Sexisme et violences faites aux femmes au travail

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De quoi parle-t-on ?

Il n’est pas de violences sexistes sans patriarcat, c’est-à-dire sans un système basé sur une différenciation et une hiérarchisation des hommes et des femmes (en tant que groupes sociaux). Il permet d’inférioriser les femmes par rapport aux hommes, à partir de différences biologiques, en leur assignant des rôles sociaux et se manifeste par des attitudes et comportements discriminatoires, visant à déprécier et dévaloriser les femmes. Il est donc question de domination masculine, qui va des discriminations liées au sexe aux violences faites aux femmes, qu’elles soient psychologiques, physiques, économiques, administratives ou sexuelles.

Les dernières statistiques sur les violences faites aux femmes au travail montrent l’ampleur du phénomène. 80 % des femmes salariées disent être confrontées au sexisme sur leur lieu de travail, c’est-à-dire qu’elles subissent des propos ou comportements liés au sexe, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à leur dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant. Et ces agissements sexistes ne sont pas anodins, puisqu’ils peuvent créer de la souffrance, amenuiser la confiance en soi et le sentiment de compétence, conduire à des arrêts de travail répétés, voire à des démissions ou des licenciements pour celles qui les subissent. Trop souvent, on entend encore dans son service, de la part de collègues, de supérieurs hiérarchiques, de clients, des blagues sexistes, sans s’en offusquer outre mesure. Qui n’a pas entendu de blagues sur les blondes, les femmes cadres, les femmes trop ou pas assez féminines… ? Les personnes visées, en l’occurrence les femmes, peuvent elles-mêmes sembler en rire alors même qu’elles sont dénigrées, dévalorisées, niées dans leurs compétences et dans leur légitimité à être là où elles se trouvent ! Ces propos sont violents pour celles qui les reçoivent, sans qu’elles soient en capacité d’y répondre ou parce qu’elles n’osent pas le faire sous peine de passer pour la coincée de service, celle à qui on ne peut plus rien dire ! Surtout il ne faut jamais perdre de vue que dans ce genre de situation il y a des oppresseurs et des opprimées, conditionnées à être infériorisées depuis l’enfance

Le sexisme au travail est un terreau extrêmement fertile pour l’installation des violences faites aux femmes. Il est le premier pas, s’il n’est pas puni et sanctionné, vers des agissements plus graves qui peuvent aller jusqu’au viol. Le laxisme des employeurs dans ce domaine offre un véritable sentiment d’impunité aux agresseurs, qui peuvent se croire autorisés à aller plus loin. Cela peut se manifester par des injures sexistes et intimidations, du harcèlement sexuel, des agressions sexuelles, des viols et tentatives de viol. Les chiffres sont alarmants : un quart des agressions sexuelles se passent sur le lieu de travail (ce qui représente 50 000 délits par an) ; 5 % des viols ou tentatives de viol également (près de 5 000 par an1). Quant au harcèlement sexuel, on estime qu’une femme sur 5 y est confrontée au cours de sa vie professionnelle, soit plusieurs millions de femmes. Les violences au travail touchent toutes les catégories socio-professionnelles et tous les secteurs. Il apparaît toutefois que certains environnements professionnels ou situations soient plus propices aux violences : secteurs majoritairement masculins, précarité, violences intra-familiales, handicap, mères isolées, haut niveau de responsabilité.

Avant de nous pencher sur les conséquences de ces violences, encore convient-il de les définir et de bien les différencier. Il n’est pas rare qu’une agression sexuelle soit considérée comme du harcèlement sexuel ou qu’une tentative de viol ou un viol comme une agression sexuelle. Or pour repérer au mieux les violences, il faut savoir les reconnaître et les distinguer. Le viol ou tentative de viol est défini comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. C’est un crime jugé en cours d’assise ». Les agressions sexuelles autres que le viol sont définies comme « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise » (il peut s’agir d’une main aux fesses, sur les cuisses, les seins ou le sexe, de baiser forcé, d’attouchement sans pénétration, subis et donc dénués de tout consentement). Quand au harcèlement sexuel (qui n’a été défini pour la première fois en France qu’en 1992, puis abrogé en mai 2012 pour être ensuite réintroduit en août de la même année), il est caractérisé par « le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ». Il est également caractérisé par « le fait d’user (même de façon non répétée) de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l’auteur des faits ou au profit d’un autre ». Les jurisprudences liées au harcèlement sexuel, quoique peu nombreuses comparativement aux nombres de plaintes et plus encore de situations, ont permis de mieux en préciser les contours. Cela peut aller des compliments répétés sur le physique, aux questionnements sur la vie privée sexuelle de la salariée, de l’exposition à des images pornographiques dans l’environnement de travail à des envois privés (MMS, mails) de photos intimes, d’invitations réitérées en dehors du travail (malgré plusieurs refus) au chantage à l’embauche ou à la promotion en échange de faveurs de nature sexuelle…

