Mai 68 et le Front homosexuel d’action révolutionnaire

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Bien sûr, le FHAR n’est pas né spontanément. Il puise ses racines dans Mai 68 qui était aussi un mouvement prônant la liberté sexuelle, même s’il y avait, de la théorie à la pratique, encore du chemin à parcourir. Et particulièrement concernant l’homosexualité. On peut dire que le FHAR prend sa source dans le Comité d’action pédérastique révolutionnaire (CAPR), qui fut créé, pendant l’occupation de la Sorbonne, par Guillaume Charpentier et son ami Stéphane.

Une affiche fut collée dans les locaux et très vite arrachée, des tracts furent distribués. C’était un manifeste : « Émus et profondément bouleversés par la répression civile et policière qui s’exerce à l’endroit de toutes les minorités érotiques (homosexuels, voyeurs, maso., partouzes), le Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire dénonce la restriction des possibilités amoureuses qui sévit en Occident depuis l’avènement du judéo-christianisme. Les exemples de cette répression odieuses ne manquent pas ; vous les avez sous les yeux à chaque instant ; les inscriptions et les dessins dans les chiottes de la Sorbonne et autres ; les passages à tabac d’homosexuels par la police ou par des civils rétrogrades ; la mise en fiche policière, en général, l’attitude de soumission, les yeux de chiens battus, le genre rase-les-murs de l’homosexuel type ; les carrières brisées, l’isolement et la mise au secret qui sont le lot de toutes les minorités érotiques. Pour un glorieux Jean Genet1, cent mille pédérastes honteux, condamnés au malheur. Le CAPR lance un appel pour que vous, pédérastes, lesbiennes, etc., preniez conscience de votre droit à exprimer en toute liberté vos options ou vos particularités amoureuses et à promouvoir par votre exemple une véritable libération sexuelle dont les prétendues majorités sexuelles ont tout autant besoin que nous […] (Un homme sur 20 est pédé ; sur 4 milliards de la population mondiale, ça fait 200 millions de pédés). NON PAS L’AMOUR ET LA MORT, MAIS L’AMOUR ET LA LIBERTÉ. »

Le CAPR ne résista pas à l’évacuation de la Sorbonne et à l’incompréhension d’une grande partie des occupants. Mais ses militants continuèrent leur chemin, certains allèrent aux USA et assistèrent aux émeutes de Stonewall2en 69. Puis revinrent en France et participèrent à la création du FHAR.

L’épisode déclencheur

Lorsqu’à débuté le mouvement de libération gay américain, avec les émeutes de Stonewall le 28 juin 1969 à New York, aucune caméra n’était présente pour immortaliser l’événement. En France, en revanche, l’épisode déclencheur du mouvement de libération gay eut lieu en direct à la radio. Entre les années 1967 et 1981, Ménie Grégoire animait l’émission de radio « Allô, Ménie » sur RTL, écoutée par plus d’un million d’auditeurs (en fait, essentiellement des auditrices), chaque après-midi en semaine. Grégoire, ses invité.es et l’auditoire débattaient sur d’importants problèmes personnels ou sociaux. Le 10 mars 1971, le sujet de l’émission était l’homosexualité ; à cette occasion, la salle Pleyel accueillit un groupe de prétendus experts, décrits par l’animatrice comme des « gens qui connaissent bien la question pour des tas de raisons diverses ». Parmi eux, il y avait notamment André Baudry, à la tête du mouvement Arcadie, la seule association «homophile » française ; le jeune journaliste Pierre Hahn, auteur d’articles pour des magazines sur la sexualité et l’homosexualité ; un prêtre ; un psychanalyste ; et assez curieusement (la raison de leur présence ne fut jamais donnée), le quatuor des Frères Jacques. Les formulations utilisées par Ménie Grégoire au cours de l’émission sont représentatives de l’opinion publique réputée « éclairée » des années 1960 : un mélange de compassion suffisante, condescendante jusqu’à en être obtuse : « Vous savez bien que les femmes heureuses sont celles qui ont rencontré des hommes qui les ont satisfaites » ou encore « il y a tout de même une négation de la vie ou des lois de la vie dans l’homosexualité ! Il me semble qu’on peut répondre cela sans blesser personne !». Dans l’auditoire, qui avait la possibilité de prendre la parole pour donner une opinion ou poser une question, l’agitation allait grandissant au fur et à mesure de l’avancement des débats. André Baudry, bien qu’hué par ceux qui considéraient sa défense de l’homosexualité trop conservatrice, put achever son intervention. Ménie Grégoire passa ensuite la parole au Père Guinchat.

