Ce que tout révolutionnaire devrait savoir sur l’antiterrorisme

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Et puis on aurait tort de se laisser impressionner par le schéma du mécanisme apparemment si perfectionné de la Sûreté impériale. Il y avait bien au sommet quelques hommes intelligents, quelques techniciens d’une haute valeur professionnelle : mais toute cette machine reposait sur le travail d’une nuée de fonctionnaires ignares. Dans les rapports les mieux confectionnés, on trouve les énormités les plus réjouissantes. L’argent huilait tous les engrenages de la vaste machine ; le gain est un stimulant sérieux mais insuffisant. Rien de grand ne se fait sans désintéressement. Et l’autocratie n’avait pas de défenseurs désintéressés.

Victor Serge1, Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression

Interdictions de manifester sous prétexte de lutte contre la « menace terroriste », extension à l’infini des pouvoirs des services de renseignement et des incriminations liées au « terrorisme », assignations à résidence au motif de l’état d’urgence, utilisation des moyens de l’antiterrorisme contre des actions menées dans le cadre du conflit né de la loi Travail, check points et contrôles à l’entrée des rassemblements publics, qu’ils soient politiques ou non, patrouilles de militaires en armes en pleine rue, débats récurrents autour des fichés S, articles de journaux soufflés par la DGSI2 autour du péril « ultra gauche » – le moins que l’on puisse dire est que les conditions de l’action politique changent. Il y a, comme qui dirait, une « mutation de paradigme ».

Depuis 15 ans, chaque attentat est utilisé pour effacer pas à pas toute trace de dissensus. Chaque nouvelle attaque est mobilisée afin de refaire une unité nationale toujours plus problématique, pour un temps toujours plus bref. À la pacification des mœurs répond la massification des peurs. On se souvient encore du rehaussement opportun de l’indice de la « menace terroriste » par Brice Hortefeux au tout début du mouvement contre la réforme des retraites en 2010. Une obscure fatalité veut que chaque grande explosion d’anticapitalisme, depuis 15 ans, se trouve opportunément refoulée par telle ou telle explosion de « terrorisme ». Le souvenir du contre-sommet de Gênes a été presque instantanément balayé par l’attaque du 11 septembre ; celui de Gleneagles en Écosse, en 2006, par l’attentat du métro de Londres. Et si nul n’a entendu parler, en France, de la manifestation qui a secoué le cœur financier de l’Europe à Francfort en 2015, c’est en grande partie du fait de la fusillade du Bardo à Tunis le jour même. On s’imagine très bien ce qui serait advenu du conflit du printemps 2016 si l’État avait pu alors se mettre sous la dent quelque massacre plus ou moins revendiqué par l’État Islamique. Rien de nouveau, à vrai dire, sous le soleil. En 1899, Francis de Pressensé écrivait déjà au sujet des lois scélérates3 : « La France a connu à plusieurs reprises, au cours de ce siècle, ces paniques, provoquées par certains attentats, savamment exploitées par la réaction et qui ont toujours fait payer à la liberté les frais d’une sécurité menteuse. » Ce qui est plus nouveau, et plus déstabilisant, c’est de voir l’État Islamique chasser sur un terrain qui fut longtemps le privilège de la cause révolutionnaire : la promesse d’une vie radicalement autre alliée à une foi dans la cause qui va jusqu’au point d’accepter de mourir pour elle. De ce point de vue, on ne peut que constater la disproportion entre la propagande en faveur du Rojava4 et celle de l’État Islamique.

La question, pour nous, est donc la suivante : comment ne pas se laisser broyer par la mâchoire formée d’un côté par la mise en scène du « terrorisme » et de l’autre par celle de l’antiterrorisme. Plus les gouvernements seront discrédités, plus l’adhésion à la politique menée s’effondrera – et elle ne cesse de s’effriter d’année en année -, plus les gouvernements auront recours à l’état d’urgence et à la soi-disant « lutte contre le terrorisme » pour maintenir l’ordre et étouffer dans l’œuf des révoltes toujours plus logiques.

Il y a presque dix ans, survenaient, en novembre 2008, les arrestations à Rouen, Tarnac, Baccarat et Paris qui furent médiatisées sous le nom de « l’affaire de Tarnac ». Le prétexte en était une série de sabotages de caténaires sur des lignes TGV revendiqués par des anti-nucléaires allemands qui protestaient contre le transport de déchets CASTOR5 partant de La Hague à destination de Gorleben, dans le Wendland. Il s’agissait pour la ministre de l’Intérieur de l’époque d’entériner l’une de ses intuitions : la déroute de la gauche parlementaire devait produire mécaniquement une radicalisation de la jeunesse politisée. Cette vague d’arrestations fut menée par la Sous-Direction Anti-Terroriste (SDAT), et la promotion de ce fulgurant succès policier assurée, un jour férié de surcroît, par l’ensemble des journaux télévisés. Le montage était tellement grossier et la qualification terroriste tellement exorbitante pour le sens commun qu’un large mouvement de soutien aux inculpés mit à mal la manœuvre policière. Au terme d’une bataille judiciaire longue d’une décennie, la qualification terroriste dut finalement être abandonnée. Un procès en correctionnelle, voulu aussi expéditif que possible et fait pour priver la défense de toute citation à l’audience des responsables du montage, doit avoir lieu du 10 au 18 octobre 2017. Il est d’ores et déjà admis que cette affaire est un fiasco comme l’antiterrorisme français n’en a pas connu depuis l’affaire Chalabi6 à la fin des années 1990. Tout est fait, par les usuels tours de passe-passe judiciaires, pour faire en sorte que ce procès ne soit surtout pas le procès de l’antiterrorisme français ; c’est pourtant ce que nous comptons bien en faire.

