Défendre le chômage, c’est défendre l’emploi !

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En Belgique comme ailleurs en Europe, les réformes en matière de chômage révèlent une tendance préoccupante : la précarisation croissante des salarié·es et l’affaiblissement des droits sociaux. Les partis de droite, sortis vainqueurs des élections de juin 2024, prévoient de limiter à 2 ans les allocations de chômage. Les conséquences vont être catastrophiques pour les chômeurs et chômeuses dits de longue durée, qui sont souvent des salarié·es précaires. Dans ce contexte, le CEPAG a lancé une campagne pour dénoncer et déconstruire les préjugés, démontrer l’inefficacité des sanctions et souligner que le véritable enjeu politique (de la droite) est de diminuer la protection sociale pour exercer une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail !


L’entretien avec David Lannoy, conseiller au CEPAG, est menée par Céline Moreau, formatrice de cette même structure. Le CEPAG est un mouvement d’éducation populaire dont « les activités s’inscrivent dans une démarche complémentaire avec la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) et ses différentes structures ». La FGTB comme les deux autres syndicats belges accueillent les chômeurs et chômeuses et assurent le rôle de paiement des allocations chômage, système qui contribue à la force du syndicalisme en Belgique et que les gouvernements tentent de remettre en cause. Mais ce système donne aussi des responsabilités vis-à-vis des chômeur·euses.


Matériel de campagne du CEPAG. [CEPAG]
Matériel de campagne du CEPAG. [CEPAG]

En Belgique, l’assurance-chômage, toujours contestée par la droite et le patronat

Céline Moreau : Depuis leur création, les caisses de solidarité ont rencontré une forte opposition des milieux patronaux et conservateurs, qui dénonçaient déjà ce qu’ils qualifiaient comme des « abus ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

David Lannoy : Idéologiquement, il est de l’intérêt de la droite et du patronat d’avoir une assurance chômage la plus mauvaise voire inexistante. Si le fond idéologique n’a pas changé du côté patronal, on a, petit à petit – et ça s’inscrit dans une tendance européenne – une sorte de radicalisation du discours politique, au point que la dernière campagne électorale législative belge s’est principalement faite sur le dos des personnes sans emploi. Dans les années 80-90 on les considérait comme des victimes de la crise. Aujourd’hui, elles sont vues comme responsables de leur situation, profiteuses, voire fraudeuses, toujours coupables. Les discours de droite se sont tellement décomplexés en Belgique que si y on remplaçait le terme chômeur par immigré, on parlerait de discours d’extrême droite.

Femmes face au chômage : une double précarisation

Les femmes sont souvent la cible des réformes du chômage. Dans les années 1920, les femmes mariées en étaient exclues si leur mari travaillait [1]. Quelle est la situation actuelle ?

Les discriminations structurelles que l’on trouve dans la société vont se répercuter sur la situation des femmes au chômage. L’exemple le plus frappant est celui de l’accueil de la petite enfance. En Belgique, les personnes sans emploi sont contrôlées dans leur recherche d’emploi. En aucun cas le fait d’avoir un enfant en bas âge ne constitue une excuse valable. Pourtant, paradoxalement, là où le taux de chômage est le plus élevé, c’est là qu’il y a le moins de places en crèches publiques. En outre, les femmes sont davantage confrontées aux temps partiels et aux contrats précaires. Souvent, ces emplois ne permettent pas de cumuler le nombre de jours de travail nécessaires pour ouvrir des droits au chômage complet. Donc de nombreuses personnes, surtout des femmes, ont dû rester allocataires d’insertion [2]. Une catégorie qui, en 2012, a été limitée par le gouvernement à 3 ans. Résultat ? En 2015, il y a eu une exclusion massive de 30.000 (et plus de 20.000 depuis). Deux tiers des exclu·es sont des excluEs.


Le chômage : 3% des dépenses de sécurité sociale en Belgique. [CEPAG]
Le chômage : 3% des dépenses de sécurité sociale en Belgique. [CEPAG]

Aujourd’hui, les négociations en cours au niveau fédéral prévoient de nouvelles réformes de l’assurance chômage dont la limitation à deux ans. Quelles en seraient les conséquences ?

