Bourse nationale du travail CGT Une ambition devenue réalité

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« Le Complexe ? c’est complexe ! » Cette boutade très répandue dans les conversations militantes au siège national de la CGT dit beaucoup de choses de l’histoire et du vécu militant sur place. Le premier emploi du mot « Complexe » désigne le groupe d’immeubles appartenant à la CGT et à ses fédérations : un pour la confédération, un autre pour les fédérations, la presse syndicale et diverses organisations CGT, reliés entre eux par des passerelles, parkings et sous-sols communs. Un troisième immeuble, à quelques pas, fait partie de la conception d’ensemble. Il abrite le centre J.P. Timbaud de rééducation professionnelle de la fédération de la métallurgie.


Maryse Dumas est membre du Bureau de l’Institut d’histoire sociale de la CGT (IHS-CGT). Elue au secrétariat de la fédération CGT des PTT en 1979, elle en fut secrétaire générale de 1988 à 1998. Maryse Dumas a été membre du Bureau confédéral de la CGT de 1995 à 2009. Elle l’auteure de À la conquête du temps libre, éditions Arbre bleu, 2013 ; avec Rachel Silvera et Sophie Binet, de Féministe, la CGT ? : Les femmes, leur travail et l’action syndicale, éditions de l’atelier, 2019 ; avec Robert Guédiguian (entretiens par Stéphane Sahuc), de Parlons politique, éditions Arcane 17, 2011.


Joël Biard, Danielle Tartakowsky, La Grange-aux-Belles. Maison des syndicats, 1906-1989, éditions Creaphis, 2012
Joël Biard, Danielle Tartakowsky, La Grange-aux-Belles. Maison des syndicats, 1906-1989, éditions Creaphis, 2012

Le deuxième emploi du mot « complexe » fait lui, plutôt référence à l’organisation elle-même, et à la difficulté de faire vivre en cohérence deux principes de base de la CGT : le fédéralisme selon lequel chacune des composantes de la CGT décide pour elle-même, et la confédéralisation qui nécessite mises en commun, cohérences et donc parfois compromis. D’où le sentiment qu’aucune décision ne se prend ni ne se met en œuvre de façon simple. Revenir sur l’histoire de ce ou ces bâtiments est un moyen de s’approprier l’histoire contemporaine de la CGT, de ses forces et de ses travers.

Avant Montreuil, le siège de la CGT était à Paris

Par 87 voix contre 50, le congrès fondateur de la CGT, à Limoges en 1895, décide que le siège de la CGT sera établi à Paris. La CGT s’installe alors Cité Riverin près de la Porte Saint-Martin. En avril 1896, la Bourse du travail, rue du Château d’eau étant réouverte, la CGT y transfère son siège, dans un bureau du 1er étage. Elle en est expulsée en aout 1905 et retourne alors Cité Riverin. Cette expérience la conduit à chercher à se doter de locaux pérennes qu’elle puisse occuper en toute indépendance. Elle achète donc des terrains et des bâtiments au 33 rue de la Grange-aux-Belles dans le 10ème arrondissement de Paris. Elle y aménage la « Maison des fédérations » et y restera de 1906 à 1920. En 1920, la CGT achète un immeuble au 211 rue Lafayette.


Le 211 rue Lafayette. [CGT]
Le 211 rue Lafayette. [CGT]

Quelques fédérations partagent avec elle l’occupation et la gestion du siège. Après la scission, en 1922, la CGTU revient à la Grange-aux-Belles, tandis que la CGT « majoritaire » ou « réformiste » selon la terminologie de l’époque reste rue Lafayette. Pour la distinguer de la CGTU, on la qualifiera souvent du nom de son siège en l’appelant la « CGT-Lafayette ». En 1934, elle acquiert le terrain mitoyen au 211 de la rue, le 213. Deux ans plus tard, en 1936, elle construit un nouveau bâtiment sur l’emplacement d’un vieil immeuble au 209 de la rue. 209, 211, 213 permettront la construction d’un immeuble de taille conséquente connu de tous les militants et toutes les militantes sous le vocable de « 213 », qui restera le siège de la CGT et de quelques-unes de ses fédérations jusqu’à la construction du complexe de Montreuil. La réunification assoit le « 213 » comme siège national de la CGT. La scission de 1947 verra la tendance Force Ouvrière, devenue minoritaire, quitter les locaux, non sans mal, et s’installer ailleurs dans Paris.