Avant même nos arrestations, sous la plume d’Eric Hazan dans Politis – puisque des camarades avaient déjà été arrêtés sous antiterrorisme pour détention de fumigènes alors qu’ils se rendaient à une manifestation contre le centre de rétention de Vincennes -, nous soutenions que « l’antiterrorisme n’a rien à voir avec le “terrorisme“. Il s’agit d’une technique de gouvernement » (Les habits neufs de l’ennemi intérieur, 15 mai 2008). Par la suite, une fois dans les fers, nous n’avons cessé de le répéter : ce montage ne nous visait pas centralement nous, qui n’étions qu’une menace très relative, mais l’ensemble de la population, qu’il s’agissait de mettre au pas. Il importait, en faisant un exemple, d’inaugurer un nouveau traitement terrifiant de toute insubordination déterminée. Il faut croire que, si tant de gens qui ne partageaient pas nécessairement les vues de L’insurrection qui vient7, nous ont alors soutenus, ce fut en vertu d’une telle prescience : si cette opération marchait, sa logique ne pourrait que s’étendre rapidement, par cercles concentriques, à bien d’autres gens, militants ou pas. Le quinquennat Hollande n’aura pas manqué de confirmer cette prévision. Ce qui se déroule sous nos yeux depuis les attentats de 2015 est la réalisation en grand de ce que nous avons appelé « l’antiterrorisme comme forme de gouvernement ». Alors que ces attentats pourraient très bien donner matière à réflexion – par exemple sur le fait que depuis une décennie on ne cesse d’insulter musulmans et immigrés sur la place publique à peu près chaque semaine, ou sur l’opportunité pour l’armée française de se projeter et de tuer, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, aux quatre coins du monde -, ils sont plutôt matière à réaction, à réaction gouvernementale notamment. On imagine sans peine comment, lorsqu’un de ses conseillers a fait remarquer à François Hollande que cette idée de se rallier à la guerre sainte contre le terrorisme sous l’égide des USA ne pouvait que majorer les risques d’attentats en France, il a dû prendre sa moue la plus grave et s’est fendu d’un « c’est un risque que la République doit assumer » – ce qui signifiait quelque chose comme « étant donné mon impopularité et l’état de décomposition de la politique, un attentat est bien évidemment l’une de ces rares choses susceptibles de ramener dans mon giron toute cette population qui me fuit et me méprise ». Toute la schizophrénie des dirigeants consiste à devoir s’émouvoir publiquement de tel ou tel massacre, tout en sachant pertinemment que cela leur offre une plus grande latitude pour gouverner et quelques bons points dans l’opinion publique qu’ils auraient grand mal à obtenir autrement. La déclaration de l’état d’urgence, sans cesse reconduit depuis lors, en vertu de la loi de 1955 proclamée face aux « événements » en Algérie, devait pousser à son comble de netteté ce que laissait entrevoir, à son échelle infime, l’affaire dite « de Tarnac ». À tel point que, dans la meilleure tradition vichyste, le patronat peut désormais tranquillement qualifier de « terroriste », lors d’une grève, un responsable syndical guère enclin à la révolution.

Nous aimerions développer ici quelques-unes des conclusions auxquelles nous ont amenées quelques lectures et quelques années de lutte contre l’appareil antiterroriste.

L’antiterrorisme est une politique globale, mise en œuvre nationalement

a. Il est notoire que, parmi les onze propositions en vue d’une législation antiterroriste commune déposées par l’Union Européenne à l’automne 2001 « en réaction aux attentats du 11 septembre », six étaient déjà examinées avant les attentats, quatre étaient en préparation et une seule, sur le droit d’asile et l’immigration, était nouvelle. On sait aussi que la Grande-Bretagne, véritable locomotive en la matière, avait d’ores et déjà voté son Terrorism Act en 2000 qui, tout comme la future législation européenne, visait sans le dire les mouvements subversifs, notamment les écologistes radicaux et le mouvement anti-globalisation. Pour le général Fabio Mini, après Gênes8, il ne fait dès cette époque pas de doute que « la contestation violente du système mondial [est] équivalente dans ce cas au terrorisme ». Identiquement, lorsque l’on met à la tête de la Direction du Renseignement de la Préfecture de Police de Paris une femme issue de la DGSI qui recrute sans coup férir 50 nouveaux agents pour la section « subversion violente », on voit à quoi servent aussi les crédits alloués aux services de renseignement au titre de la « lutte contre le terrorisme ».

b. Dans la décision-cadre du Conseil de l’Union européenne du 13 juin 2002 relative à la lutte contre le terrorisme, est défini comme terroriste tout acte susceptible de « porter gravement atteinte à un pays ou à une organisation internationale », quand son auteur a pour but de « gravement intimider une population », ou de « contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque », ou encore de « gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou une organisation internationale » – ce qui résume assez bien en quoi consiste, traditionnellement, une révolution. Par son flou volontaire, cette définition permet de frapper aussi bien un mouvement de grève générale visant à faire plier un gouvernement qu’un contre-sommet – et seulement accessoirement une organisation pratiquant la lutte armée. C’est d’ailleurs comme cela qu’elle avait été interprétée par nombre de militants à l’époque. Il n’y avait là rien de nouveau : c’est avec de pareils arguments que Margaret Thatcher avait tenté, au début des années 1980, d’appliquer la loi antiterroriste à la grève des mineurs. Comme l’atteste aujourd’hui le programme d’Emmanuel Macron : il faut une débauche de services de sécurité et de surveillance pour assurer le règne de la liberté libérale.