Ces violences ont des impacts importants sur la santé des femmes victimes, et donc sur leurs carrière et vie personnelle. Elles peuvent conduire à des états dépressifs, des situations de mises en danger (conduites addictives, auto-destruction pouvant aller jusqu’au suicide), isolement… en permanence, le cerveau de la victime est colonisé par les mots, par les attitudes de l’agresseur, laissant peu de répit au corps et à l’esprit pour souffler. L’enquête Evènements de vie et santé (DREES2) de 2006 démontre une surconsommation des soins des femmes victimes de violences par rapport aux femmes non victimes, ainsi qu’un taux d’arrêts de travail nettement supérieur. La consommation régulière d’antidépresseurs, de tranquilisants et de somnifères est en moyenne deux fois supérieure chez les femmes victimes de violences par un auteur connu que chez les autres femmes. La consommation de ces produits peut avoir un impact sur la capacité et l’aptitude des femmes à tenir leur poste de travail. Très souvent,s’installent également une perte de confiance en soi et une culpabilité exacerbée, générée par la stratégie de l’agresseur qui consiste à renverser la responsabilité sur la victime. Loin d’alerter les employeurs, ces signaux peuvent se retourner contre les victimes et donner lieu à des sanctions et des licenciements pour insuffisance professionnelle, quand ce ne sont pas les victimes qui démissionnent pour échapper à cette situation qu’elles gèrent le plus souvent seules. En effet, une enquête récente faite par le Défenseur des droits indique que près de 30 % des victimes n’en parlent à personne (même pas à leur entourage) et que moins d’un quart en font part à l’employeur. Rien d’étonnant d’ailleurs, quand on sait la manière dont ces situations sont traitées en interne. Dans cette même enquête, 40 % des femmes victimes ayant dénoncé des violences au travail auprès de leur employeur estiment avoir été lésées dans le traitement de leur affaire et 48 % considèrent que l’auteur n’a finalement pas été sanctionné. Plus inquiétant, les représentant.es du personnel ne représentent que 7 % des personnes informées par les victimes. Ce chiffre doit nous interroger et n’est certainement pas le fruit du hasard. Si les victimes ne se tournent pas vers les syndicalistes, c’est bien qu’elles pensent que celles-ci et ceux-ci ne pourront pas les aider. La question est : pourquoi ?

Un enjeu syndical

La prise en charge des femmes victimes de violence au travail ne s’improvise pas et peu de militant.es y sont véritablement formé.es. Il s’agit bien souvent d’une affaire de spécialiste (généralement une militante), sur laquelle repose la mission de traiter la situation du début à la fin. Or, l’une des bases du syndicalisme est bien la défense individuelle et collective des salarié.es, qu’ils/elles soient hommes ou femmes. Est-ce à penser que les violences faites aux femmes seraient secondaires, comparativement aux revendications salariales ou à l’amélioration des conditions de travail par exemple ? Il y a sans doute de cela dans certaines équipes, la question de la division des travailleur.euses étant mise en avant pour ne pas traiter les situations. D’ailleurs, il n’est qu’à vérifier la non distribution de tracts concernant les revendications spécifiques aux droits des femmes ou encore la difficulté à appeler à la grève pour le 8 mars (journée internationale de lutte pour les droits des femmes) et plus encore à l’organiser. Pourtant, la capitalisme tire profit de la situation d’oppression des femmes (inégalités salariales et de carrières, dévalorisation des métiers dits « féminins », travail domestique gratuit…), tout en la renforçant. Il en va de notre légitimité à représenter l’ensemble des salarié.es, sans quoi notre objectif de transformation sociale n’est qu’un vœu pieu et finalement peu crédible. Comment des salariées victimes pourraient-elles se tourner vers les syndicalistes quand aucune expression de défense des droits des femmes, de dénonciation des inégalités et des violences n’en émane ?