Genèse du projet d’installation à Montreuil

L’activité grandissante de la CGT, la conquête progressive de droits syndicaux rendent, peu à peu, trop exigus et vétustes les locaux du « 213 », conduisant à envisager un nouveau déménagement. Mais c’est sans doute du côté de sa fédération de la métallurgie que les premiers signaux d’une nouvelle réflexion se manifestent le plus. En 1965, l’idée vient de regrouper à la Maison des métallurgistes, 94 rue Jean-Pierre Timbaud à Paris (XIe arr.), les locaux de la Fédération, de l’Union fraternelle des métallurgistes et de l’Union syndicale des travailleurs de la métallurgie de Paris. Un premier projet architectural très ambitieux est élaboré. Il suppose la démolition du 94 rue Jean Pierre Timbaud. La mairie de Paris ainsi que le préfet s’y opposent. Loin de se décourager, les métallurgistes déposent un mémorandum auprès des autorités. Ils se prévalent de l’intérêt de la confédération pour ce projet, intérêt confirmé par le Bureau confédéral en 1972. Le projet s’élargit alors à une vingtaine de fédérations et à l’Union syndicale de la métallurgie, et vise à la construction d’une maison des syndicats. Mais il est à nouveau rejeté. Une procédure d’expropriation est même engagée. C’est alors que l’idée prend forme de construire un complexe intersyndical sur un terrain situé à Montreuil.

Ce projet envisageait 3 ensembles immobiliers : Le premier devait comprendre les sièges et services administratifs de 19 fédérations, leurs services communs, des salles de réunions, y compris de congrès, et un espace commercial. Le deuxième devait accueillir les différents services de l’Union des métallurgistes (Ile de France, Paris, Union fraternelle), les salles et services communs à ces trois entités, le centre de rééducation professionnelle Suzanne Masson, la polyclinique des métallurgistes. Le troisième était destiné aux parkings et services communs. Le projet prévoit également la mise en place d’une équipe de préparation et la constitution d’une Société civile immobilière, dans laquelle chaque fédération partie prenante devait être représentée. Il butte évidemment sur le financement. Plusieurs organismes financiers sont contactés. Si tous se montrent intéressés, les taux de remboursement à 8% sur 20 ans ont de quoi inquiéter les financeurs mais aussi les organisations de la CGT dont une partie est prête à renoncer. Des entretiens sont réalisés avec chaque fédération. Il en ressort une conviction unanime de la nécessité de construction d’une « Maison des syndicats », mais aussi des préoccupations sur l’ampleur du projet, encore plus fortes sur son volet financier. Certaines font valoir que l’engagement de la confédération serait opportun.

La situation se débloque en 1976 avec la création, sous l’impulsion de Georges Séguy, d’une Société d’études et de recherches qui devient, pour de longues années, le fer de lance du projet. Celui-ci associe désormais confédération et fédérations (tout au moins une majorité d’entre elles). André Berteloot, secrétaire confédéral, en est le premier président. En 1978, le Comité confédéral national de la CGT valide le projet. Le chantier débute le 24 avril 1979 en présence des membres du CCN. Le 4 juin 1982, enfin, quelques jours avant l’ouverture du 41ème congrès à Lille et après avoir affronté des « chausse-trappes » (selon l’expression de Georges Séguy) de tous ordres, le complexe est inauguré en présence de 2000 invité⸳es.