c. L’application de l’antiterrorisme aux mouvements contestataires est, entre-temps, entrée dans les mœurs. En Espagne, des gens qui avaient participé, durant le mouvement dit « des indignés », au blocage du parlement catalan à Barcelone le jour du vote d’un plan d’austérité ont été convoqués devant l’Audiencia Nacional, la juridiction antiterroriste. En Grèce, ce furent, parmi tant d’autres, des camarades qui avaient occupé la mairie en réponse à une opération antiterroriste au Pirée, qui furent menacés du même sort. En France, les moyens de l’antiterrorisme ont été employés pour surveiller et arrêter ceux qui, à Rennes, lors du conflit déclenché par la loi Travail, entendaient faire une opération « transport gratuit » en neutralisant des composteurs de billets. Cela ne donna lieu qu’à une simple « association de malfaiteurs », mais la méthode porte la signature de la DGSI. En Italie, quatre camarades furent accusés de terrorisme pour avoir participé à une action collective, revendiquée par la totalité du mouvement No-Tav, au cours de laquelle un compresseur du chantier de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin avait été incendié. L’incrimination de terrorisme fut au départ employée car, ce faisant, ils auraient tenté de « contraindre les pouvoirs publics » à ne pas construire cette ligne et auraient causé « un grave dommage pour le pays », en lésant son « image ». Ils endurèrent, pour ce fait, des conditions de détention et de procès réservées aux chefs mafieux. Plus récemment, au Brésil, ce sont des gens qui ont eu le front d’organiser une manifestation contre le Mondial qui ont été arrêtés sous antiterrorisme. En vérité, ce sont tous les gouvernements, des plus autoritaires aux plus « démocratiques » qui ne cessent de se doter de législations antiterroristes toujours plus débridées afin de mettre la police et les services de renseignements au-dessus des lois et d’avoir les mains libres pour neutraliser toute contestation naissante. D’ailleurs, on ne parle plus de « guerres » en Syrie, en Ukraine, en Afghanistan, au Yémen, au Mali ou en Irak, mais de simples opérations « antiterroristes », fussent-elles menées à coups de tirs de mortiers et de bombardements aériens.

d. En 2001, en réaction à Gênes, le rédacteur en chef de la Revue Italienne de Défense écrit : « Étant donné que les forces de l’ordre connaissent bien ces guérillas antimondialistes, il ne devrait pas être difficile d’établir une banque de données européenne-internationale en vue d’identifier préalablement les individus dangereux, d’infiltrer les organisations et juste avant un événement à risque, de procéder à des mesures préventives, comme le recueil forcé de signatures, les contrôles frontaliers et la suspension de la convention de Schengen. » Plus explicitement, le président d’un quelconque Centre d’Études Stratégiques italien, préconise, face aux « mouvements altermondialistes » : « un contrôle généralisé du territoire par le biais d’une collaboration organisée et permanente entre les institutions militaires et les forces de police locales », « la création de centres d’entraînement spécialisés qui travailleront en étroite collaboration avec les Ministères de la Défense et de l’Intérieur », « empêcher l’organisation d’événements internationaux destinés à crédibiliser les activistes et leurs motivations », « inciter la presse et les médias à s’autodiscipliner (y compris par le biais de pressions institutionnelles plus ou moins apparentes) », « modifier le code pénal », « la désinformation et l’infiltration d’agents provocateurs dans le but de contrôler et de saboter » et enfin « une utilisation discrétionnaire de la rétorsion ». Il conclut : « les institutions impliquées dans cette grande offensive pourront également avoir recours à tout un éventail de contre-mesures théorisées et appliquées par les écoles américaine de contre-insurrection et française, de guerre révolutionnaire. »

L’antiterrorisme n’est pas d’abord une forme de répression judiciaire, mais un mode de gouvernement

a. Contre toute apparence, l’antiterrorisme ne vise pas centralement ceux sur qui il s’abat, mais la population en général. Il vise à obtenir, en frappant certains, un effet sur tous les autres. Que ce soit pour les rassurer en accréditant la fiction que le gouvernement serait là pour les protéger de tant de menaces, ou pour distiller un certain émoi, un certain état de terreur et de paralysie opportun dans la population – en frapper un pour en effrayer cent. Bien avant les révélations d’Edward Snowden au sujet des programmes de surveillance généralisée des communications, le Patriot Act de 2001 et le Terrorism Act anglais de 2000 avaient explicitement autorisé la surveillance de tous au nom de la « lutte contre le terrorisme ».

b. Une généalogie de l’antiterrorisme nous ramène à la guerre d’Algérie. À l’époque, « l’antiterrorisme » désigne l’activité clandestine de groupes tels que la Main Rouge, formés par les services secrets français afin de provoquer le FLN9 et qui commettaient assassinats ciblés comme attentats à la bombe contre la population algérienne. Cette généalogie se poursuit avec la « stratégie de la tension » mise en œuvre dans les années 1970 en Italie pour contrer le mouvement révolutionnaire. Elle passe ensuite par les GAL (Groupes Antiterroristes de Libération) en Espagne et en France qui, de 1983 à 1987, sous l’égide du ministère de l’Intérieur espagnol, vont mener plus de 35 opérations, allant là aussi de l’attentat à l’assassinat, contre ETA10. Lors du procès des GAL, le directeur de la Guardia Civil, le général José Antonio Sáenz de Santamariá, déclarera : « La lutte antiterroriste ne peut être poursuivie dans le cadre de la loi. À cet égard, nous sommes le plus souvent au bord de la loi, en dehors de la loi et de temps à autre dans le cadre de la loi… mais il n’y a aucune autre manière que d’utiliser la guerre irrégulière contre ces types qui vous tirent dans le dos. La règle de la loi est une bonne chose mais nous ne pouvons pas définitivement la respecter parce qu’elle fait le jeu des terroristes. » Il ajoutait en 1995, dans une interview au journal El país : « Dans la lutte antiterroriste, il y a des choses que l’on ne doit pas faire. Si on les fait, il ne faut pas le dire. Si ça se dit, il faut tout nier. »

