Quelques leçons de la tragédie de Givors

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Acte 1. La fermeture

En avril 2001, une réunion extraordinaire du Comité d’entreprise est convoquée à Mâcon. La direction y annonce un plan de restructuration massif dans le groupe. Les deux délégués venus de Givors y apprennent la disparition programmée de leur établissement. Ce n’est pas complètement une surprise. Depuis la fin des années 1960, le groupe verrier BSN (Boussois Souchon Neuvesel), dirigé par les Riboud père et fils (Antoine puis Franck), se désengage progressivement des contenants pour se concentrer sur le contenu : eaux minérales, yaourts, bières… Antoine Riboud n’a pas digéré une OPA hostile ratée, menée en 1969 contre son concurrent direct, le mastodonte Saint-Gobain. Il a préféré réorienter l’entreprise. Dans les années 1980, il scelle un accord avec l’ancien préfet Maurice Papon, président des Verreries mécaniques champenoises (VMC). Une partie des usines BSN, dont celle de Givors, passe sous l’étendard de VMC. Dans la décennie suivante, des montages complexes sont effectués afin de séparer encore plus le verre du groupe BSN. Ce dernier se choisit un nouveau nom en 1994, afin d’insister sur le fait qu’il tourne une page de son histoire. Désormais, ce sera Danone.

En 2001, l’usine de Givors appartient au groupe VMC, filiale de BSN Glasspack. Les liens avec le groupe Danone sont de moins en moins visibles, mais pourtant, ce sont bien Franck Riboud et son entourage qui décident de la fermeture de l’usine. Avec une société luxembourgeoise et un fonds d’investissements international, ils ont eu l’idée de faire ce qu’on appelle un « achat avec effet de levier », connu par son sigle anglais LBO. Cette opération spéculative, jadis interdite, a été légalisée en France dans les années 1980, à la faveur de la « dérégulation » de l’économie, ou plutôt de sa re-régulation pour favoriser la profitabilité d’opérations purement financières, sans lien avec l’économie réelle des biens et services produits. Elle repose sur un montage, dans lequel une société sans capital achète une grande entreprise, grâce à un immense prêt qui lui est consenti par une institution financière, puis rembourse ce prêt « sur la bête », en dépeçant le groupe acheté, vidant sa trésorerie puis en tentant de trouver un acquéreur pour le groupe « dégraissé ».

Les verriers avaient beau s’attendre à ce coup de semonce, l’annonce les prend de court. Un accord est trouvé, entre la CGT majoritaire et les meilleurs ennemis de la CFDT, pour lancer une mobilisation intersyndicale, qui ne connaîtra pas de brèche. Les verriers continuent de produire, afin qu’on ne puisse pas dire qu’ils ont saboté leur outil de travail (un four ne peut être éteint sans être entièrement démoli puis reconstruit), mais tentent de bloquer les livraisons. En parallèle, ils font tout en leur pouvoir – manifestations, appels aux responsables politiques, référendum local, action en justice – pour bloquer le projet de fermeture. Ils n’y parviendront pas. En janvier 2003, le dernier four en activité est coulé, c’est-à-dire vidé des tonnes de verre en fusion qu’il contenait. La mobilisation est néanmoins une demi-réussite, puisque le plan social négocié est plutôt avantageux par comparaison avec ce qui a habituellement cours. Aucun des verriers n’est laissé sur le carreau, grâce à des reclassements internes (dans d’autres verreries) ou externes et des départs en préretraite pour ceux qui ont dépassé 55 ans. Cependant, la fermeture laisse un goût amer aux quelque trois cent verriers, principalement des hommes, et leurs familles. Certains vont jusqu’à parler de traumatisme, et sombrent dans la dépression.