Près d’une trentaine de personnes avaient envahi le podium, renversé tables, chaises et micros, et malmené les intervenants. Pierre Hahn (lui-même homosexuel) avait rejoint le camp des protestataires, qui avaient assisté à l’émission suite à son invitation. Une jeune femme avait agrippé le prêtre et lui frappait la tête sur la table. Un peu plus tard dans sa loge, Ménie Grégoire, tout à fait sereine, buvait un whisky en affirmant à un journaliste : « Je ne me suis pas trompée, le sujet est brûlant. Je referai la même émission, mais en studio ». Le « commando » contre l’émission de radio de Ménie Grégoire était composé essentiellement de lesbiennes ; une photographie, prise quelques minutes après l’incident, montre une douzaine de jeunes femmes exultant, célébrant leur victoire sur le trottoir devant la salle Pleyel. Leur action ce jour-là était l’aboutissement de plusieurs mois de militantisme féministe.

En 1970, un certain nombre de lesbiennes, sous l’impulsion d’Anne-Marie Fauret et Françoise d’Eaubonne (elle-même hétérosexuelle), et influencées par le MLF, avaient cherché à mettre en place un groupe féministe au sein d’Arcadie. Elles en avaient été exclues par Baudry car elles étaient trop politisées, mais avaient poursuivi leurs rencontres avec plusieurs hommes sympathisants. Le 5 mars 1971, seulement cinq jours avant les événements décrits ci-dessus, le groupe, dont Hahn (un des intervenants de l’émission de radio) faisait partie, avait perturbé une manifestation anti-avortement de l’association «Laissez les vivre », à la Mutualité, dans le cinquième arrondissement de Paris. C’est alors qu’ils entendirent parler de l’émission de Ménie Grégoire et décidèrent de la saboter. Hahn leur obtint des invitations à l’enregistrement et les producteurs, très heureux à l’idée d’avoir de véritables homosexuels et lesbiennes y assistant, leur firent prendre place au premier rang.

Le FHAR se déclare et se publie

Le soir même, suite à l’émission, les militants, forts de leur succès, se retrouvèrent et formalisèrent l’existence de leur groupe sous le nom de Front homosexuel d’action révolutionnaire ou FHAR. Cependant, le groupe décida par précaution de se déclarer à la préfecture de police sous le nom de Front Humanitaire Anti-Raciste. Les membres mirent néanmoins en place une forte publicité autour de leur association et de ses véritables objectifs avec tout un ensemble d’articles engagés publiés dans le journal maoïste Tout ! du 23 avril 1971. Jean-Paul Sartre en était le directeur, mais c’est Guy Hocquenghem, alors âgé de 25 ans, qui coordonnera ce numéro, intitulé « Libre Disposition de notre Corps ». En voici quelques extraits :

«Adresse à ceux qui se croient “normaux” : Vous ne vous sentez pas oppresseurs. […] Vous êtes individuellement responsable de l’ignoble mutilation que vous nous avez fait subir en nous reprochant notre désir. Vous qui voulez la révolution, vous avez voulu nous imposer votre répression. […] Vous demandez: “que pouvons-nous faire pour vous ?” Vous ne pouvez rien faire pour nous tant que vous resterez chacun le représentant de la société normale […]

Adresse à ceux qui sont comme nous : Notre Front sera ce que vous et nous en ferons. Nous voulons détruire la famille et cette société parce qu’elles nous ont toujours opprimés. […] Nous revendiquons notre statut de fléau social jusqu’à la destruction complète de tout impérialisme. […] Pour un front homosexuel qui aura pour tâche de prendre d’assaut et de détruire la “normalité sexuelle fasciste” ».