c. Le « terrorisme » n’est de fait pas une catégorie juridique. Il n’y a pas de définition juridique du terrorisme, c’est pourquoi il y en a tant – plus d’une centaine de différentes de par le monde. « Terrorisme » est une catégorie politique. C’est l’impossible traduction, dans le langage du droit, de la catégorie politique d’« ennemi ». Est terroriste qui a été déclaré tel par le souverain, car c’est la prérogative du souverain que de désigner l’ennemi. Ainsi, il n’est pas rare que le « terroriste » d’hier devienne, au hasard d’un renversement de régime, le souverain d’aujourd’hui, et inversement. Yitzhak Shamir tout comme Nelson Mandela ont été à la tête d’« organisations terroristes » avant de devenir chefs d’État. C’est un tel sort qu’ont connu aussi, à vitesse accélérée, les Frères Musulmans en Égypte : en l’espace de quelques années, ils sont passés de « terroristes » à gouvernants avant d’être rendus à leur statut initial. En Tunisie, quelques jours avant de fuir le pays dans son jet privé, Ben Ali qualifiait à la télévision de « bandes terroristes » les manifestants qui allaient devenir pour peu de temps, il est vrai, les « héros de la révolution ».

d. L’antiterrorisme extrajudiciaire qui exécute avant tout jugement à coups de missiles tirés depuis des drones, d’opérations spéciales sur toute la surface du globe ou dans le cadre d’arrestations suivant des attentats, n’est pas séparable de l’antiterrorisme judiciaire qui mène des procédures-fleuves et incarcère pour des décennies. Ce sont deux aspects d’un même mode de gouvernement, c’est-à-dire d’une même guerre menée à la population. Il est désormais avéré que la police antiterroriste a rétabli en France, dans le cadre de ses opérations, la peine de mort que la loi a proscrit. Une règle tacite veut que l’on prive désormais de la vie ceux qui présentent une menace caractérisée – ce qui a, en outre, l’avantage de les priver de toute tribune en cas de procès. Quand le droit est explicitement conçu comme une « arme contre le terrorisme », il ne faut pas s’étonner que les armes se mettent à prononcer elles-mêmes des sentences de mort.

L’antiterrorisme est le nom d’une guerre, d’une guerre psychologique mondiale

a. Cela fait un siècle, depuis la Première Guerre mondiale en fait, que l’on sait que la guerre n’est pas un phénomène simplement militaire, mais un fait social total – la victoire impliquant aussi bien l’industrie que la santé, la propagande que le contrôle des comportements. Mais ce n’est que depuis les guerres de décolonisation que l’on en est venu à penser comme central l’aspect psychologique de la guerre. Et il n’est pas surprenant, les guerres de décolonisation étant des guerres menées au sein de la population et contre elle, que les techniques de l’action psychologique se soient depuis lors diffusées partout, du marketing à la politique en passant par la police. Qui n’a pas pour but, de nos jours, de gagner les cœurs et les esprits, de la pop star à la multinationale en passant par le général en opération ? L’École de guerre économique dispense de passionnantes formations aux managers des grandes entreprises françaises pour leur enseigner comment user de l’ « action invisible » afin de conquérir des marchés. Ces formations ont en outre le mérite d’assurer une certaine fidélité des cadres civils les plus influents à la hiérarchie militaire. Il paraît que ces cadres s’en trouvent d’ailleurs flattés.

b. La guerre psychologique, qu’elle consiste à pratiquer la torture, à manipuler l’opinion ou à infiltrer une organisation, vise à façonner les perceptions, celles de l’adversaire, de son propre camp ou de la masse flottante de la population. Elle est une intervention sur la carte mentale à partir de quoi chacun s’oriente dans l’existence, sur la combativité même de l’ennemi dont dépend tout combat effectif. Dans une note écrite au Secrétaire d’État John Foster Dulles, le 24 octobre 1953, l’ancien Président des États-Unis, Dwight D. Eisenhower, définit la guerre psychologique comme étant n’importe quoi, « du chant d’un bel hymne jusqu’à l’acte de sabotage le plus ostentatoire ».Dans une Notice d’information sur la défense intérieure du territoire et la guerre psychologique durant la guerre d’Algérie, l’armée française la caractérise ainsi : “C’est l’emploi planifié de la propagande et de tous moyens propres à influencer les opinions, les passions, les attitudes et le comportement de groupes humains, amis, neutres ou ennemis, en vue d’aider à la réalisation des buts nationaux du Pays ». Ce qui est en jeu ici, c’est le débarquement des armées sur le continent noir du préconscient, le contrôle par le gouvernement de l’affectivité même des populations, une extension inédite du domaine de la lutte.

c. Le terrorisme est le premier crime affectif de l’Histoire. Ce que l’on reproche au terroriste n’est pas centralement d’avoir commis ou médité un acte, de professer telle ou telle doctrine antidémocratique, mais bel et bien de répandre la terreur, par sa simple existence. Et la terreur est un affect. L’acte du terroriste, la violence du terroriste, c’est son existence même. Son existence terrifiante. Or il n’y a pas d’existence terrifiante. Il n’y a que des récits, des mises en scène, des images qui visent sciemment à produire le sentiment de terreur. Il y a aussi des façons d’accueillir ces récits, ces images qui désactivent ce sentiment. C’est-à-dire que le caractère terroriste d’un meurtre, d’un visage ou d’un mot d’ordre, ce sont ceux qui contrôlent la sphère publique, le récit social dominant, qui le déterminent ; soit, les forces universellement alliées de l’antiterrorisme : les puissances médiatiques et spectaculaires. Il leur arrive évidemment d’échouer dans leur entreprise de suggestion de masse : les photos des crochets utilisés traditionnellement par les autonomes allemands pour saboter les caténaires, même surmontées du titre « les crochets de la terreur », même placées en Une des journaux lors de nos arrestations, n’ont pas apeuré grand monde.