Premièrement, en limitant les allocations de chômage dans le temps, le recours au CPAS (Centre public d’aide sociale), dernier filet de sécurité, également soumis à des conditions d’accès strictes, augmentera massivement. Les CPAS, gérés par les communes (municipalités), ne sauront pas, en termes financiers et organisationnels, faire face à cet afflux de personnes. Qu’elles soient grandes ou petites, l’augmentation sera intenable pour les communes : on parle d’augmentations de 100 % à 300 % de personnes faisant appel au CPAS ! Si le niveau fédéral évoque une compensation, cela restera insuffisant pour les localités, surtout pour les plus pauvres.
Deuxièmement, on est face à une explosion du nombre de personnes en maladie, surtout en fin de carrière, notamment depuis que l’accès à la pension anticipée a été restreint. Nombreux sont les travailleurs qui ne tiennent plus A nouveau, les femmes sont les plus touchées notamment dans les secteurs où le travail est lourd et abîme les corps (nettoyage, maisons de repos…).
Et la troisième conséquence, c’est la précarisation du marché de l’emploi. Ça touche pour l’instant principalement les jeunes, avec l’explosion des contrats courts, de l’intérim, des faux statuts d’indépendant, de l’uberisation et autres. Cette dérégulation fragilise les acquis sociaux tout en accroissant les inégalités entre classes sociales.

Combattre les contre-vérités

Avant 1945, il y avait la notion « d’état de besoin », c’est-à-dire que les allocations étaient octroyées seulement si la personne était dans le besoin. Aujourd’hui on entend le président du MR, parti libéral francophone, dire qu’un chômeur est plus « riche » qu’un travailleur. Y a-t-il du vrai dans son affirmation ?

Oui et non. Tout dépend à quel niveau on se place…Évidemment si on compare avec un temps partiel, une personne qui est au chômage complet peut avoir, temporairement, une allocation plus élevée. Mais par rapport à un temps plein, ce discours ne tient pas. En Belgique, quelqu’un·e qui a un salaire de plus de 3.000€ brut, peut effectivement, en début de chômage, avoir un tout petit peu plus que le salaire minimum légal. Mais les allocations diminuent très rapidement et, au bout de quelques mois, tout le monde se retrouvent sous le seuil de pauvreté.
Dans tous les pays d’Europe, c’est le même leitmotiv libéral et patronal : le système le plus généreux, c’est celui de leur pays. Partout on essaie de faire croire que c’est un système open bar, hyper généreux, sans contrôle. Tout ça pour pouvoir justifier la baisse des allocations et/ou des durées d’indemnisation.

Quand on a le président du MR qui dit : « Quand on cumule toutes ces aides sociales en plus du chômage, on est bien plus riche qu’un travailleur », c’est une inversion totale des valeurs. Aujourd’hui, on donne à penser que les pauvres sont des riches… La droite belge est en voie de radicalisation idéologique quasi trumpiste, elle ne s’embarrasse pas de nuances. C’est exactement comme Macron : il « suffit » de traverser la rue pour trouver un boulot…

En se référant à l’exemple des pays nordiques, le discours ambiant prétend que si on supprime ou limite les allocations de chômage, le taux d’emploi va augmenter. Est-ce exact ?

Je pourrais citer l’office national de l’emploi (l’ONEm), qui a réalisé une étude sur le chômage de 1945 à nos jours. La conclusion est que la durée illimitée du chômage, n’est pas un facteur structurel du chômage de masse. Les études réalisées par l’ONEm, les offices régionaux de l’emploi, des universitaires, ou des associations de terrain, montrent que l’exclusion renforce l’exclusion, rien d’autre. Ça éloigne de l’emploi. Quand on se retrouve sans revenus, on va plus se préoccuper de garder son logement, de pouvoir se chauffer, de manger que de chercher un boulot. De plus, chercher un emploi, ça coûte de l’argent. Les démarches ne sont pas gratuites : transport, habillement, accès à internet ou aux médias… En outre, dans la catégorie des « chômeurs de longue durée », on retrouve des travailleur·ses précaires. En effet, dans la législation belge, il faut avoir travaillé 3 mois de manière ininterrompue, pour sortir de la catégorie « chômeur de longue durée ». Prenons l’exemple (véridique) d’une personne qui, sur quatre ans, a enchaîné plus de deux ans de contrats intérimaires, mais jamais plus de trois mois ininterrompus. Officiellement, elle est chômeuse de longue durée et serait exclue demain si la réforme voit le jour.
Alors quand on entend le président du parti libéral, dire : « Il manque de chauffeurs de bus… Mais il faut pouvoir se lever le matin », ou le patron des patrons wallons : « le wallon, c’est encore trop souvent un chômeur qui reste en training toute la journée devant Netflix», c’est du mépris, du racisme de classe qui s’exprime. On tape toujours sur les plus précarisé·es en faisant croire aux salarié·es qui ont des petits salaires, que s’iels sont mal payé·es c’est à cause de leur voisin qui est sans emploi.