Acte 2. L’hécatombe

Dans la négociation du plan social, l’employeur a fait une erreur stratégique. Les verriers ont demandé à pouvoir garder le bénéfice de la mutuelle à tarifs privilégiés dont ils bénéficiaient. Ceci a été concédé, mais il faut une association pour garder le lien entre les anciens salariés et la mutuelle, et un local où domicilier l’association. C’est accepté. L’entreprise cède, à une toute nouvelle Association des anciens verriers de Givors, un appartement qui fait face à la verrerie, de l’autre côté de la rivière du Gier, face à la dernière cheminée à rester debout. Un an après la coulée du dernier four, l’association inaugure le local. Elle est dirigée, peu ou prou, par les mêmes figures qui ont animé la mobilisation intersyndicale contre la fermeture. Ils se donnent comme premières missions de venir en aide aux verriers reclassés qui rencontrent des difficultés – certaines des entreprises dans lesquelles ils ont été affectées sont elles-mêmes menacées de fermeture ou sous le coup de restructurations sévères ; de réfléchir, également, à la forme que pourrait prendre un musée de la verrerie, exposant les objets et documents qui ont été sauvés de la destruction, et animé par les anciens verriers eux-mêmes, sur le modèle du musée de la Résistance et de la Déportation situé sur les bords du Rhône. L’association continue aussi le travail d’animation sociale mené par l’ancien Comité d’entreprise. Fêtes, repas, lotos, achats de nourriture en gros, et même voyages sur les bords de la Méditerranée sont organisés pour le bénéfice des adhérents. Une permanence se tient tous les vendredis matin. Par ce biais, les anciens verriers et leurs familles continuent à se côtoyer régulièrement, comme au temps où fumaient encore les cheminées.

Voilà l’anomalie sociale dont tout le reste va découler : des salariés dont l’usine a été brutalement fermée, et qui continuent pourtant à se fréquenter, au contraire du repli sur soi qui a été décrit par tant d’études de sociologie et d’articles de journalistes, des chômeurs de Marienthal dans les années 1930 à ceux de Moulinex plus récemment. En 2009, la femme d’un des principaux délégués CGT sonne l’alarme. Depuis 2005, Mercedes Cervantes a vu son mari, Christian, dépérir sous le coup de deux tumeurs cancéreuses successives, qui ne lui laissent aucun répit pour profiter de sa retraite. Il n’est pas le seul, loin s’en faut. Pour Mercedes et ses filles, il faut de toute urgence enquêter sur cette épidémie de cancers qui ravage les rangs des verriers. On ne compte plus les morts prématurées. La verrerie doit bien y être pour quelque chose.

Acte 3. Les poisons

Pour obtenir une bouteille de verre, il faut chauffer dans un four à 1500°C un mélange de sable de silice (ainsi que, éventuellement, de verre pilé recyclé) et de divers autres composants minéraux. La « goutte » de verre en fusion tombe ensuite, via un circuit de goulottes, dans une série de moules préalablement graissés qui lui donnent sa forme. Depuis le début du XXème siècle, ce ne sont plus les poumons du souffleur mais un système d’air comprimé qui crée le vide à l’intérieur de la bouteille rougeoyante. La bouteille est ensuite envoyée sur des tapis convoyeurs, d’abord dans un four dont la température est bien plus basse (appelé « arche de recuisson »), qui assure la solidité du produit, puis sous des buses qui projettent divers agents chimiques, notamment anti-rayures, et enfin dans un circuit de contrôle qualité, qui permet d’éliminer les bouteilles qui présenteraient des défauts, telles les « aguilles de verre » qui peuvent parfois monter, telles des stalagmites, à l’intérieur du bocal.De tout temps, les verriers ont su que leur travail était dangereux. Les travaux des historiens montrent qu’au XIXème siècle, à la verrerie de Carmaux, les hommes mouraient souvent dans la tranche d’âge 40-45 ans, ou qu’à la même époque à la cristallerie de Baccarat, l’infirmerie débordait de malades du poumon. Dans les premières années du XXème siècle, les frères Bonneff1, journalistes engagés à gauche, avaient inclus le métier de verrier dans leur livre sur Les métiers qui tuent. Dans un autre texte, ils n’hésitaient pas à parler de viande à feu pour désigner les hommes qu’on envoyait face au four, comme on parlerait quelques années plus tard de chair à canon pour les malheureux appelés de la Première guerre mondiale.

