Japon : les années 68-69

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Les étudiantes et les étudiants se sont organisés très tôt dès la fin de la guerre. La Zengakuren1a été créée en 1948 et s’est rapidement fait noyauter par le Parti communiste japonais (PCJ). Dès le début, la Zengakuren soutient le mouvement ouvrier avec des méthodes violentes comme lors du 1er mai de 1952 où la résidence du Premier ministre est attaquée et où des véhicules de l’armée américaine d’occupation sont incendiés. Les Etats-Unis, qui veulent faire du Japon un rempart contre le communisme, mènent alors des « purges rouges », dans tous les secteurs et notamment dans les universités. Dans le même temps, des politiciens accusés de crimes de guerre sont libérés pour fonder un parti de droite, le Parti libéral démocrate (PLD), au pouvoir de manière quasi-continue depuis sa création. Dès la fin des années 1950, une partie des militantes et militants de la Zengakuren critique l’emprise du PCJ sur le syndicat et fondent la Zengakuren-Bund2.

L’année 1960 sera celle d’une immense protestation contre le traité de sécurité nippo-américain et le Bund est à la pointe du mouvement. Un affrontement violent avec la police, devant le Parlement, dans la nuit du 15 juin 1960, fait un mort. Le Premier ministre finira par démissionner, non sans avoir ratifié le traité. La même année, les mineurs de la ville de Miike, dans le sud, font douze mois de grève. Plusieurs syndicalistes sont assassinés au sabre par des yakuza3 utilisés comme briseurs de grève par le patronat.

La répression provoque l’étincelle

Après la poussée de fièvre de 1960, la deuxième phase du mouvement étudiant commence en 1965 avec les premières occupations de facs contre l’augmentation des frais de scolarité. La Zengakuren est alors divisée : d’un côté la Zengakuren pro-PCJ qui organise pique-niques et kermesses, parfois au moment même où des milliers d’étudiant.es se battent, comme par exemple à l’aéroport Haneda de Tokyo en octobre 1967, pour empêcher une visite du premier ministre Satô au Sud-Vietnam. De l’autre côté, il y a les internationalistes, principalement les trotskistes et les anti-autoritaires de la Zengakuren-Bund mais aussi des maoïstes, éclatés entre divers groupes.

En 1968, la protestation commence dans la fac de médecine, à l’université Tôdai, quand une réforme prétend obliger les étudiants et étudiantes à travailler deux années gratuitement à l’hôpital. Bientôt 900 étudiants et étudiantes forment un comité de lutte. Le 27 janvier 1968, celui-ci vote la grève illimitée et le boycott des examens. Les autorités répondent par l’expulsion de 14 étudiants. Comme à Paris, la répression crée l’étincelle : le mécontentement se propage aux autres facultés. De mars à avril, la lutte s’accentue pour l’annulation des expulsions, et les cérémonies de remise des diplômes, grande tradition de l’Université japonaise, doivent être annulées. À partir du 15 juin, l’amphithéâtre Yasuda est occupé jour et nuit par une centaine de personnes. La lutte s’étend à toute l’université et l’intervention de 1 200 policiers duKidotai4 convainc la masse étudiante de se joindre au mouvement. Le 2 juillet, l’occupation de l’amphi recommence et un camp retranché, constitué d’un village de tentes, est construit afin d’accueillir tout le monde pendant l’été.

Affrontements entre gauchistes

Le 21 octobre 1968, l’insurrection étudiante passe à un niveau supérieur avec « l’assaut de Tokyo ». Le mouvement ouvrier des Comités contre la guerre5 et le mouvement étudiant occupent et mettent à sac la gare de Shinjuku pour bloquer les trains alimentant les bases américaines en carburant. Le Parlement, l’ambassade américaine et le siège de la police sont également attaqués pendant trois jours. Mais, très rapidement, les choses tournent mal. À Tôdai, la Zengakuren-Bundse balkanise. Chaque faction rivale se retranche dans « son »bâtiment et affronte les autres. Chaque militant ou militante est d’ailleurs muni.e d’un casque portant le nom de sa faction. Les deux principales sont la Chûkaku6 (« noyau central ») et la Kakumaru7(« marxiste révolutionnaire »), toutes deux liées à la même organisation trotskiste. Quant à la Zengakuren pro-PCJ,elle collabore activement avec la direction de l’université pour mettre fin à la « destruction de la fac par les gauchistes ». Mais Tôdai, qui forme les élites politiques et administratives, est un cas exceptionnel. On peut tirer un bilan beaucoup plus positif du reste du mouvement, qui touche l’ensemble des campus. Les facs sont transformées en « bases rouges »d’où partent les manifestations, les attaques contre des bases américaines, etc.

Nichidai, le mammouth insurgé

Une autre université mérite cependant d’être mise en exergue, c’est celle de Nichidai, où la lutte sera authentiquement populaire. Avec ses 100 000 étudiants et étudiantes, on la surnomme « l’université mammouth ». C’est l’archétype de la nouvelle université destinée à former les sararimen, le prolétariat en col blanc. Les libertés syndicale et d’expression y sont entravées par une milice fascisante implantée dans la fac de sport.

La révolte commence quand un étudiant, Akita Meidai, découvre que les dirigeants de l’université, ceux-là même qui avaient augmenté les frais d’inscription, ont détourné deux milliards de yens du budget ! La mobilisation, partie de la fac de sciences économiques, se propage aux facs de lettres et de physique. Bientôt se développe dans cette université une riche expérience autogestionnaire, avec la mise en place du Zenkyôtô Nichidai8. En avril 1968, le Zenkyôtô exige des autorités de Nichidai qu’elles reconnaissent l’autogestion étudiante. En mai et juin1968, les manifestations se multiplient sur le campus de Kanda, le« quartier latin » japonais, émaillées par des affrontements très violents avec les étudiantes et étudiants de la fac de sport (200 blessés le 11 juin 1968). Les étudiantes et les étudiants se retranchent alors dans la fac de sciences économiques qu’ils vont occuper pendant plusieurs mois, organisant une contre-université.