Une question syndicale

En Belgique, le patronat a toujours manifesté son hostilité vis-à-vis des syndicats qui s’occupent du paiement des allocations. D’après eux ça coûterait trop cher.

C’est faux, les syndicats perçoivent effectivement des subsides publics pour les dossiers chômage de leurs affilié·es. Mais le coût est beaucoup plus élevé quand la prise en charge est effectuée par la CAPAC, la caisse publique, non liée à un syndicat. C’est dans les programmes des partis de droite de retirer ce rôle aux syndicats. Les syndicats ont développé une véritable expertise de la législation chômage, qui est extrêmement complexe. C’est dans l’intérêt du patronat que les travailleuses et travailleurs soient mal informés sur leurs droits. Ce serait même dans leur intérêt qu’il n’y ait plus d’allocations chômage du tout. On sera alors bien obligé d’accepter le premier boulot qu’on nous impose, aux conditions qu’on nous impose et on devra dire… Merci patron ! Et c’est évidemment aussi leur intérêt d’affaiblir les syndicats.


Serions-nous tous « le seul pays où… » ? [CEPAG]
Serions-nous tous « le seul pays où… » ? [CEPAG]

Les attaques sur le chômage, c’est bien à un problème que les syndicats doivent prendre à bras-le-corps ?

C’est une question de choix de société de s’orienter soit vers une société d’exploitation soit vers une société solidaire. C’est aussi la question de la répartition du temps de travail : tout le débat se fait comme s’il y avait du boulot à profusion. La droite et le patronat gonflent systématiquement le nombre de métiers en pénurie… sans jamais évoquer les conditions de travail.
La Cellule de lutte contre les discriminations [3] du CEPAG a réalisé une étude sur les offres d’emploi de métiers dits en pénurie : maçons, aide-ménagère, boucher… On demande au travailleur·ses sans emploi de se former dans ces métiers. Et, une fois la formation terminée, leurs candidatures sont refusées pour… manque d’expérience ! À quoi bon se former alors ? De plus, 80% des offres pour ce type d’emploi proposent de l’intérim. Enfin, même si les 40.000 emplois dits en pénurie au niveau wallon étaient comblés demain, il resterait toujours 180.000 demandeur·ses d’emploi. On en fait quoi ? Cette question-là est totalement absente du débat car ce n’est pas dans l’intérêt de la droite et du patronat de trouver une solution au chômage de masse. Il est bon d’avoir une armée de réserve de salarié·es prêt·es à accepter n’importe quel boulot, à n’importe quelles conditions. L’objectif n’est pas de résoudre le problème du chômage mais de précariser la sécurité sociale pour précariser l’emploi et flexibiliser le marché de l’emploi.

Une mobilisation difficile mais indispensable

Dans ce contexte populiste où certains médias se font le relais des slogans de la droite et du patronat, comment faire pour mobiliser sur la question du chômage ?

Je vais répondre par un exemple frappant… Il y a un raccourci en vogue en ce moment : la lutte contre le travail au noir, non déclaré, justifierait toutes les mesures de dégradation de l’assurance chômage. Si on devait appliquer la même logique à la sécurité routière, cela reviendrait à supprimer les autoroutes car des personnes y font des excès de vitesse. C’est totalement absurde mais, pour le chômage, ça passe. Comme si la personne sans emploi était le bouc émissaire idéal. Il est difficile dans un tel contexte de sensibiliser et mobiliser sur la question. Mais on ne désespère pas !