Les verriers de Givors savaient que leur travail était pénible, et beaucoup d’entre eux en déduisaient qu’il était dangereux. Les brûlures, les blessures, les problèmes articulaires, les surdités dues au rugissement des machines n’étaient pas rares. La chaleur était souvent étouffante, et le travail en horaires décalés pesait sur les corps. Mais les verriers pensaient que les risques qui pouvaient être prévenus l’étaient. Tout un réseau de professions et d’institutions – médecine du travail, inspection du travail, assurance-maladie, métrologues, ingénieurs sécurité – étaient là pour incarner cette prise en charge. Le sens commun disait que les seuls dangers qui restaient étaient ceux qui ne pouvaient être supprimés. Les risques du métier, selon l’expression.Menant l’enquête avec le concours d’un militant local, l’imprimeur Laurent Gonon, ainsi qu’un certain nombre de scientifiques et d’avocats, les verriers et leurs soutiens ont découvert qu’il n’en était rien. Pendant leur carrière, ils avaient été exposés à un cocktail de produits toxiques, dont de nombreux cancérogènes, sans qu’aucun effort véritable n’ait été fait pour les informer sur leur dangerosité, éviter les expositions ou rechercher des produits de substitution. Il y avait les matières premières telles que l’arsenic ; les graisses utilisées pour le graissage des moules, que le chauffage à hautes températures transformait en brouillards d’hydrocarbures aromatiques polycycliques particulièrement cancérigènes ; les plaques d’amiante utilisées pour protéger les pots des chocs thermiques ; le tétrachlorure de titane diffusé comme produit anti-rayure, qui se décomposait en acide chlorhydrique gazeux sous l’effet de l’humidité ambiante.Qu’avaient fait les institutions censées prendre en charge la prévention? Elles avaient, le plus souvent, rassuré, minimisé, mis en doute, plus rarement appelé à la vigilance et conseillé des évolutions – sans effet, puisque les conseils n’avaient pas de valeur exécutoire, et que l’employeur passait outre. En dépit de toutes les études médicales, de tous les faits scientifiques établis depuis des décennies, la preuve de la dangerosité des conditions auxquelles ils avaient été exposés n’existerait socialement que le jour où un nombre suffisant d’entre eux aurait succombé aux maladies engendrées.

Des leçons, et des pistes

Depuis maintenant une dizaine d’années, les anciens verriers de Givors, leurs proches et leurs soutiens ont lancé une grande mobilisation pour la justice. Je conclus ce texte avec quelques réflexions inspirées par leur expérience avec les tribunaux, les médecins et l’administration. Qu’est-ce qu’obtenir justice lorsqu’on se découvre victime d’une maladie professionnelle ou d’un accident du travail ? Depuis la fin du XIXème siècle, la seule et unique réponse qui est fournie aux victimes – et encore, seulement à une petite fraction d’entre elles, le plus souvent au terme d’un épique parcours du combattant – c’est l’indemnisation. En d’autres termes, le versement d’une somme d’argent forfaitaire, sous forme de capital ou de rente, qui n’est pas calculée en référence au préjudice subi, mais selon un barème aride qui applique un taux au dernier salaire perçu. Cette indemnisation n’est obtenue qu’au terme d’un processus dit de « reconnaissance », une forme de label apposé par l’Assurance-maladie qui certifie que vous souffrez bien de la maladie ou de la blessure que vous avez déclarée, et qu’il n’est pas invraisemblable de penser qu’elle serait causée par votre travail. Pour une victime « reconnue » et indemnisée, bien d’autres font l’objet d’un rejet, qui non seulement les prive d’une somme d’argent qui peut être utile, voire vitale, mais sous-entend qu’ils seraient des affabulateurs.

L’indemnisation a sa justification. Elle pourrait être améliorée, de manière notamment à être perçue comme d’un coût prohibitif par les responsables des conditions de travail, qui seraient alors incités à mettre en place davantage de prévention. On peut regretter, néanmoins, que l’indemnisation soit présentée comme une fin en soi. D’autres réponses complémentaires pourraient exister. Est-il normal que les responsables ne soient pas inquiétés ? Comme le montre depuis longtemps la sociologue Annie Thébaud-Mony, les accidents du travail et maladies professionnelles peuvent, le plus souvent, être qualifiés dans les termes du Code pénal – mais ne le sont pas. Bien souvent, l’exposition aux dangers est intentionnelle. Non pas que l’employeur souhaite la mort de son salarié ; mais il prend intentionnellement une décision, dont il sait pertinemment qu’elle pourrait, dans certaines circonstances, entraîner la mort du salarié. C’est ce que l’avocat Jean-Paul Teissonnière, connu pour sa défense des victimes de l’amiante, appelle un crime d’indifférence. Ces crimes sont tolérés par la justice pénale parce que, dans la plupart des cas, les maladies ne surviennent que plusieurs années, voire décennies, après l’exposition aux conditions de travail dangereuses. On tolère l’intoxication intentionnelle, tant qu’il y a un délai de latence convenable entre la cause et l’effet.