Par ailleurs, les équipes syndicales ne vivent pas en dehors de la société et sont impactées, comme les autres sphères, par une certaine tolérance pour les propos et comportements sexistes, militantes et militants baignant dans la culture du viol. Celle-ci tend à minimiser, voire à nier les violences sexuelles dont les femmes sont majoritairement victimes. Enfin, les comportements virilistes de certains camarades sont également des facteurs de méfiance et de défiance. Quand on sait les difficultés pour les femmes victimes de violences à parler, à dénoncer (et ce pour plusieurs raisons : honte, culpabilité, isolement, peur de ne pas être crues, peur des sanctions et du licenciement, peur des représailles…), il est plus que nécessaire d’avoir des militant.es formé.es sur ces questions. Tout d’abord formé.es au repérage des violences, qui ne sont pas forcément visibles et sont le plus souvent insidieuses. Ensuite, formé.es à la prise en charge des victimes : de quelle manière les recevoir, comment les écouter, quels leviers actionner, vers qui orienter (pour les aspects juridiques, médicaux et psychologiques)… ? Autant de questions qui ne se traitent pas à la légère au vu de la fragilité et de la vulnérabilité des femmes victimes.

Si nous ne pouvons, en tant que syndicalistes, gérer tous les aspects des conséquences des violences faites aux femmes au travail, nous avons en revanche quelques leviers d’intervention, que cela soit en termes d’action ou de prévention. Les tracts, les panneaux syndicaux, les heures d’information syndicale sont des vecteurs d’expression non négligeables. Ils peuvent permettre de rappeler les lois en matières de violences (définitions, sanctions prévues) mais également représenter un message envoyé aux femmes (ainsi qu’à d’éventuels témoins) qu’elles seront entendues et accompagnées quand elles décideront de dénoncer des comportements et/ou des violences sexistes. C’est aussi une manière de s’adresser clairement aux employeurs et de leur rappeler leur obligation (de moyens) de santé et de sécurité envers leurs salarié.es. Certaines instances du personnel sont aussi des lieux d’interventions : les CHSCT (quand ils existent encore), notamment par la mise en place de plans de prévention des agissements sexistes ou d’enquêtes, voire d’expertises, suite à des situations de violences sexistes. Les CSE tout juste mis en place semblent plus limités en terme d’action, mais doivent être investis sur ces questions. Par ailleurs, les négociations portant sur l’égalité professionnelle sont des moments pertinents pour porter nos revendications concernant l’élimination des violences faites aux femmes dans la branche, l’entreprise ou l’administration. Imposer ce thème n’est pas chose aisée, mais est indispensable afin que les violences faites aux femmes au travail (qu’elles émanent d’un collègue, d’un supérieur hiérarchique, d’un donneur d’ordre ou encore d’un client) soient reconnues, mais également traitées rapidement lorsque des situations se présentent. Il est en effet plus facile de s’appuyer sur un texte fixant les modalités de mise en œuvre de mesures (éloignement de l’agresseur ou du harceleur, maintien dans l’emploi, aménagement de poste, implication de la médecine du travail, accompagnement juridique… par exemple). Un accord peut également prévoir une campagne d’affichage spécifique, ou par voie de communication interne, pour prévenir les violences sexistes sur le lieu de travail (sanctions encourues, promotion des comportements non-sexistes), ainsi que la formation obligatoire de l’encadrement sur ces questions.

Evidemment, l’action collective, la solidarité entre collègues et donc l’installation d’un rapport de force, sont des moyens de lutte efficaces qui s’adressent à la fois aux agresseurs et aux employeurs. Il peut s’agir d’arrêts du travail, de pétitions, ou encore d’exercices collectifs du droit de retrait, mais également (comme cela s’est déjà vu) de femmes signifiant collectivement à un agresseur de cesser ses comportements ! Les leviers d’intervention se situent également à l’extérieur de l’entreprise. Pour le secteur privé, l’Inspection du travail peut être une alliée de taille, de par ses prérogatives l’autorisant à mener sa propre enquête et à déposer plainte directement auprès du procureur. Les associations d’aide aux victimes, acteurs majeurs et spécialisés, doivent être également sollicitées. En matière de violences sexistes, l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail) est un partenaire privilégié de par son expertise et son expérience juridiques, judiciaires et d’accompagnement des victimes. Cette dernière déplore d’ailleurs souvent de ne pas plus travailler avec les équipes syndicales, puisque la plupart des femmes qui y font appel le font seules, sans accompagnement syndical.

