugiés, expulsés, quelque soit leur situation administrative : réquisition ou mobilisation des logements et locaux inoccupés !

Arrêt des expulsions sans relogement, application des lois favorables aux locataires et mal logés : relogement des prioritaires DALO, respect du droit à l’hébergement, lois sur l’insalubrité, justice dans l’attribution des HLM … 

Sanctuarisation du logement social par rapport au marché, entretien des immeubles, mise aux normes thermiques et environnementales.

Baisse des loyers et des charges dans le secteur privé et public. Ainsi l’encadrement des loyers devrait concerner non seulement Paris, mais toutes les grandes agglomérations. Il s’agit également de décourager la spéculation immobilière, et donc d’arrêter de verser des aides fiscales aux riches investisseurs.

Réalisation annuelle de 200 000 logements sociaux, accessibles aux classes populaires, (les HLM produits sont en général trop cher pour 70% des demandeurs). Le Livret A, le 1% logement et une action publique pour décourager la spéculation foncière et la corruption permettraient d’atteindre cet objectif. Il s’agirait de cesser d’octroyer des aides fiscales aux plus riches pour construire des logements chers, ou pour loger leurs proches.

Le mouvement actuel contre le projet de loi travail, et la mobilisation de « Nuit debout » pourraient ouvrir de nouvelles perspectives pour le mouvement social du logement …

Un toit c’est un droit !

1 Droit Au Logement

2 Collectif national d’associations du logement, de solidarité et de syndicats créé en 2011.

3 Voir « En finir avec le logement cher », Note Copernic/DAL, aux éditions Syllepse, Août 2013.

4 Bâtiment et Travaux Publics.

5 Depuis 1990, tout les ans en mars, se tient le Marché International des Professionnels de l’Immobilier (MIPIM) à Cannes, où les collectivités publiques du monde entier vendent « nos » terrains…

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Jean-Baptiste Eyraud, a fondé et anime l’association Droit Au Logement (DAL – www.droitaulogement.org)

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