Argentine : l’imaginaire du temps libre en dispute

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Le syndicalisme argentin occupe une place unique et influente dans l’histoire politique du pays ; il est même une référence de combativité à échelle du continent. Depuis la fin du XIXème siècle, les syndicats argentins, imprégnés par les idées anarchistes, socialistes, communistes et celles du syndicalisme révolutionnaire, ont été des acteurs clés dans la lutte pour les droits des travailleurs et des travailleuses. En Argentine, les syndicats ne se contentent pas de défendre les droits des travailleurs et travailleuses sur le lieu de travail ; ils ont également joué, et jouent encore, un rôle crucial dans la gestion de la santé, de la protection sociale et des loisirs de leurs membres. Ce sont les obras sociales sindicales, traduites ici par « œuvres sociales », sans qu’il faille y lire la connotation charitable que peut avoir l’expression en français. A travers cet article, on explore les origines, l’évolution et l’impact d’un syndicalisme de service, ses misères et grandeurs que Beto Pianelli met en lumière sous le projecteur du syndicalisme de lutte et de transformation sociale que le syndicat du métro défend tous les jours à Buenos Aires.


Professeure des écoles, syndiquée à SUD Education Val-de-Marne, Nara Cladera est membre de la Commission exécutive de la fédération des syndicats SUD Education ; elle coanime le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.
Beto Pianelli est secrétaire général de Metrodelegados Asociación Gremial de los Trabajadores del Subte y Premetro de la Central de Trabajadores y Trabajadoras de la Argentina (CTA-T), syndicat membre du Réseau syndical international de solidarité et de luttes.


Le syndicat du métro de Buenos Aires mène une importante campagne pour dénoncer la présence d’amiante et ses conséquences. [SUBTE]
Le syndicat du métro de Buenos Aires mène une importante campagne pour dénoncer la présence d’amiante et ses conséquences. [SUBTE]

Discours de Perón [1] le 14 janvier 1951 lors de l’inauguration de 40 écoles syndicales de la CGT [2] : « Le justicialisme [3] ne veut pas que le syndicat ne soit qu’un conseil d’administration pour la défense des intérêts professionnels ; il veut qu’il s’agisse d’une organisation complète qui ait ses mutuelles pour s’occuper de la santé physique et morale de ses membres, des fournitures pour défendre le pouvoir d’achat des salaires et des traitements, et des écoles syndicales pour l’élévation de la culture sociale des masses laborieuses ».Depuis la formation de l’État argentin jusqu’aux années 1940, c’est le secteur privé qui a fourni les soins médicaux … payants, sauf dans des conditions de pauvreté extrême. Les soins, la santé étaient des préoccupations centrales pour les classes populaires. Inspiré·es par les immigré·es, notamment les anarchistes italiens, les travailleurs et travailleuses s’organisaient autour de mutuelles de secours, basées sur la solidarité dans la prise en charge des frais médicaux. Dans certains cas, l’adhésion à ces mutuelles dépendait de la nationalité, de la religion ou de l’activité professionnelle exercée.

La création de la Confédération générale du travail (CGT), en 1930, marque un tournant dans l’importance que le syndicalisme va avoir dans l’avènement de Perón au pouvoir et son influence sur l’agenda des politiques de santé sociale du gouvernement péroniste. En établissant le caractère obligatoire des contributions et des cotisations, le gouvernement de Perón a renforcé une source de financement très importante pour la croissance des syndicats, avec pour certains leurs propres hôpitaux. La gestion de la santé par les syndicats argentins se caractérise par la mise en place de mutuelles et de services médicaux qui offrent des soins de qualité à leurs affilié·es. Parallèlement, les centres de vacances syndicaux, disséminés à travers le pays, fournissent des opportunités de loisirs et de détente aux travailleurs, aux travailleuses et leurs familles. Afin de ne pas risquer de perdre ses moyens financiers, la CGT décida de rejoindre la campagne de réélection de Perón et de soutenir la candidature d’Eva Perón à la vice-présidence. Bien qu’il s’agisse d’un aspect enraciné dans l’idéologie syndicale péroniste, c’est après 1955 que le développement des services sociaux a pris un élan plus important, en même temps que les ressources croissantes dont disposaient les syndicats ont permis l’expansion des infrastructures et des avantages. Pour financer tous ces services, la nouvelle loi sur les associations professionnelles de travailleurs fut fondamentale : elle établissait le caractère obligatoire des retenues patronales pour les cotisations syndicales et les soi-disant cotisations de solidarité.