Cela a été souligné plus haut, la formation des militant.es est indispensable pour une bonne prise en charge. Cela passe évidemment par la formation syndicale. Depuis 2006, la formation « Agir syndicalement contre les inégalités et stéréotypes de genre » est proposée aux Solidaires locaux. Elle permet, pendant 2 jours, de réfléchir aux mécanismes de domination masculine, interroge les stagiaires sur leurs propres représentations et tentent d’apporter quelques réponses au traitement des inégalités par le biais de mises en situation. Lors de ces stages, il est apparu que les violences sexistes (et notamment les violences faites aux femmes au travail) revenaient systématiquement (preuve que nos équipes y sont confrontées mais s’avèrent démunies). D’où l’élaboration d’une formation spécifique « Agir syndicalement contre les violences sexistes et sexuelles», afin de répondre à cette demande. Des formations de formatrices et formateurs ont également été proposées afin que les équipes soient elles-mêmes armées et puissent former le plus largement possible leurs militant.es localement. Au-delà de l’apprentissage des actions à mener dans la lutte contre les violences faites aux femmes, les formations sont de véritables moments de prise de conscience des inégalités et des violences, y compris au sein de nos structures.

Agir aussi dans nos structures

En effet, les organisations syndicales (quelles qu’elles soient) reproduisent en leur sein des inégalités, véhiculent des stéréotypes et acceptent des comportements sexistes, voire des violences sexistes et sexuelles envers des militantes. Or, la question de la place des femmes dans le syndicat est en lien direct avec la lutte contre les agissements et les violences sexistes. Faire l’économie de nous pencher sur ces questions en interne nous coupe inévitablement des victimes de violences au travail. Les violences sexistes dans les structures syndicales, si elles ne sont pas traitées et condamnées, éloignent les militantes de ces collectifs. Cela renforce le comportement des militants auteurs et de leurs alliés. Les attitudes et comportements machistes que peuvent renvoyer certains militants syndicaux sont autant de freins pour les salariées victimes de violences au travail, qui souhaiteraient interpeller les organisations syndicales sur ce qu’elles subissent. D’expérience, il est manifeste que plus les structures syndicales sont investies par les femmes, plus les questions féministes y sont portées et plus leur expression et leurs revendications en matière de droits des femmes sont fortes et audibles.

Nier le sexisme et les violences sexistes qui se produisent en interne ne grandit pas les organisations. Reconnaître (y compris publiquement) que cela existe, et qu’en conformité avec nos valeurs féministes et antisexistes, nous devons les combattre est un gage de crédibilité. En 2016, Philippe Martinez déclarait lors d’un discours à la Fête de l’Humanité : « La CGT n’est pas machiste, mais il y a trop de machos à la CGT ». Une telle affirmation aurait été sûrement impensable quelques années auparavant et n’aurait pu être prononcée sans le travail d’analyse et de conviction mené par les militantes de la commission Femmes mixité de la CGT. Cela ne signifie pas pour autant que tout est réglé dans la confédération mais marque tout de même une prise de conscience et de position non négligeable. Dans Solidaires, la commission Femmes travaille depuis la création de notre union syndicale à la lutte pour les droits des femmes, toujours en essayant d’articuler les différentes dominations (de classe, de sexe, raciales…). Elle produit des outils à visée interne (résolution de congrès, formations, notes…) et externe (tracts, appel à la grève des femmes chaque 8 mars, affiches, brochures…). Notre activité syndicale ne peut faire l’économie d’une démarche féministe, alliant revendications spécifiques, luttes et utilisation du droit. Cette démarche doit, plus que jamais, s’affirmer dans notre projet syndical et être porté par l’ensemble de nos structures, qu’elles soient nationales ou locales. La transformation sociale et l’émancipation de toutes et tous, auxquelles nous travaillons et pour lesquelles nous militons chaque jour, ne peuvent qu’être le fruit d’une lutte contre toutes les oppressions, sans en oublier aucune. La lutte contre le patriarcat et contre ses manifestations les plus graves, les violences faites aux femmes, n’est pas une lutte de seconde ordre et doit être une priorité pour l’ensemble du mouvement syndical. C’est aussi un enjeu de renouvellement et de pérennité pour l’ensemble de nos structures.

Gaëlle Differ

1 Les chiffres cités concernent la France.

2 Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques – Ministère des Solidarités et de la Santé.

Gaëlle Differ

Gaëlle Differ, membre de la commission Femmes de l’Union syndicale Solidaires, est secrétaire de la fédération SUD PTT.

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