d. Les forces du spectacle, depuis bien longtemps maintenant, ont entrepris d’associer au fait de l’émeute, de l’action directe ou de la révolte, non le sentiment de libération, le sentiment de mieux respirer, d’être soudain moins seul dans l’univers automatique qui nous écrase, mais l’effroi. La seule évocation du « Black Bloc », malgré toutes les explications contraires, veut induire la nécessité d’avoir peur – peur d’en être frappé, ou peur d’y être associé. De la même façon, il n’y a plus une grève conséquente que l’on ne tente pas d’identifier à une « prise d’otages ». Il est crucial de parvenir à se défaire de ce sortilège. Ne jamais se laisser isoler en correspondant à son image et à l’affect qui la suit mécaniquement. Susciter la complicité. Associer à nouveau à l’idée de révolution celle d’affranchissement, de joie. Depuis les manifestations qui ont suivi, à Toulouse comme à Nantes, l’assassinat de Rémi Fraisse mais aussi lors du conflit déclenché par la loi Travail, des banques ont été mises en morceaux. Le gouvernement, dans son éternelle tâche contre-insurrectionnelle, a bien entendu fait tourner en boucle ces images d’émeute, de destruction, de banques commençant à prendre feu en incriminant comme à l’accoutumée les « Black Bloc », les « anarchistes » et autres «autonomes». L’opération n’a pas toujours eu l’effet escompté : des esprits bien inspirés ont parfois eu la malice de taguer sur les banques en miettes « tiens, tes agios ! ». Des « violents » qui ont de l’humour : voilà qui ne cadre pas avec le storytelling spectaculaire. Il ne fait pas de doute qu’au printemps 2016 l’inventivité des graffitis a beaucoup fait pour que le partage entre « violents » et « non-violents » que tentait d’imposer le gouvernement ait si régulièrement échoué à se faire, et ce jusque dans les assemblées de Nuit Debout.

Points de départs pour défaire l’antiterrorisme

a. Il y a des attaques à l’arme lourde et des massacres, il y a des assassinats ciblés et des attentats effroyables, il y a des bombes, il y a des sabotages, mais il n’y a pas de « terrorisme » ni de « terroristes ». Dire cela aujourd’hui est à peu près aussi hérétique que de dire à un européen du XVIème siècle qu’il y a des pratiques magiques, une vieille culture paysanne et païenne, des remèdes ancestraux, d’antiques croyances manichéennes, une résistance populaire au gouvernement, une certaine autonomie féminine, mais ni de sorcières ni de sorcellerie.

b. De même que la figure de la sorcière est le produit de l’appareil inquisitorial, la figure du « terroriste » est le produit de l’appareil antiterroriste. Contrairement à ce que la formation du mot indique, la vocation de « l’antiterrorisme » n’est pas de dépister, de traquer, de combattre le « terroriste », mais de le produire en tant que tel, c’est-à-dire de produire le récit, le profil et le costume dans lequel le « terroriste » n’aura plus qu’à se glisser. Il s’agit, au fond, d’un travail de mise en scène. À l’époque de l’Inquisition, il ne manqua pas de « sorcières » pour réciter à l’Inquisiteur, avec la plus touchante spontanéité, tout ce que celui-ci attendait d’elle. Que Boris Savinkov11 ou des nihilistes quelconques revendiquent le qualificatif de « terroriste » ne rend pas cette figure plus réelle. En France, il est à noter que l’on doit à Vichy, dans sa furie anticommuniste, l’entrée du terme dans le code pénal. L’occupant allemand ne se convertit qu’à la fin de la guerre à l’usage de cette terminologie hasardeuse.

c. Chaque nouvel attentat en Occident met un peu plus à mal le récit spontanément livré dans les media depuis les années 1970 du « terroriste » déterminé, rompu aux techniques de la clandestinité et mû par un froid professionnalisme. Le portrait du meurtrier est généralement celui d’un être faible, suggestible, humilié et narcissiquement blessé qui trouve enfin là un accès à l’existence, quitte à y perdre la vie. Ce qui explose dans l’acte « terroriste », c’est alors très exactement ce qui rend la vie en Occident irrespirable au quotidien : le besoin diffus et universellement frustré de reconnaissance. Car il est vain de vouloir tirer du regard des autres notre propre sentiment d’exister. Pour quiconque s’est un peu penché sur le cas du tueur de Nice, Mohammed Lahouaiej Bouhlel, il est flagrant que ce qu’il recherchait relevait plus du quart d’heure de gloire et d’une vengeance aveugle que de la cause de l’État Islamique. Et il aurait suffi que le pilote dépressif de la German Wings sussure à son micro un « Allahou akbar ! » avant de crasher l’avion avec ses passagers pour qu’immédiatement le gouvernement se jette goulûment sur ce nouvel acte « terroriste ». Au fond, le meilleur modèle pour comprendre les gestes réputés « terroristes » est peut-être celui des massacres dans les écoles aux États-Unis : des désespérés qui n’ont pas l’impression de vivre se précipitent dans la mort en emportant un maximum de leurs semblables, sans raison valable, dans le cadre d’une féroce lutte pour la reconnaissance dont ils sont les perdants. Cela en dit plus long sur l’état de délabrement et de malaise des subjectivités en Occident que sur un conflit qui verrait s’affronter à l’échelle mondiale les « démocraties » et le « terrorisme ». Mais les premières préfèrent manifestement être jugées sur leur ennemi fantasmatique que sur ce qu’elles sont et font.