Comme ces citations l’indiquent clairement, le FHAR puisait sa rhétorique (entre autres) dans le mouvement étudiant et les « événements » de Mai 68 (grèves et manifestations), qui ébranlèrent la France conservatrice et gaulliste tout en transformant les partis de gauche du pays. Le FHAR s’exprima à ce propos en disant : « Malheureusement, jusqu’en mai 68, le camp de la révolution était celui de l’ordre moral, hérité de Staline. Tout y était gris, puritain, lamentable. […] Mais soudain, ce coup de tonnerre : l’explosion de Mai, la joie de vivre, de se battre ! […] Danser, rire, faire la fête ! […]Alors, devant cette situation nouvelle, nous homosexuels révoltés –et certains d’entre nous étaient déjà politisés – nous avons découvert que notre homosexualité – dans la mesure où nous saurions l’affirmer envers et contre tout – nous amènerait à devenir d’authentiques révolutionnaires, parce que nous mettrons ainsi en question tout ce qui est interdit dans la civilisation euro-américaine. […] N’en doutez pas : nous souhaitons l’anéantissement de ce monde. Rien de moins. […]La liberté de tous, par tous, pour tous, s’annonce ».

L’esprit de Mai 68

L’esprit de Mai 68 s’implantait profondément chez nombre de jeunes, d’intellectuel-les, d’étudiants et de futurs « marginaux » et même les membres du FHAR les plus âgés, comme Daniel Guérin3(né en 1904) et Françoise d’Eaubonne4(née en 1920), avaient en commun avec la jeunesse de 68 le refus des idéaux bourgeois et de la langue de bois marxiste. Mai 68 avait élevé l’homosexualité au rang de question politique et fait de la libération homosexuelle une cause gauchiste, remettant en cause le statu quo politique et social de l’époque. A partir de 1968, le mouvement cessa d’être, comme le disait Hocquenghem, «un mouvement de défense et de justification de l’homosexualité5» face à la répression sociale, pour devenir un « combat homosexuel », dont l’objectif n’était pas de fournir des justifications pour les homosexuel-les, ni de les intégrer dans la société existante, mais se voulait un défi pour cette société dans l’optique de la transformer. Les lesbiennes qui créèrent le FHAR furent entraînées dans l’activisme gay par le mouvement de Mai 68 et le MLF, lui-même issu de Mai 68. On peut ainsi prendre l’exemple de Marie-Jo Bonnet ou de l’américaine Margaret Stephenson qui, aux côtés de nombreuses autres femmes, s’impliquèrent à la fois dans le militantisme féministe, dans le lesbianisme radical et, du moins à ses débuts, dans le FHAR. Les gays étaient également des enfants de Mai 68, mais ils étaient inspirés davantage par les mouvements de libération gay aux États-Unis.

Montée en puissance

L’article paru dans Tout! attira en grand nombre de nouveaux venus aux assemblées générales dans un amphithéâtre de l’Ecole des Beaux-Arts, rue Bonaparte, tous les jeudis soirs. Déjà à la mi-mai, le FHAR se vantait d’être « devenu une force réelle » car « on était quarante au FHAR il y a un mois, on était quatre cents à la dernière AG ». Que cherchaient tous ces gens ? Les lettres envoyées au FHAR, toutes écrites par des garçons, contiennent souvent de simples demandes d’information : « Qu’est-ce que c’est que le FHAR ? Où se tiennent les réunions ? Existe-t-il des sections en province ?» ; mais aussi des récits de vie, parfois bouleversants. On écrivait de partout en France : de Paris surtout, mais aussi de Dijon, Rennes, Chambéry, Montbéliard, Lille, etc. Comme le dira bien plus tard Laurent Dispot, un de ses fondateurs : « le FHAR touchait comme une baguette magique les malheureuses et les honteuses. […] Il a permis à des individus, en tant qu’individus, de s’approprier leur propre vie. De la changer et de l’inventer ».