Matériel de campagne du CEPAG. [CEPAG]
Matériel de campagne du CEPAG. [CEPAG]


Il faut d’abord passer par un travail de désintoxication des esprits. C’est un peu l’objet de notre campagne : démonter les préjugés, montrer par des faits que : Non, les allocations ne sont pas trop élevées. Non, être au chômage ne signifie pas inactivité. C’est aussi leur rappeler que le chômage les protège en cas de perte d’emploi : qui peut affirmer qu’iel ne tombera jamais au chômage ? Personne ! C’est aussi mettre en évidence que les entreprises reçoivent 11 milliards € d’aides diverses par an – 3 fois le budget du chômage ! – mais sans aucun contrôle ni obligation de création d’emplois. Enfin, on veut aussi rappeler ce lien essentiel entre protection sociale et emploi de qualité. Une des plus grosses manifestations réussies qui a mobilisé les personnes actives sur le sujet du chômage, s’est déroulée après l’annonce de la fermeture d’un important site de Caterpillar en Wallonie. Les citoyennes et citoyens se sont alors rendus compte que personne n’est à l’abri d’un licenciement et du chômage. Et que ce n’est pas en cassant du chômeur que la condition des salarié·es va s’améliorer, bien au contraire.
Il faut aussi mobiliser les chômeuses et chômeurs dits de longue durée qui, pour beaucoup, travaillent. Mais c’est complexe : le chômage précarise, isole socialement, quand on enchaîne les intérims, on vit un va-et-vient entre emploi et chômage, on n’est pas dans un collectif de travail permanent. Donc, il y a ce travail de sensibilisation à faire auprès des délégations syndicales, car les travailleur·ses précaires peuvent être les collègues que l’on voit tous les jours au travail. Avec cette campagne du CEPAG, on a des outils de sensibilisation, une brochure déclinée en formations qui seront proposées à des délégué·es de tous les secteurs, aussi bien issus des services publics que du privé. On a déjà également rencontré des collectifs militants actifs sur le terrain. Enfin, on a réalisé une petite animation dans laquelle on demande d’estimer la part du chômage dans le budget de la sécurité sociale, avec des pourcentages à l’aveugle. Résultat : la majorité de personnes estime que le chômage représente de 15 % à 49% des dépenses de Sécurité sociale. Très peu, quasi aucun·e, ne pense que le vrai montant c’est… 3%.


[CEPAG]
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« Défendre le chômage, c’est défendre l’emploi », c’est un titre volontairement provocateur. La droite et le patronat n’arrêtent pas de dire que les organisations syndicales ou des associations comme le CEPAG défendent les sans-emploi plutôt que les travailleur·ses. On est toujours dans la même logique : monter les gens les uns contre les autres pour faire oublier ceux qui, au-dessus, profitent allègrement du système capitaliste. Défendre le chômage, c’est donc aussi combattre le capitalisme. C’est l’idée de sortir du cercle vicieux de la précarisation pour passer à un cercle vertueux par lequel un meilleur niveau de protection sociale entraîne un relèvement généralisé, une amélioration des conditions de travail et de salaire. Ça donne un meilleur rapport de force au monde du travail pour ne pas être soumis à l’arbitraire patronal.


David Lannoy – propos recueillis par Céline Moreau


[1] Florence Loriaux, Le chômeur sans protection : la naissance de l’allocation-chômage au 19e siècle, éditions Carhop, 2005.

[2] Allocation d’insertion : les allocations d’insertion sont octroyées, sous certaines conditions aux jeunes de moins de 25 ans n’ayant pas encore pu travailler assez longtemps pour ouvrir leurs droits aux allocations de chômage (les conditions d’admissibilité sont particulièrement strictes en Belgique). Depuis 2012, elles sont limitées à 3 ans

[3] www.clcd.info C’est sans doute par un pur hasard que la subvention pour le travail de lutte contre les discriminations menées par la Cellule sera supprimée en 2025 sur décision du ministre de l’Emploi wallon et libéral…


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