d. Il est dans l’intérêt des services anti-terroristes de produire des « terroristes », comme il est dans l’intérêt des associations caritatives qu’il y ait des misérables ou dans celui des psychanalystes qu’il y ait des névrosés. Il faut se souvenir avec quelle gourmandise la DCRI a accueilli en interne le nouveau business des gamins partant faire le djihad en Syrie – elle qui venait de voir s’effondrer en si peu de temps le « marché » des kurdes, de l’ultra-gauche et des basques, et qui commençait à sérieusement craindre pour ses crédits. « Le terrorisme, il y plus de gens qui en vivent que de gens qui en meurent », comme on blague cyniquement à la SDAT.

e. Il est commode aux gouvernants de pouvoir concentrer sur une figure extérieure le grand malaise qui habite et mine leur civilisation. Une fois que l’on a qualifié ses ennemis de « nihilistes » ou de « barbares », on a victorieusement repoussé, pour quelques temps encore, son propre nihilisme, sa propre et si patente barbarie. Il faut ajouter à cela qu’une civilisation à ce point tardive représente une telle accumulation de strates de mensonges, de mensonges quant à l’histoire, quant à la politique, quant à la vie, de mensonges qui nous constituent, qu’entreprendre le nécessaire travail de déconstruction réclame des ressources de courage et de vitalité devenues rares. On préfère donc suffoquer en surface et réagir. C’est moins fatiguant, et moins périlleux en apparence.

f. « Terrorisme » n’est pas le nom d’une réalité, c’est le nom d’une opération. Ainsi le PKK12 a-t-il pu passer en moins de deux ans, dans certains pays, du statut d’organisation terroriste à celui de héros de la lutte contre le terrorisme islamiste pour redevenir, au gré des alliances géostratégiques et des tactiques gouvernementales, une « organisation terroriste » dont le pouvoir turc entend de toute urgence « nettoyer » le pays par les moyens les plus sanglants.

g. Il y a un prestige de la terreur. Il s’attache au titre de « terroriste » une obscure gloire, comme si celui-ci procurait au simple mortel dont on l’affuble un supplément d’être inespéré. Ce prestige forme, comme pour les sorcières, le pendant de l’excès d’infamie contenu dans ce stigmate. S’il y a à borner par tous les moyens le déploiement des métastases de l’appareil antiterroriste, il n’est pas mauvais de songer à une hygiène existentielle et politique, qui consiste à ne jamais se prendre pour ce que l’on dit de vous, à ne pas ressembler à sa photo, à ne pas prendre la pose dans le costume que l’on vous a taillé. C’est le point de départ incontournable pour parvenir, en situation, à inventer des tactiques toujours nouvelles contre les toujours nouvelles menées de l’antiterrorisme.

Se défendre face à l’antiterrorisme

Nous ne prétendons nullement que, face à l’ampleur de l’opération antiterroriste déclenchée contre nous, notre défense ait été en tout point idéale. Une défense se construit dans l’adversité. Elle a affaire à des situations toujours changeantes avec lesquelles elle doit faire. Elle contient inévitablement une part de stratégie et une part d’improvisation due aux mouvements de l’adversaire. Faute d’être idéale, au moins faut-il reconnaître qu’elle fut pour partie victorieuse : à la fin, au terme de dix ans de bataille, l’antiterrorisme dut manger son chapeau. Un assaut a été repoussé. Et les inculpés de cette affaire ne sont pas les seuls bénéficiaires de ce qu’être « autonome » ne puisse toujours pas être tenu pour une marque de « pré-terrorisme ».

En novembre 2008, à peine sortis des quatre jours de garde-à-vue, une légèreté de l’administration pénitentiaire permit à quelques-uns d’entre nous de se concerter afin d’aviser sur la stratégie à adopter. Il paraissait évident que nous n’étions pas face à une simple construction policière, mais face à une opération indissociablement judiciaire et médiatique. L’adversaire anticipait à l’évidence que nous jouerions les radicaux qui refusent de combattre sur le terrain médiatique et se laisseraient ensevelir sous le flot de sa propagande. Il anticipait aussi qu’au vu du succès massif de celle-ci au moment de nos arrestations, nul n’aurait le culot de prendre notre parti. Comme le lâcha à l’un d’entre nous un officier de la SDAT lors de la garde-à-vue : « Ça y est. Vous êtes cuits. Vous êtes partis pour dix ans ». Même Libé titre : « L’ultra-gauche déraille ». Au vu de la minceur des charges, de l’énormité du montage et de l’expérience acquise à défendre de précédents camarades, nous avons décidé de nous battre sur tous les plans, y compris médiatique, y compris judiciaire. Comme le conseillait déjà Victor Serge au début du siècle passé : « Si l’accusation se base sur un faux – c’est fréquent – ne pas s’en indigner : la laisser plutôt s’enferrer avant de la réduire à néant ».