En effet, les lettres témoignent d’un mal de vivre chez beaucoup d’homosexuels. Georges A. de Paris, par exemple : « J’ai 22 ans, je suis pédé. Ça a l’air simple et pourtant […] Bien sûr, pas question de draguer (et quand vous en parlez, vous me faites un peu marrer). Je suis bien trop enchaîné, l’auto-répression agit 24 heures sur 24. Alors j’ai vécu en me masturbant, en pensant à tous les beaux gosses que je matais furtivement dans les rues en faisant gaffe de ne pas me faire repérer[…] Mais souvent aussi, on affirmait une volonté de lutter contre les conditions sociales. Ainsi, un jeune parisien de 23 ans,très mal dans sa peau car ayant à un moment « prôné comme solution individuelle, le suicide pour anéantir le monstre hideux que l’on me persuadait que j’étais », envoie une longue lettre (du 1er mai 1971) qui se termine sur une note optimiste : « J’adhère au FHAR. Je vous demande […] de me donner tous les renseignements nécessaires pour essayer de faire basculer cette agressivité intériorisée, comprimée, vers l’extérieur et que de la volonté de suicide je passe définitivement à celle de révolte ».

Contrairement à la province, où tout était beaucoup plus compliqué, à Paris le FHAR marchait très bien et n’avait aucun problème à attirer une foule de membres, mais au prix d’un schisme entre les homosexuels et les lesbiennes. Au début, les femmes avaient espéré beaucoup du FHAR. Par exemple, une certaine Françoise (sans doute Françoise d’Eaubonne) « s’étonne de voir rabâcher par les hétéroflics que Sodome et Lesbos se détestent ». Ce fait, à son avis,« promet la nécessité d’en finir avec le sexisme, avec l’hétérosexualité en tant que base de la société. Il prouve que la communication entre les sexes ne peut se faire que par l’homosexualité ».

Conceptions divergentes entres femmes et hommes

Mais la majorité des nouvelles recrues étaient des hommes, dont la vision de la sexualité et de l’amour était très éloignée de celle des femmes. Pour prendre un exemple particulièrement parlant, au début du mouvement du FHAR, lors d’un week-end de réflexion hors de Paris, les hommes partirent en ville à la recherche d’aventures sexuelles, tandis que les femmes restèrent entre elles pour débattre et savoir si la libération sexuelle ne signifiait rien d’autre que la possibilité d’avoir des partenaires sexuels multiples. De plus, les femmes étaient consternées par le machisme des hommes et leur domination du mouvement, et se sentaient dépossédées de l’organisation qu’elles avaient elles-mêmes fondée.

Les assemblées générales du jeudi soir continuèrent malgré tout pendant près de trois ans, avec cependant de moins en moins de femmes présentes. C’était, selon un observateur, le « happening de la rue Bonaparte », et, en les voyant, « l’image qui venait à l’esprit était celle des clubs pendant la Révolution de 89 ». Bien que le terme « bordel » fasse ici référence à des débats violents entres différents groupes politiques, il est particulièrement approprié, car la majorité des hommes présents n’étaient pas là pour les réunions dans l’amphithéâtre, mais recherchaient plutôt des aventures sexuelles dans les couloirs et les salles de classe du bâtiment.