Un des hôtels proposés sur le site du SUBTE, par le sous-secrétariat au tourisme, secrétariat de l’action sociale du syndicat. [SUBTE]
Un des hôtels proposés sur le site du SUBTE, par le sous-secrétariat au tourisme, secrétariat de l’action sociale du syndicat. [SUBTE]

Comme partout ailleurs et de tous les temps, le syndicalisme argentin a été traversé par des débats autour de la relation avec l’Etat et les partis politiques, autour de négociation ou action directe, ou encore de sa structuration. Depuis 1945, l’État ne reconnait qu’une seule organisation syndicale par branche comme interlocutrice privilégiée seule apte à représenter les travailleurs et travailleuses dans les négociations et conflits. Les organisations syndicales s’institutionnalisent et se structurent autour du principe du monopole de la représentativité à chaque niveau, que ce soit au niveau de la branche ou de l’entreprise [4]. Les liens durables entre organisation syndicale et organisation politique, surtout sous le péronisme, ont été à la fois une solution et un problème. La force et la présence des syndicats au sein de l’État ont été garanties par le parti politique, mais toutes ses contradictions ont été reproduites par les organisations des travailleurs et travailleuses. Bien que la loi n’interdise pas la présence de plusieurs organisations syndicales dans l’entreprise, elle impose des restrictions qui rendent la pluralité pratiquement impossible. Seule l’organisation syndicale reconnue peut percevoir les cotisations syndicales.

SYNDICATS ET FINANCEMENT DES ACTIVITES SOCIALES
Du milieu des années 1960 à 1997, les syndicats ont le contrôle total du système d’œuvres sociales, destinées aux prestations de santé pour les salariés. Chaque syndicat fournit, avec sa propre œuvre sociale, une assurance médicale totale aux salariés et à leur famille. À cette époque, les cotisations de santé des travailleurs et employeurs sont obligatoirement versées dans le fonds du syndicat de branche représentatif, ce qui constitue alors une bonne part du financement syndical. Le sous-ministre de ces services, comme ses homologues du tourisme et des loisirs, encourage l’affiliation des travailleurs. La dérèglementation, qui commence en 1997 et finit dans les années 2000, ouvre la possibilité de libre choix des œuvres sociales (entre celles qui appartiennent aux différents syndicats et celles des entreprises de santé privées) pour tous les salariés et met fin, de cette manière, à l’exclusivité syndicale. Toutefois, la syndicalisation s’est maintenue à un niveau relativement élevé (selon une enquête réalisée par le ministère du Travail argentin, elle était en 2005 de 37,2% des salariés, 39,7 % en 2006 et 37,7 % en 2008), ce qui peut être attribué à la présence des représentants des syndicats dans les entreprises et leur capacité de contrôle sur les conditions de travail, leur rôle dans la négociation des salaires définis dans les conventions collectives, et à la progression et la stabilisation de l’emploi dans les dernières années.

Le modèle néolibéral [5], instauré en 1991 sous la présidence péroniste de Carlos Menem, a conduit à la déréglementation de l’économie, au retrait de l’État de nombreux secteurs, aux privatisations et à la flexibilisation des lois du travail. Une première scission a lieu au sein de la CGT, les syndicats étant divisés quant à la conduite à tenir vis-à-vis du gouvernement. Les syndicats opposés aux politiques néolibérales créent la CTA et adoptent une conception de la représentation syndicale qui se différencie de celle traditionnellement imposée par la CGT : cela passe notamment par la prise en compte des chômeurs et chômeuses, des personnes retraitées, des étudiants et étudiantes et de l’ensemble du mouvement social, particulièrement les courants féministes et les piqueteros.