La Bourse nationale du travail, nouveau siège de la CGT

A l’occasion de l’inauguration, une brochure est diffusée aux invité·es. L’introduction de Georges Séguy respire la légitime satisfaction d’avoir mené ce projet fou à bien : « Entrez donc chez nous, dans notre nouvelle maison, cette Bourse Nationale du Travail, où nous avons la joie aujourd’hui de « pendre la crémaillère» s’exclame-t-il. Il rappelle l’objectif : « doter notre confédération, ses fédérations et ses diverses organisations d’un outil de travail fonctionnel, moderne, pleinement adapté à leurs besoins et à leurs tâches ». Il montre que cette maison syndicale « est faite à l’image de nos structures. Elle respecte, dans sa conception même l’autonomie et la personnalité de chacune de nos organisations, tout en facilitant l’Union de toutes ». Nous la voulons « Maison des travailleurs » ajoute-t-il. « A leur intention, nous en ferons un pôle de rencontres de débats, de réflexions et d’actions. »

La brochure insiste sur le sens politique du projet architectural. Citons en quelques extraits : « Parois de verre et murs de briques pour dire la transparence, la solidité et le dynamisme de notre syndicalisation…pour tous et toutes les conditions optima pour un travail efficace…L’immense patio de 2500 mètres carrés constitue une invention architecturale rare : la plus grande “place syndicale”. Un lieu sans équivalent si ce n’est peut-être la “Place de grève” où dès le XIVème siècle, les travailleurs de Paris avaient coutume de se rassembler… Une immense verrière car un militant syndical sait aussi regarder les étoiles ». De fait, cette construction a de quoi laisser sans voix nombre de celles et ceux qui y pénètrent pour la première fois. Elle est à l’image de ce qu’étaient les espérances de l’époque. Plus de deux millions d’adhérent·es affiché par la CGT, la perspective de l’arrivée d’un gouvernement de gauche que l’on espère plus enclin que la droite à reconnaitre et développer le droit syndical, une certaine insouciance sur les questions énergétiques (même si le complexe comportait des innovations technologiques importantes) surtout une grande confiance dans l’avenir…tout ce que les années 80 allaient mettre à mal.

Un financement qui pèse lourd !

« Si, en dépit d’obstructions de toutes sortes, notre maison a pu être construite, c’est essentiellement grâce à l’appui et à l’apport financier de nos adhérents » affirmait régulièrement Georges Séguy. De fait, les syndiqué·es sont mis à contribution, à la fois par la vente des locaux occupés précédemment par les organisations qui viennent « habiter Montreuil », par le remboursement, sur les budgets syndicaux, des lourds emprunts contractés à des taux d’intérêts très élevés, enfin par l’édition d’une vignette, vendue à toutes et tous : l’objectif est d’en vendre un million, dont 500 000 en 1982. Le coût total du complexe est évalué à 320 millions de francs (valeur 31 décembre 1981) soit 200 francs par syndiqué·e. Mais la nécessité d’emprunter, aux taux très élevés de l’époque (jusqu’à 20%) double la somme, d’autant que le projet ne bénéficie d’aucune subvention publique et qu’il est assujetti, par exemple, à la TVA (50 millions de francs). Les mobilisations engagées, les campagnes de souscriptions, la rigueur de gestion permettent de franchir les premières années.


La construction du complexe à Montreuil. [CGT]
La construction du complexe à Montreuil. [CGT]

Mais, à l’orée des années 1990, un nouveau cap s’avère difficile à franchir. En quelques années, du fait entre autres de la désindustrialisation et des délocalisations massives, la CGT a perdu près des trois quarts de ses forces : ce sont autant de recettes de cotisations en moins. La confédération et les fédérations présentes à Montreuil ont du mal à faire face, tant aux frais de gestion courante qu’au remboursement des emprunts. Les renégociations de taux d’intérêts, le renoncement à construire l’immeuble prévu pour la presse et la vente des terrains prévus à cet effet ne suffisent pas à mettre la tête hors de l’eau. Après avoir tout envisagé, y compris la vente partielle ou totale du complexe, la CGT s’engage dans un effort gigantesque de mobilisation de toutes ses forces et ses ressources : c’est la campagne « Urgence CGT ». Il s’agit de collecter le maximum de fonds auprès des syndiqué·es, et des sympathisant·es. Toutes les semaines un point est fait sur les sommes récoltées dans une salle dédiée dans les locaux de Montreuil. Jusqu’à très récemment encore, la salle était nommée « salle Urgence » laissant croire à des visiteurs non avertis qu’il pouvait s’agir d’une salle dédiée aux urgences médicales.