Daniel Guérin, âgé de 67 ans, activiste politique et syndicaliste de longue date, était suffisamment exalté par l’esprit du mouvement pour se mettre intégralement nu lors d’une assemblée et Françoise d’Eaubonne avec lui, pour défendre ses idées. Il était cependant suffisamment inquiété par la propagation de ces désordres pour mettre au point un plan intitulé « Pour la constitution et l’organisation d’une tendance “politique” au sein du FHAR», dont le but était de créer un semblant de structure pour l’association et de la doter d’objectifs politiques concrets. Cette tentative n’a rien donné et dès les années 1973-1974, les assemblées hebdomadaires des Beaux-Arts n’avaient plus aucune importance ou signification politique. C’est dans l’indifférence générale qu’en février 1974, à la demande de l’administration de l’école, la police a expulsé les membres du FHAR de ces locaux. Le véritable travail d’organisation du FHAR n’eut lieu que dans un certain nombre de groupes de travail à Paris, rassemblant de six à une trentaine de personnes ; il existait aussi une quinzaine de groupes en province.

Les réalisations du FHAR

Quelles ont été concrètement les réalisations du FHAR ? Si leurs actions semblent timides aujourd’hui, elles ne l’étaient pas à l’époque. Le FHAR permit de donner une faible publicité au mouvement gay dans la presse alternative. Les journaux traditionnels, eux, eurent plutôt tendance à l’ignorer, à quelques exceptions près. Le groupe distribua des tracts, par exemple, en juin 1971 devant un cinéma de la rue du Dragon qui diffusait Mort à Venise. « On les insulte gratuitement dans la rue et on paie 10 francs pour les admirer au cinéma ». Deux périodiques, aux vies assez éphémères, ont été publiés : Le fléau social et L’antinorm, tous deux entre 1972 et 1974. Il y avait aussi un bulletin interne, Appelez-moi salope, aujourd’hui introuvable. En outre, les membres du groupe se joignirent à des manifestations organisées par d’autres mouvements (comme celle du MLF protestant contre la Fête des mères, le 5 juin 1971), parfois organisèrent eux-mêmes des rallyes (comme celui pour célébrer la Gay Pride américaine aux Tuileries le 27juin 1971). Ils firent enrager le chef du PCF de l’époque, Jacques Duclos, en l’interpellant sur la politique du parti vis-à-vis de l’homosexualité au cours d’un meeting public le 21 janvier 1972, firent équipe avec l’équivalent italien du groupe, le FUORI, pour torpiller un congrès de sexologues à San Rémo en avril 1972, mirent en place un groupe d’auto-défense pour se protéger contre les jeunes qui attaquaient des homosexuels dans les vespasiennes des Buttes-Chaumont, forcèrent l’accès à un bal du 14 juillet qui avait refusé l’entrée aux homosexuels, envahirent des cafés parisiens pour s’y embrasser publiquement, et ainsi de suite. Cinquante membres du FHAR furent aussi les premiers gays et lesbiennes à manifester publiquement en France : en 1971, ils se joignirent aux syndicats et aux partis politiques pour le traditionnel défilé du 1er mai à Paris (ce qu’ils ont continué à faire jusqu’en 1977, après quoi les militants gays ont préféré organiser leur propre défilé de la Gay Pride fin juin). De nombreux membres des partis traditionnels de gauche étaient opposé.es à leur présence lors de la fête du travail, les communistes ont d’ailleurs déclaré en 1972, en faisant référence à la fois au FHAR et à d’autres groupes d’extrême gauche : « ce désordre ne représente pas l’avant-garde de la société, mais la pourriture du capitalisme à son déclin ».

Les « Gazolines »

Le groupe qui avait le plus choqué les partis traditionnels de gauche était celui des Gazolines, composé essentiellement (mais pas entièrement) de travestis et transexuelles. Il s’était formé en 1972 sous le nom de « Les Camping Gaz Girls »: ils avaient pour habitude de servir du thé préparé sur des réchauds, lors des assemblées générales. Une des anciennes membres, Hélène Hazera, a récemment décrit leurs idées comme « une sorte de dadaïsme homosexuel psychédélique, une idéologie de la dérision,violemment anti autoritaire ». Les Gazolines criaient sur quiconque essayait de structurer les meetings : elles n’acceptaient aucune structure ou hiérarchie, et au cours des manifestations politiques, elles avaient des slogans et des bannières à la fois amusantes et choquantes pour le public : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous », « Sodome et Gomorrhe, le combat continue », « Ah que c’est bon de se faire enculer ». Le FHAR a toujours été délibérément provocateur dans ses stratégies et ses tactiques, ce qui lui a sans doute ôté une partie de son efficacité sur le plan politique, comme cela a été regretté par certains militants par la suite.