Les transformations du syndicalisme argentin face au modèle néolibéral

Ce que l’on appelle généralement « la crise du syndicalisme » – fin des années 1980 et décennie 1990 – dans le cas de l’Argentine a été marquée par deux éléments fondamentaux : l’héritage de l’extermination du militantisme syndical de base pendant la dictature militaire instaurée en 1976 et le changement du modèle d’accumulation du capital, dorénavant basé sur l’activité financière et l’activité économique. Avec l’arrivée de Carlos Menem à la présidence, le syndicalisme péroniste a affronté une crise d’identification, son gouvernement ne se fondant pas sur l’amélioration des conditions sociales du peuple. Dans le même temps, certains syndicats ont commencé à participer en tant qu’actionnaires aux privatisations d’entreprises publiques et aux fonds de retraite et de pension, à travers une nouvelle stratégie appelée « syndicalisme d’entreprise ».

En 1992, la CGT a organisé sa seule grève générale de cette période, en réponse à la tentative du gouvernement de libéraliser la concurrence entre les compagnies d’assurance maladie et les compagnies d’assurance maladie prépayée. En 1994, elle a menacé d’une autre grève générale alors que le gouvernement s’apprêtait à réglementer la réduction des cotisations patronales pour les œuvres sociales. Malgré la défense du système de sécurité sociale par les syndicats, la crise des systèmes contributifs après le coup d’État de 1976 et l’augmentation des coûts des soins de santé due à l’hyperinflation ont entraîné des millions de dollars de dettes pour les compagnies d’assurance maladie. Cette situation a limité leur capacité de résistance, conduisant à un prêt de la Banque mondiale en échange de la restructuration du système.


Une autre proposition du sous-secrétariat au tourisme, secrétariat de l’action sociale du syndicat. [SUBTE]
Une autre proposition du sous-secrétariat au tourisme, secrétariat de l’action sociale du syndicat. [SUBTE]

De cette façon, non seulement les liens de solidarité intra-classe ont été brisés et le droit à la santé s’est encore érodé, mais l’État n’a pas offert d’alternatives comparables à celles que proposaient les syndicats dans les domaines du tourisme, des loisirs sociaux, des prêts au logement, des remises sur les médicaments, etc. Cette gamme de services constituait une forte incitation à l’adhésion, mais aussi construisait l’identité syndicale. Cependant, aujourd’hui parmi les membres de l’œuvre sociale, il y a autant d’adhérent·es du syndicat que de non syndiqué·es. Les travailleurs et travailleuses bénéficiant des œuvres sociales, peuvent utiliser les terrains de loisirs du syndicat, participer aux événements sportifs organisés par le syndicat, être hébergé·es dans les hôtels du syndicat, suivre des cours de formation dans les locaux du syndicat, etc. Le syndicat constitue un espace important de sociabilité, dans lequel les travailleurs et les travailleuses peuvent exercer différentes activités. Par ailleurs, il est fréquent que le secrétaire général du syndicat dirige la gestion des œuvres sociales, et que ces deux entités opèrent dans le même bâtiment, où se trouvent également des cabinets médicaux. Avec cette organisation, il n’est pas rare de voir la même personne gérer deux accueils adjacents, permettant ainsi un espace syndical ouvert aux non syndiqué·es.