Pendant ce temps, suivant une intuition partagée, un comité de soutien comprenant l’ancien maire de Tarnac et bien des gens du village comme des communes avoisinantes, appelèrent à la constitution de comités de soutien, sur une base minimale, partout dans le pays et au-delà. Sans tarder, des amis tels qu’Eric Hazan13 ou Giorgio Agamben14 affichèrent publiquement leur soutien, et à leur suite d’autres figures considérées comme « intellectuelles ». On ne s’opposa pas non plus à ce que d’autres proches en fassent autant. Il s’agissait de briser la logique de ciblage propre à l’antiterrorisme : celui-ci tente toujours d’isoler ceux qu’il frappe de tous ceux qui l’entourent en les intimidant, et à le présenter comme un « monstre » sorti de nulle part et dont la logique ne peut être comprise de personne. Contrairement à un réflexe radical qui voudrait que l’on n’accepte le soutien que de ceux qui s’accordent en tout point avec votre « ligne politique », nous n’avons jamais cherché à contrôler la parole ni les actions de ceux qui nous soutenaient : la base en resta l’abandon de la qualification de « terrorisme » et la libération de tous les inculpés – ni plus ni moins. Lorsqu’une affaire de ce genre vous tombe dessus, il y a deux erreurs à ne pas commettre : camper le rôle du méchant que l’on a décidé de vous attribuer et peu à peu se mouler dans le rôle grotesque d’une radicalité de film, ou adopter les façons, les mots et la mièvrerie paralytiques du gentil, du bon garçon, de l’innocent, et ainsi tenter de se concilier la sympathie du public. Pour nous qui écrivons ici, nous n’avons pas laissé cette affaire altérer la direction qui était la nôtre depuis bien longtemps. Elle nous a seulement rendus plus prudents. Elle nous a occupés et encombrés un temps. Mais elle ne nous a pas empêchés d’organiser par exemple, en guise de pied-de-nez, le blocage du train CASTOR au départ de Valognes quelques années après avoir été accusés de vouloir le faire, ni de participer à toutes les luttes qui, depuis lors, ont agité le pays. Il n’est pas difficile de deviner la rancœur tenace des services de renseignement lorsqu’au printemps 2016, ils accusèrent certains d’entre nous de participer trop activement au conflit en cours ; et nous nous doutons bien qu’ils n’attendent qu’un faux pas attestable de notre part pour nous retomber dessus. Il est difficile d’oublier ces derniers mots de l’officier de la SDAT qui « gérait » la garde-à-vue de l’un d’entre nous en le livrant au dépôt du Palais de Justice : « nous nous reverrons, hein, dans des circonstances extra-judiciaires ! » La police tient à son honneur, c’est connu, et se venge toujours de ceux qui l’ont humiliée. Elle a « l’esprit de corps », comme on dit.

Face à l’antiterrorisme, nous nous sommes défiés dès le départ de nos propres réflexes militants, de nos petites fixations idéologiques. Nous avons agi stratégiquement, c’est-à-dire, non pas au vu de nos préconceptions, mais au vu de la situation. Nous avons toujours considéré que ce qui se jouait là ne nous appartenait qu’en partie, qu’il y avait un enjeu en soi à tenir tête à l’antiterrorisme – pour nous autant que pour ceux qu’il se ferait fort de martyriser si le coup de Tarnac passait. Si vous vous comportez, en pareil cas, de manière prévisible, si vous demeurez le comédien de vos idéaux politiques supposés, vous êtes cuits. Il faut se réserver un degré de mobilité tactique maximal, pouvoir surprendre sans jamais y perdre son âme. Cette contrainte, il faut sans cesse l’avoir en tête. Elle se rejoue dans chaque nouvelle situation, mais rend inventif, comme le font souvent les contraintes. Un vieux réflexe gauchiste, un rien chrétien, tend à voir les moments de répression comme le moment par excellence où il faut témoigner de l’authenticité de sa foi, comme le point culminant de l’existence publique de la Cause – exactement comme dans le martyr antique. Vous vous trouvez ainsi face à un double tribunal : celui des procureurs d’État en face, et dans votre dos celui des procureurs de la radicalité politique, si prompts à savoir mieux que vous la bonne façon de se défendre, celle qui respire la véritable orthodoxie. La robe des uns vaut bien le venin des autres. Nous avons pris le parti de nous foutre des seconds : combattre sur deux fronts en même temps, ne peut mener qu’à la défaite sur le front principal.

On a souvent tendance à ne voir dans les opérations policières que leur aspect répressif, et non leur aspect productif – la façon dont elles créent un récit, des figures, des images, un sujet social par la fiction qu’elles déploient autour de leurs victimes. Ce faisant, on rate souvent leur caractère véritablement destructeur. La prison a ainsi l’air de ne faire qu’enfermer des corps, qu’elle semble laisser, le plus souvent, intacts. En vérité, ce à quoi elle s’attaque, c’est aux liens qui entourent celui qui est enfermé, aux liens humains comme aux liens vitaux avec son cadre de vie usuel. Et ces liens, elle s’attache à les ravager méthodiquement, mais invisiblement. Or les liens « avec le dehors », c’est souvent tout ce qu’il reste au détenu et le fait tenir. Les détruire, c’est le détruire. Mais on peut toujours nier une telle destruction, puisqu’elle est invisible. Il en va de même avec les rôles, les images, les histoires que la police construit autour de chacune de ses proies afin de justifier ses incriminations : untel est chef, untel est bras droit, untel est un « suiveur », untel est un logisticien, untel est un « expert militaire », unetelle est la gentille fille embringuée par on ne sait quel « gourou »… Tout cela est grotesque. Chacun sait que ce ne sont que des récits tirés des plus mauvais romans policiers, mais ces récits opèrent, à force de se répéter d’arrêts de la cour d’appel en articles de journaux, à force de porter judiciairement et publiquement à conséquence, à force d’altérer le regard que les gens portent sur vous. Les rôles cherchent à s’incarner. Pour finir, le plus souvent, le soi-disant « chef » finit par se prendre effectivement pour le « chef » ou du moins à être tenu, socialement, pour tel. Le soi-disant « bras droit » finit par pâtir de son image de bras droit et doit prendre sa revanche. Idem pour le suiveur, l’expert militaire ou la gentille fille. Ces fictions opèrent comme des sorts jetés et il faut beaucoup de sensibilité, d’intelligence, de paroles, pour contrer leur puissance de ravage sur nos vies. Pire, alors qu’il n’y a jamais rien eu de tel que le « groupe de Tarnac », sinon dans la construction policière ; alors que, de l’association de malfaiteurs initiale, il ne reste plus que quatre personnes dont aucune de Tarnac, alors que ce qui était visé dans cette affaire était une position et une possibilité révolutionnaires qui excédaient très largement les inculpés et le village en question, la fiction du « groupe de Tarnac » s’est avérée extrêmement difficile à tenir à distance. Le village lui-même a acquis une image de marque qui ne cesse de lui jouer des tours et d’y tout fausser. En la matière, il n’y a pas de recette, et nous-mêmes n’avons guère su, à bien des moments, faire face à ces sortilèges. C’est une question d’attention de tous les instants, de finesse, de clairvoyance, et nous n’en sommes pas plus dotés que les autres. C’est ainsi qu’aux douleurs liées à la répression s’ajoutent celles que l’on s’inflige inutilement, par manque de subtilité, de lucidité, de mobilité.