Situationnistes et mouvement brownien

Pour Hocquenghem, le FHAR était un « mouvement brownien de quelques centaines de pédés », qui avait « toujours gardé un côté irresponsable, une incapacité à penser stratégie ». Il est vrai que le FHAR a toujours refusé, par principe, d’avoir des chefs ou toute forme de hiérarchie, malgré la présence de personnalités charismatiques telles qu’Hocquenghem, Guérin oud’Eaubonne. D’après cette dernière : « l’originalité du FHAR, comme du MLF, c’est que, pour la première fois, on sortait du vedettariat, du nominalisme, des structures centralisées. Pour la première fois, on voyait des mouvements spontanés qui menaient des actions, qui marquaient des points. C’était nouveau,la réalisation du vieil idéal anar qui ne s’était jamais concrétisé ». « Le FHAR n’est à personne, il n’est personne. Il n’est que l’homosexualité en marche. Tous les homosexuels conscients sont le FHAR, toute discussion à deux, à trois, est le FHAR […]. Oui, nous sommes une nébuleuse de sentiments et d’action ». Cette attitude est en grande partie due à l’influence des Situationnistes, transmise au FHAR via le mouvement étudiant de Mai 68. Les Situationnistes, un petit groupe d’artistes et d’intellectuel-les formé dans les années 50, «voulaient que l’imagination, et non un groupe d’hommes, soit au pouvoir ». Ils et elles n’acceptaient « ni disciples,ni maîtres » et, refusant d’attendre une lointaine révolution, cherchaient au contraire « à réinventer la vie, ici et maintenant ».

Fin et suite

Enfin, pour conclure, deux questions restent en suspens. D’une part,quelle était la différence entre le FHAR et Arcadie ? D’autre part, quel est l’héritage du FHAR pour le mouvement gay actuel ? Pour la plupart des observateurs, la différence entre Arcadie et le FHAR tenait en ce que les membres d’Arcadie étaient conservateurs sur le plan social et politique tandis que le FHAR s’inspirait des idéaux révolutionnaires. Françoise d’Eaubonne a ainsi déclaré dans un trait d’esprit lapidaire : « Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels, moi je dis que les homosexuels doivent désintégrer la société ». Malgré tout, d’une certaine manière, Arcadie et le FHAR représentaient bien les deux facettes d’une même réalité. À l’inverse de la plupart des groupes activistes d’aujourd’hui, ils refusaient de concevoir les homosexuel-les comme un groupe minoritaire devant bénéficier de droits civiques spécifiques. Ils rejetaient la mise en place de« ghettos » : bars, établissements et même quartiers entiers, spécifiques et dominés par les gays et lesbiennes. Au contraire, ils voulaient que les homosexuel.les fassent partie intégrante du monde dans son ensemble. Pour Arcadie, ce monde était celui, déjà existant, de la classe moyenne, tandis que le FHAR revendiquait un nouveau monde, transformé par une révolution gauchiste. Ce sont, bien évidemment, deux positions profondément différentes. Cependant, aussi bien Arcadie que le FHAR refusaient devoir les homosexuel.les confiné.es dans les limites de leur identité sexuelle. Leurs stratégies politiques étaient très éloignées des« politiques identitaires » et du « communautarisme » que les gays français sont aujourd’hui accusés de promouvoir.