Une déléguée de l’Asociación Trabajadores del Estado (syndicat des travailleurs de l’Etat, affilié à la CTA-A) : « À l’intérieur, la plupart des travailleurs remplissent le formulaire d’adhésion en même temps que le formulaire d’inscription à l’œuvre sociale. De plus, le syndicat est comme une deuxième maison, comme un club. On gère les problèmes familiaux, ils ont une activité sociale, une salle de sport, etc. Les soins primaires sont dispensés dans les propres locaux du syndicat avant que les malades ne soient orienté·es ailleurs… Ainsi, les travailleurs et les travailleuses perçoivent syndicat et travail social comme une unité, c’est la même chose. » La fonction sociale du syndicat est un concept très enraciné en argentine ; l’organisation syndicale est censée couvrir l’ensemble des étapes et des besoins des travailleurs et travailleuses. Le syndicat négocie les garanties collectives, fait respecter les conventions collectives, et fournit un large éventail de services sociaux. Cette gestion directe par l’organisation syndicale des revenus issus des cotisations sociales obligatoires et du réseau d’activités sociales, culturelles et sportives contribue fortement à la force des syndicats et au renforcement de leur pouvoir d’action.


Nara Cladera


Rencontre avec Beto Pianelli


Beto Pianelli : « Le métro n’est pas une marchandise. C’est le mode transport le rapide, le plus sûr et le plus écologique ». [DR]
Beto Pianelli : « Le métro n’est pas une marchandise. C’est le mode transport le rapide, le plus sûr et le plus écologique ». [DR]

En Argentine, le système des œuvres sociales est basé sur un système solidaire. Tout d’abord, il faut le comprendre dans le cadre d’un système capitaliste. Que les travailleurs et travailleuses gèrent leur propre santé est très progressiste : le fait qu’ils/elles aient le contrôle, c’est-à-dire qu’ils/elles gèrent et administrent dans une perspective d’autogestion, est en soi une bonne chose. Il faut savoir que cela s’est fait dans une période où il y avait un processus de mobilisations et une situation politique qui permettait, voire qui incitait, à la construction de grandes organisations unifiées de travailleurs et travailleuses. Celles-ci ont pris en main la question de la santé, mais aussi d’autres thèmes. Historiquement, les syndicats avaient ici des hôtels et des centres culturels, par exemple. Les centres culturels existaient dès la fin du 19ème siècle ; c’était une tradition communiste, socialiste et anarchiste, une tradition du mouvement ouvrier. Chaque centre culturel avait sa chorale, sa bibliothèque, ses groupes de théâtre…

Le péronisme, grâce au soutien de l’État, a permis aux organisations syndicales de devenir très puissantes, de créer de grands groupes hôteliers pour que la population puisse découvrir la plage. C’est ainsi que les travailleurs et travailleuses découvrent pour la première fois les plages, explorent la montagne, quittent la ville, bénéficient de vacances payées et peuvent en profiter. Ce n’est pas une entreprise privée qui s’en charge, mais le syndicat lui-même. Il en va de même pour la santé : dans le secteur public, qui était très fragile, les syndicats pouvaient constituer des organisations de santé beaucoup plus puissantes. Ils ont organisé la prise en charge de la santé publique : les syndicats avaient des salarié·es, des travailleurs et travailleuses sous convention collective et syndiqué·es, ainsi que de grands hôpitaux. Ils avaient la capacité d’offrir un service de soins parmi ce qui se faisait de mieux dans le pays. La santé publique étant assez déficiente, ces organisations constituaient presque une élite de soins. C’était cela la réalité.

Par ailleurs, il s’agissait d’une manne financière, dont une partie était gérée par l’État. Un gouvernement militaire l’a ensuite transférée aux syndicats, puis les fonds ont été gérés de nouveau par l’État. En d’autres termes, les syndicats ont restructuré et développé les activités à caractère social, mais les fonds étaient fournis par l’État, ce qui a essentiellement servi à contrôler les dirigeants syndicaux. C’était une autre forme d’étatisation du système syndical argentin, qui, depuis sa création, a toujours eu un lien très profond avec l’État. Il est impossible de comprendre la place politique du syndicat si l’on ne comprend pas l’étatisation des organisations syndicales à l’époque de Perón. C’est une question contradictoire, comme tout le phénomène péroniste est contradictoire. Car parallèlement à cette étatisation, le syndicalisme avait une telle force qu’il était impossible, jusqu’à il y a une vingtaine d’années, de gouverner sans un accord avec le mouvement syndical, sous peine d’être balayé par lui.