La maquette du complexe. [CGT]
La maquette du complexe. [CGT]

Un effort est demandé à toutes les organisations de la CGT pour contribuer à la campagne, y compris en vendant des locaux et en venant occuper des bureaux à Montreuil. C’est ce que l’on a appelé l’opération « densification ». Des fédérations, notamment la fédération de la métallurgie, occupant des locaux devenus trop grands pour elles sont amenées à s’en dessaisir au profit d’autres dont le siège était encore à l’extérieur et qui vont venir « densifier » l’occupation des bureaux. La fédération mines-énergie, mais aussi La Vie Ouvrière et bien d’autres organisations arriveront à Montreuil à cette occasion et avec cet objectif. Chaque organisation de la CGT est appelée à participer d’une manière ou d’une autre à l’effort commun. Plusieurs années et des efforts gigantesques seront nécessaires, mais une nouvelle fois, la CGT est à la hauteur. En février 2002, enfin, le cap des derniers remboursements d’emprunts est franchi. La CGT est définitivement dans ses murs.

Quarante ans après quelle expérience ?

Incontestablement, le fait de se retrouver dans des locaux très proches, de pouvoir se rencontrer, se réunir sans avoir à accumuler les temps de transports toujours plus élevés de la région parisienne ont été et sont un plus. Plusieurs grands mouvements (1995 entre autres) ont pu ainsi être conduits de manière très collective entre confédération et fédérations. En cas de nécessité, il est aussi possible et cela a été fait de réunir rapidement tous les militantes et militants présents dans le complexe. Cela fut fait par exemple après le bombardement des tours jumelles à New-York, ou au lendemain du premier tour des présidentielles en 2002. Pour autant, toute pratique positive générant sa propre contradiction, la concentration dans un même lieu d’un aussi grand nombre de militantes et militants a aussi pour effet d’encourager un certain entre-soi, voire de favoriser des effets de microcosmes où les difficultés ou problèmes sont démesurément grossis.


Vu du patio, lors du congrès confédéral de novembre 1985. [CGT]
Vu du patio, lors du congrès confédéral de novembre 1985. [CGT]

Le deuxième objectif était de favoriser des mises en commun techniques. Certaines ont été réalisées (accueil, sécurité, standard, restauration…) mais toutes celles qui étaient prévues ne se sont pas concrétisées. La crainte d’une excessive centralisation et d’un risque, de ce fait, d’une fragilisation s’est souvent révélée fondée. Le projet de Bourse nationale du travail ouverte sur l’extérieur a connu quelques succès réels. Citons notamment la réalisation de quelques grandes expositions artistiques en partenariat avec des musées (Louvre, Van-Gogh, Camille Claude) mais se sont rapidement heurtées à la question des moyens (logistique, sécurité etc.) Reste que la CGT a pu organiser sur place plusieurs de ses congrès confédéraux et fédéraux. Depuis huit ans son Institut d’histoire sociale y organise chaque année un salon du livre d’histoire sociale. De nombreux débats, spectacles et conférences se tiennent dans le patio. Pourtant, et même si les locaux débordent souvent de vitalité militante, force est de constater que la Bourse nationale du travail reste faiblement appropriée par les travailleuses et travailleurs d’Île-de-France, qui se rendront plus facilement dans les locaux de leur UL ou de leur UD qu’au siège de la CGT.

Tout cela étant considéré, le choix fait il y a bientôt cinquante ans de lancer la construction d’un complexe syndical destiné à accueillir les sièges nationaux de la confédération et des fédérations s’est révélé un choix ambitieux mais judicieux dont plusieurs générations militantes ont eu et auront tout lieu de se féliciter.


⬛ Maryse Dumas


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