En ce qui concerne l’héritage du FHAR aujourd’hui, on peut dire que les militants des années 80 et 90 sont tous (comme ils l’ont eux-mêmes dit en 1991) les « enfants du FHAR », avec cependant une mutation significative : « On est à la fois proches du FHAR dans la volonté d’avoir un discours politique global anti-institutionnel, mais on s’en éloigne dans le désir d’être efficace ». Du milieu à la fin des années 70, le mouvement gay s’est éloigné des tactiques provocatrices et de la rhétorique révolutionnaire du FHAR, pour s’orienter vers le réformisme, la formulation de demandes spécifiques pour réclamer l’égalité des droits, et un lobbying politique continu. Ces changements apparurent clairement dans le Groupe de libération homosexuel (GLH), présent dans plusieurs villes de France, prédominant dans les années1974-1978 ; tout particulièrement dans le Comité d’urgence anti-répression homosexuelle (CUARH), fédération de plusieurs groupes homosexuels français, active de 1979 jusqu’au milieu des années 80. Le CUARH, tout particulièrement, revendiquait sa «démarche pragmatique ». Entretenir des contacts avec la presse, les syndicats et les partis politiques et faire pression sur eux pour faire cesser les discriminations apparaissait comme la «manière la plus efficace » pour le CUARH, de « changer les conditions de vie qui nous sont faites ». Cette évolution politique va de pair avec l’expansion du commerce gay et la multiplication des bars et boîtes gays, non seulement à Paris6, mais aussi dans nombre de villes de province. La presse gay a également connu un essor au cours de ces années-là, notamment avec Gai Pied de 1979 à 1992, et a servi à promouvoir un nouveau « style de vie gay » axé sur la jeunesse et centré sur les bars, les boîtes, les saunas, les voyages et les modes vestimentaires.

La majeure partie des membres radicaux du FHAR ayant survécu à l’holocauste du sida s’est accommodée de ce nouvel état des choses ; ceux qui n’ont pas abandonné le militantisme au profit de leurs carrières personnelles, ont créé des périodiques et sont à la tête des diverses associations gays. Bon nombre des leaders gays et lesbiens qui se sont engagés pour leur communauté après 1972, comme Marie-Jo Bonnet, Pierre Hahn, Daniel Guérin, Guy Hocquenghem et Jean Le Bitoux, ont tout d’abord été connus grâce à leur engagement dans le FHAR. Il est à noter néanmoins qu’avant de décéder du sida en 1988, Hocquenghem, figure emblématique du FHAR et certainement le plus connu du public, n’a pas caché tout son dédain pour ce qu’il appelait les « nouveaux pédés », qui vivaient dans le rejet de la marginalité et recherchaient au contraire la protection de la loi : « Cette évolution vers une demande de protection [légale], au côté des femmes, constitue l’un des signes nouveaux de l’homosexualité française »(Hocquenghem, 1980). Le FHAR a ouvert la voie à des changements radicaux, mais le mouvement gay aujourd’hui cherche plutôt une image de respectabilité, et l’esprit insolent du FHAR ne subsiste qu’à la marge, par exemple dans les tactiques utilisées depuis 1989 par la branche parisienne d’Act-Up dans son combat contre l’épidémie du sida.

«Ce que nous voulons, c’est la transformation totale de la vie. On ne fait la révolution que si on la vit en permanence,quotidiennement ».

1 Jean Genet (1910-1986) est un écrivain et poète.

2 Fin juin 1969, elles firent suite à une des descentes de police dans les lieux où se retrouvaient les homesexuel.les. Ce mode de répression était alors pratique courante.

3 Daniel Guérin (1904-1988) : écrivain et historien ; militant révolutionnaire (pour un marxisme libertaire), impliqué notamment dans le syndicalisme révolutionnaire, les luttes anticoloniales, homosexuelles, antimilitaristes.

4 Françoise d’Eaubonne (1920-2005) : écrivaine et militante féministe, homosexuelle, écologiste.

5 Il faisait essentiellement référence à Arcadie.

6 Tout d’abord rue Sainte-Anne, puis vers 1980 dans le Marais, aujourd’hui reconnu comme le « ghetto » gay de la capitale.

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Patrick Rummler, postier retraité, est militant à Solidaires Paris.

Patrick RUMMLER

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