Dans les moments de reflux, les directions syndicales se bureaucratisent, on connait ça dans le monde entier. Ce n’est pas propre à l’Argentine, et ce n’est pas parce qu’ils étaient péronistes. Ceux qui récitent le Manifeste communiste se bureaucratisent aussi ; ils finissent souvent comme directeurs d’entreprise. Par exemple, chez Telefónica, tous les directeurs venaient des rangs du syndicat. Les syndicats avaient également pour activité la gestion des cotisations syndicales et de sécurité sociale. Menem, président de 1989 à 1999, a déréglementé ce secteur comme bien d’autres : les travailleurs et travailleuses ont alors pu s’affilier à des mutuelles commerciales privées, souvent plus attractives financièrement. Les jeunes travailleurs et travailleuses, attiré·es par de meilleures prestations, ont commencé à se tourner vers les mutuelles privées, affaiblissant les mutuelles syndicales. Beaucoup d’entre elles étaient en pleine crise. On parle là des années 90. Presque toutes ont fait faillite. Certaines ont été ruinées par leurs propres bureaucraties.

Les syndicats ont aussi passé des accords avec des sanatoriums publics, et privés. Certains ont externalisé ces services au fil du temps. Lors de la création de notre syndicat, sans disposer de la personnalité juridique il était impossible d’obtenir la sécurité sociale. Malgré cela, toutes les entreprises privées proposaient de prendre en charge les membres du syndicat. Elles offraient un retour financier de 10 % au syndicat, pour chaque personne envoyée, saturant le marché, sans vraiment se soucier de ce qui était utile le syndicat. C’est pourquoi nous avons toujours refusé de signer un accord.

Depuis l’arrivée de Milei, le patronat ne sait pas à qui il doit payer les cotisations patronales et les salarié·es doivent cotiser directement à leur mutuelle privée. Le dé-financement des syndicats leur a causé de graves pertes financières. Toute la structure syndicale argentine est sévèrement touchée, peut-être de manière définitive. Mais tout ce débat, les gens ne le connaissent pas. Ils et elles ne savent pas que les syndicats sont financés de cette façon. Ils/elles n’aiment pas « les syndicats » parce que depuis trente ans, des campagnes sont menées pour dire que les syndicalistes sont tous millionnaires, ce qui est faux. Combien de syndicalistes sont millionnaires ? Cinquante ? Il ne faut pas confondre la masse des syndicalistes et quelques bureaucrates. Milei et ses supporters visent celles et ceux qui administrent les intérêts collectifs au service d’une catégorie et les qualifient de bureaucrates ! Le mouvement syndical en Argentine compte 100 000 délégué·es de base, régionaux et membres de commissions internes : ils et elles risquent leur emploi et leur sécurité pour l’intérêt collectif. Parmi eux et elles, 15 à tout casser sont millionnaires ! Le nombre de personnes corrompues dans le monde des affaires est bien plus important !


Le SUBTE en manifestation. [SUBTE]
Le SUBTE en manifestation. [SUBTE]

La sécurité sociale est un sujet de débat, surtout parmi les plus âgé·es, qui valorisent le système solidaire. Contrairement à la retraite privée, le système de répartition est plus égalitaire et solidaire. Cependant, il est difficile d’expliquer son importance aux jeunes générations, qui ignorent trop souvent l’histoire, la construction, les luttes menées… Les syndicats ont leur part de responsabilité : Dans une période de changements dans le système de santé, les syndicats ont opté pour l’utilisation d’entreprises fournissant et remplaçant régulièrement les tomographes, au lieu de les acheter. Le syndicat, les syndicats, en tant qu’organisateurs de ta vie, ce qui te donne une identité unique, … Ça n’existe plus trop aujourd’hui. Quand j’étais petit, untel était métallurgiste, tel autre était téléphoniste. Il y avait une tradition. Chez nous, au métro, cette tradition existe encore. Pourquoi ? À cause du niveau de combativité, de tout le processus de construction des trente dernières années et des victoires que nous avons remportées. L’histoire de l’identité est importante, elle influence nos vies. Il faut créer et faire vivre le syndicat ; pour cela, il faut être là où les gens se battent contre le patronat. C’est indispensable mais pas suffisant. Ce qui compte, c’est le temps libre des gens, car cela leur permet de réfléchir. C’est ce temps libre que le syndicalisme dispute à l’imaginaire bourgeois.