La principale revendication du Zenkyôtô Nichidai est alors l’ouverture de négociations collectives avec le président de l’université, Furuta Jujiro, proche de l’extrême droite et des organisations patronales. Tassés dans un auditorium servant habituellement aux matchs de sumo, 35 000 étudiantes et étudiants« négocient » pendant douze heures avec lui et obtiennent la reconnaissance de la corruption, ses excuses et la promesse de sa démission. Les étudiants et étudiantes obtiennent également une complète liberté d’expression et d’organisation. Mais dès le lendemain, le Premier ministre Sato Eisaku fait savoir qu’il annule les « accords de Nichidai » qu’il assimile à une « violence de masse ». Quatre jours plus tard, la police obtient un mandat d’arrêt contre Akita Meidai et sept autres figures du Zenkyôtô. Cette volonté de décapiter le mouvement n’aura que peu d’effet, précisément parce que ces « leaders » médiatiques n’ont pas de réels pouvoirs au sein du Zenkyôtô. L’agitation se poursuit donc.

Les pratiques autogestionnaires du Zenkyôtô

De la contestation à Tôdai et à Nichidai va naître une forme d’organisation inédite : le Comité de lutte9, qui fonctionne indépendamment des organisations étudiantes classiques. Fédérés, les comités de lutte forment un Zenkyôtô, antithèse de la très autoritaire Zengakuren. À Nichidai, ce système obtient l’adhésion de la majorité des étudiantes et des étudiants. Le Zenkyôtô a une double structure, corporative et disciplinaire. D’un côté il y a donc le comité de lutte des étudiants et étudiantes, celui des chercheurs et chercheuses, celui des doctorants et doctorantes, enfin celui des maîtres-assistant.es. De l’autre, il y a un comité de lutte pour chaque département (comité de lutte de Sociologie, comité de lutte de Littérature française, etc.). Ces derniers se chargent de l’occupation des bâtiments ou des laboratoires. De telles divisions ont pu faire croire à un éparpillement des forces, mais cela a surtout permis un brassage fécond entre les étudiants et étudiantes de différentes facultés, de différentes sections.

C’est sur le plan démocratique que le comité de lutte est le plus novateur. En rupture avec le Zengakuren, où les comités prétendument autogérés sont dirigés par des représentant.es, les comités de lutte sont décentralisés ; les initiatives partent de la base, sont discutées librement avant d’être choisies ou rejetées par un vote à main levée. Toutes et tous les participants sont considérés sur une base égalitaire et, même quand des« leaders » se distinguent, leur pouvoir reste symbolique car ils ne peuvent accaparer un mandat délégatif. Si le courant libertaire n’apparaît plus en tant que tel, l’influence qu’il eut au sein du mouvement ouvrier japonais dans les années 1920 a sans doute laissé des traces qu’on retrouve dans cette expérience.

Normalisation et marginalisation

À Tôdai, la police anti émeutes intervient également. Le 19 janvier 1969, le Japon entier suit, en direct à la télévision, la « prise de la forteresse Yasuda ». Plusieurs centaines d’étudiants et étudiantes se sont barricadées dans la tour Yasuda, symbole de l’université. Aux 8 000 policiers qui tentent de les déloger, les étudiants et étudiantes répondent par des chants révolutionnaires, des jets de cocktails Molotov et de bouteilles d’acide. Il faudra trois jours de combats pour mettre fin à cette occupation. La normalisation à Tôdai et à Nichidai porte un rude coup au mouvement contestataire. Pourtant, celui-ci continue à progresser durant l’année 1969. Même si le soutien populaire s’effrite, il se propage dans une centaine d’universités. On critique les professeurs « réfugiés dans leur tour d’ivoire ». On dénonce les universités privées, leurs liens étroits avec les entreprises et leur enseignement au rabais, « le “savoir” [qui] se vendait comme de la lessive,à un taux de profit à faire pâlir les usuriers »10.

Viennent ensuite la décrue du mouvement et l’heure des bilans. Les divers groupes marxistes ou réformistes présents sur les campus ont eu tendance à stériliser la lutte étudiante, chacun cherchant à s’approprier et à dominer idéologiquement chaque université. Les affrontements internes à la gauche radicale en ont donné une piètre image à la population qui s’est peu à peu détournée du mouvement. Quelques années plus tard, une centaine d’étudiantes et d’étudiants issus du Bund, exaspérés par le reflux des luttes, passeront à la lutte armée clandestine comme, en Allemagne,la Fraction armée rouge, ou, en Italie, les Brigades rouges. Leur groupe, l’Armée rouge japonaise, achèvera de détourner l’archipel non seulement du mouvement étudiant, mais surtout de la gauche radicale pour plusieurs décennies.

Machù Cal.

1 Zen Nihon Gakusei Jichikai Sôrengô, Fédération des associations étudiantes autogérées.

2 Bundo : en référence à l’organisation révolutionnaire juive créée en Russie à la fin du XIXe siècle.

3 Membres de la pègre japonaise.

4 Unité anti-émeute.

5 Hansen.

6 Ce qui signifie « Noyau central ».

7 Marxiste-révolutionnaire.

8 Association des comités de luttes de Nichidai.

9 Kyôtô kaigi.

10 Bernard Béraud, La Gauche révolutionnaire au Japon, Le Seuil, 1970, p. 73.

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Machù Cal, ancien membre de SUD étudiant.e.s, vit désormais au Japon.

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