Tract de la Fédération SUD-Rail, un mois après les arrestations « de Tarnac »

Pour les temps qui s’ouvrent

Il ne fait pas de doute que l’absence de légitimité du nouveau gouvernement sera compensée par une bride laissée fort lâche aux services de renseignements. Que, dans le même temps, une partie d’une génération est en train de se rendre ingouvernable. Que, pour minoritaire que le conflit contre la loi Travail ait été, ce qui s’y est produit matérialise une menace politique que la police voudra réduire. Et que l’arrogance et la brutalité du nouveau gouvernement appelleront des formes de lutte toujours plus âpres. De même qu’après le CPE en 2006, la police a construit la grande menace de « l’ultra-gauche anarcho-autonome », de nouvelles constructions validées par l’état d’urgence et les infinis moyens de surveillance dont dispose désormais la police verront le jour. Pour nous, il nous semble que la décadence de tous les cadres politiques institués ouvre d’immenses possibles. Il nous semble qu’un grand mouvement de soustraction et d’attaque contre la société du capital pourrait bien voir le jour. Les innombrables ponts qui se sont établis durant et après la lutte du printemps 2016 – comme lors de la brève assemblée « À l’abordage » qui devait accueillir l’université d’été du PS, finalement annulée, à Nantes – sont prometteurs. Lorsque syndicalistes, nuitdeboutistes, artistes, associatifs, zadistes, simples habitants, paysans et « radicaux » parviennent à se comprendre, à mesurer leurs accords et leurs désaccords, et à s’organiser ensemble, le pouvoir a quelques raisons de s’inquiéter. Il ne s’agit pas de bâtir un front, même populaire, contre le nouveau gouvernement et son offensive prévisible, mais de construire des ponts inattendus à même de rendre la situation de plus en plus vivante, de plus en plus incontrôlable et de plus en plus difficile à réprimer platement. Il nous faut travailler à une intelligence pas à pas de la situation qui nous est faite, écarter tout dogmatisme, parvenir à s’entendre, voire à s’écouter. Sous cet angle, il nous faut prendre toute la mesure de la logique policière à laquelle nous serons inévitablement confrontés, et sa matrice n’est autre que l’antiterrorisme. Nous avons les moyens de déjouer ses opérations. Cela s’est déjà fait. Il faut juste laisser derrière soi toute idée d’innocence. Penser stratégiquement. Savoir qu’il y a toujours une part de ce que nous faisons qui devra échapper à la connaissance de l’adversaire. Et tisser les complicités les plus vastes, les plus profondes et les plus insoupçonnables. Les temps qui s’ouvrent, pour sombres qu’ils soient, offrent un boulevard paradoxal à la révolution : toutes les options gouvernementales ayant échoué, il ne reste plus qu’une question, et mille façons d’y répondre : comment vivre sans gouvernement ?

1 Ecrivain, révolutionnaire russe (1890-1947). Anarchiste, puis membre du Parti Communiste Russe à partir de 1919 où il milite dans l’Opposition de Gauche.

2 La Direction Générale de la Sécurité Intérieure existe sous son nom depuis avril 2014 ; elle correspond aux anciennes Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) et Direction de la Surveillance du Territoire (DST).

3 Nom donné à une série de lois votées en 1893 et 1894 ; faisant suite à des « attentats », elles permettent d’inculper tout membre ou sympathisant d’un groupe anarchiste, et interdisent toute propagande anarchiste. Il en résultera l’interdiction de nombreux journaux, des milliers de perquisition, d’arrestations, de condamnations, sans lien avec « le terrorisme ».

4 Partie du Kurdistan qui se trouve dans le nord des frontières actuelles de la Syrie, où le projet de confédéralisme démocratique est expérimenté.

5 Containers utilisé pour le stockage et le transport de matériaux radioactifs.

6 Près d’une centaine de prévenus bénéficieront à l’issue de ce procès d’un non-lieu … après des mois ou des années de détention.

7 L’insurrection qui vient est un essai, publié en 2007, rédigé par le comité invisible (Editions La fabrique).

8 Contre-sommet tenu en juillet 2001, à l’occasion d’un « sommet des pays du G8 ».

9 Front de Libération Nationale.

10 Euskadi Ta Askatasuna (« Pays basque et liberté »).

11 Ecrivain russe, membre de l’Organisation de combat du Parti Socialiste Révolutionnaire au début du 20ème siècle.

12 Partiya Karkerên Kurdistan (« Parti des Travailleurs du Kurdistan »).

13 Ecrivain et éditeur ; fondateur des éditions La fabrique.

14 Philosophe.

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