Si on se bat pour gagner 100 pesos ou plus, il ne faut pas que ces 100 pesos servent seulement à acheter un téléviseur plus grand ou le dernier portable. Sur ce point, le syndicat a un rôle à jouer. C’est pourquoi nous avons créé le magazine Cultura, que nous publions régulièrement. C’est pour ça que nous avons le logo du syndicat sur des verres, des planches à découper, des objets du quotidien qui font entrer le syndicat dans la maison où ton fils, ton cousin, ton frère, ton mari le voient. Ainsi, tous et toutes font partie de ce collectif, on génère une identité de classe. Que le syndicat te fasse connaître la plage, que le syndicat te fasse connaître la montagne, que le syndicat te facilite le camping, c’est un levier puissant dans la construction de cette identité de classe.

Il existe aujourd’hui le tourisme mutualisé, auquel nous participons. Si le syndicat a un hôtel à Mar de Plata, ses syndiqué·es y vont gratuitement. Mais d’autres peuvent aussi y aller et en tant que syndiqué·es ils ou elles paieront moins cher que le prix courant. Il y a une autre particularité argentine, presque unique, qui concerne la formation professionnelle. L’Argentine compte 700 centres de formation professionnelle, tous gérés par les syndicats. La grande majorité de la formation des travailleurs et travailleuses n’est pas délivrée par les employeurs, elle est entre les mains des organisations syndicales. Le système de formation professionnelle géré par les syndicats est très complet. Même l’État envoie parfois des personnes y étudier. Mais le contenu a évolué au fil du temps, passant d’une culture proprement ouvrière à une culture plus commerciale, néolibérale. Actuellement, un changement est en cours, avec une lutte profonde contre le néolibéralisme et le fascisme. Nous sommes au cœur d’une bataille ! Si un État adoptait une politique forte dans ce domaine, cela revitaliserait et changerait la logique. Cependant, il faut que ce changement soit à la fois au niveau de l’État et de la base. C’est une question combinée. Cela rappelle l’émergence ou la refondation du mouvement ouvrier argentin entre 1943 et 1955.


Propos recueillis et traduits par Nara Cladera


[1] Premier président de la nation argentine à être élu au suffrage universel, il est le dernier à ce jour à avoir assumé la présidence à trois reprises (1946-1952, 1952-1955 et 1973-1974), chaque fois à la suite d’élections démocratiques. Il est à l’origine du péronisme, qui est resté jusqu’à ce jour l’un des mouvements politiques populaires les plus importants dans l’histoire de l’Argentine.

[2] escuelasuperiorperonista.com/doc/14.DE.ENERO.DE.1951.pdf

[3] Le justicialismo est le péronisme.

[4] Depuis les années 1990 et surtout après la crise de 2001, la situation a évolué en matière de pluralisme organisationnel : création de la Centrale des travailleurs d’Argentine (CTA), bataille pour sa reconnaissance, création de nouvelles organisations ayant une grande légitimé parmi les travailleurs et travailleuses, et aussi scissions au sein de la CGT et de la CTA. Les trois grandes confédérations syndicales argentines sont actuellement : la Confederación General del Trabajo de la República Argentina (CGT), la Central de Trabajadores de la Argentina Autónoma (CTA-A) et la Central de Trabajadores y Trabajadoras de la Argentina (CTA-T).

[5]L’Argentine a été un laboratoire pour l’implantation de ce modèle, qui prévoit l’application stricte des instructions dérivant du consensus de Washington, élaboré par la Banque mondiale et le FMI avec le soutien du Département du Trésor américain afin de résoudre la crise de la dette des pays d’Amérique latine notamment.


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