La réponse pénale est-elle la panacée ? Non. Peut-on imaginer une amélioration de la prévention des risques liés au travail sans une réponse pénale ? Non plus. Le droit pénal remplit ce que les juristes appellent une « fonction expressive » : lorsqu’une affaire est jugée, les réquisitions et les décisions n’ont pas seulement trait à cette affaire particulière, elles rappellent aussi à la société quels sont les interdits à ne pas franchir, les règles qui permettent de faire communauté. Ne pas exposer ses salariés à des maladies évitables et des morts prématurées semble la moindre des choses. La gauche et les mouvements sociaux ont toujours été mal à l’aise avec le droit pénal. Mais celui-ci n’est pas nécessairement synonyme d’emprisonnement. On peut imaginer des peines destinées à sortir de l’indifférence, comme me l’explique Mercedes Cervantes lors d’un entretien : « Ils me donneraient, je ne sais pas moi, des milliards et des milliards, je t’assure ce n’est pas ce que je veux. Moi, tu sais ce que je voudrais ? [Elle sourit] Un fusil. Et le patron devant moi. Sept ans malade ? Eh bien, tu vas rester sept ans à soigner les cancéreux comme lui ! De la même maladie ! Tu vas les soigner jour et nuit, comme moi je l’ai soigné. Je pense que là, ça leur ferait… – parce que, c’est long et c’est court. Mais c’est plus long que c’est court, quand ils sont malades. Et là, ils verraient, peut-être un petit peu, les dégâts qu’ils font. Ils verraient ce qu’ils gâchent. »

L’affaire des verriers de Givors éclaire également d’un nouveau jour une autre contradiction difficile à résoudre dans la pensée de gauche : celle entre le travail pensé comme aliénation et le travail pensé comme épanouissement. Lors des mobilisations contre les fermetures d’usine, il est parfois tentant d’adopter des postures simplistes, qui se complaisent dans la nostalgie d’un travail rêvé et l’évocation de la beauté des cathédrales industrielles. C’est oublier le lourd tribut payé par les salarié.es dans leur corps et dans leur esprit, par des tâches parcellisées, dépourvues de sens, abrutissantes, meurtrissantes quand elles ne sont pas meurtrières. Mais il ne faut pas pour autant prendre le parti opposé, celui d’un rejet pur et simple du travail, pensé comme une activité qui par essence ne sied pas à l’être humain. Quelque dangereux qu’il fût, les verriers de Givors étaient attachés à leur travail. Ils s’inscrivaient dans une longue tradition cosmopolite, celle des fiers souffleurs de Murano comme des maîtres-verriers fondant la verrerie ouvrière d’Albi avec Jaurès. Ils jouaient avec le feu et le sable pour en tirer une matière qui, de tous temps, a symbolisé la beauté et la pureté. Plus prosaïquement, ils tiraient de leur statut d’emploi et de leur inscription dans un collectif salarié une forme de dignité, en plus d’une rémunération. Certains m’ont avoué qu’ils seraient prêts à reprendre du service, dans le cas fantasmé où la verrerie rouvrirait ses portes demain.

De même, on peut dénoncer les effets polluants d’une activité industrielle comme la verrerie – affectant non seulement le corps de ses salarié.es, mais aussi celui des riverain.es, et, par le biais des nappes phréatiques, cours d’eaux et terrains pollués, les générations à venir – sans pour autant prôner l’arrêt immédiat de toutes les verreries dans le monde. Tant pourrait être fait, pour éviter les rejets polluants et assainir le processus de production, qui ne l’est pas actuellement, car la logique du pur profit n’en a que faire. Une véritable politique de prévention consiste à atteindre la belle définition de la santé décidée par l’Organisation mondiale de la santé au sortir de la Seconde guerre mondiale: « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». On l’aura déduit de ce qui précède : la suppression des risques évitables, l’accession à un travail épanouissant et la pleine prise en compte des impacts environnementaux ne sont pas envisageables dans le cadre étriqué offert par le capitalisme financier actuel, dans lequel une toute petite minorité décide des conditions de travail et d’existence de la grande majorité, avec pour seul objectif de s’accaparer la plus grande part possible de la valeur créée. Les luttes sur la santé au travail et l’environnement posent la question d’une décision collective et démocratique sur les moyens et les fins du travail. De ce fait, elles ont nécessairement une ambition révolutionnaire.

Pascal Marichalar

1 Voir : www.bonneff.com/

Pascal MARICHALAR

Pascal Marichalar est sociologue au CNRS. Il est l'auteur de Qui a tué les verriers de Givors? Une enquête de sciences sociales, Editions La Découverte, 2017.

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Pascal Marichalar est sociologue au CNRS. Il est l'auteur de Qui a tué les verriers de Givors? Une enquête de sciences sociales, Editions La Découverte, 2017.