Nos Nuits Debout en Avignon

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Nous nous étions dits en nous lançant dans l’aventure, qu’au pire ce serait une belle répétition. Après le bide sans nom des indignés ou de Occupy en France, après le lent déclin du mouvement social qui suit son cours depuis 1968, enfin une frange de la population sortait de sa torpeur pour faire quelque chose. Quoi exactement ? Nous ne savions pas trop mais tous trouvaient qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de France et qu’il était plus que temps de réagir. Car, dans le fond, nous luttons tous et toutes dans le même sens, contre le même ennemi. Et celui-ci profite allègrement de notre émiettement, de nos divisions, de nos querelles de clochers. Il s’agissait de créer une synergie rassemblant toutes celles et ceux qui luttent contre le système et pour un « monde meilleur ». Une convergence de toutes ces bonnes volontés au-delà du combat syndical s’imposait d’elle-même. Il était plus que temps de faire face aux agressions que nous subissons de plein fouet depuis 40 ans.

D’innombrables Nuits Debout différentes, d’innombrables façons de s’organiser mais partout la même envie. Envie de combattre le projet de loi mortifère, de faire converger les luttes, de changer le monde, de se ré-accaparer la parole, le politique, l’espace démocratique tout en restant en-dehors des chemins habituels, des cadres imposés. Que c’est beau un peuple qui s’éveille. Certes par moments ça patinait un peu, ça n’avait ni queue ni tête, ça partait carrément dans tous les sens, ça s’engueulait, il fallait même s’accrocher pour ne pas tout envoyer chier. Certes les vautours politiques tournaient autour des places, mais quelle explosion d’idées, de rencontres, d’énergie(s) ! Quel bouillonnement d’initiatives ! La convergence des luttes ne s’opérait pas si facilement que ça, mais plus par la force des choses. Nous commencions à rendre les coups. Les symboles de l’oligarchie étaient visés par des attaques symboliques ou plus radicales. Le soutien de Nuit Debout aux autres luttes s’organisait, se concrétisait. Il commençait même à se parler de coordination et de manifeste nationaux.

Ne pas finir comme Podemos

Nous ne savons pas ce que Ruffin et Lordon avaient imaginé comme suite mais c’était chose faite, le mouvement était lancé et leur échappait largement. Il s’agissait pour chacun.e d’entre nous et pour nous tou.tes réuni.es de le faire vivre et se développer, d’en faire une véritable force qui pourrait peser sur le futur du pays tout en restant en dehors des structures et schémas traditionnels. C’est pour cela que la liaison avec les organisations syndicales faisait énormément débat. Nuit Debout ne voulait pas finir comme un Podemos1 qui a fini par se couler dans le moule du système. Certain.es parlaient de monter des listes citoyennes pour les municipales alors qu’une très grosse majorité voulait détruire le système de l’extérieur. Beaucoup redoutaient une récupération syndicale ou politique. Mais comment opérer une véritable convergence des luttes en faisant l’économie d’une coordination, au moins avec certaines organisations syndicales ? Il ne s’agissait pas de quémander l’aide des syndicats mais bien de s’épauler les uns les autres enfin de lutter contre l’ennemi commun. Quand le navire est pris d’assaut, quelle est la priorité ? Repousser l’ennemi puis contre attaquer ou se demander quelle sera la couleur du drapeau hissé une fois que l’on aura gagné ?

Dans la réalité, seul SUD/Solidaires a véritablement cherché à participer au mouvement, à l’aider. Même s’il n’y a pas eu de prise de position nationale très forte, les soutiens locaux ont été innombrables et conséquents, quitte à s’opposer aux centrales historiques. Au sein de Solidaires 84 et des syndicats locaux nous nous sommes lancés à corps perdus dans la bataille passant nos jours et nos nuits debout. Enchaînant AG, manifs, blocages, opérations coups de poing, tractages, intersyndicales… Le printemps 2016 restera gravé dans nos mémoires et dans nos cœurs par ses rencontres, ses coups de bourre, ses coups de blues, ses coups de cœur, ses coups de foudre. Nous avons apporté notre aide logistique et notre expérience en matière de rédaction, d’organisation, de modes d’actions. Les débats ont parfois été vifs lors des AG. Mais nous avons tenu la distance et fini en apothéose par l’organisation du forum social et citoyen sur 3 jours début juillet, et la rédaction d’un manifeste.

Summer Time

Puis l’été est arrivé et la loi a été votée. Merci le 49.3, merci les député.es aux ordres. À la rentrée, les grandes centrales qui n’avaient jamais appelé à la grève générale se sont rendu compte que les prochaines élections professionnelles approchaient à grand pas et que les collabos de la CFDT avaient bien de l’avance. Le 15 septembre fut le chant du cygne annoncé et redouté. Résultat, une grosse branlée.

Soyons lucides, la mayonnaise n’a pas pris. L’émulsion entre Nuit Debout, les syndicats, les étudiant.es/ lycéen.nes, les quartiers et les ouvriers/ouvrières ne s’est pas faite. La responsabilité des grandes centrales (CGT et FO) dans cet échec est prépondérante et lourde de conséquences pour l’avenir. Certes, elles ont mobilisé (enfin, surtout la CGT ; FO se contentant de tracter et vaguement manifester) mais à peine plus. Ces grandes centrales bénéficient du système, défendent leurs parts de marché (une armée de permanent.es et des privilèges à foison, ça vaut bien quelques entorses à la combativité). Il y a bien longtemps que la révolution n’est plus une priorité si tant est qu’elle ne l’ait jamais été. Nous avons nos torts aussi. Nous n’avons pas réussi à les convaincre malgré la volonté flagrante de nous rejoindre d’une partie de leur base. De même nous n’avons pas réussi à entrer en contact avec les quartiers et encore moins à les entraîner dans la bataille. C’est là que réside le véritable enjeu: la jonction entre les militant.es de tous horizons, les ouvriers et ouvrières, les quartiers et aussi la jeunesse. Il va nous falloir nous remettre sérieusement en question. Dans le 842, nous avons commencé sans attendre. Une nouvelle équipe s’est mise en place et est repartie au combat de plus belle. Nous avons rejoint le Front social malgré ses défauts dont nous sommes bien conscient.es. Peut-être le salut passe-t-il par une troisième voie, à mi-chemin de ce dernier et des Nuits Debout ?

Winter is coming

Même si le mouvement Nuit Debout n’a débouché sur rien de concret, même s’il s’est déchiré sur la question du rapport au pouvoir et aux échéances électorales à venir, ça aura valu la peine. Car les rencontres ont eu lieu, les liens se sont noués, les réseaux se sont créés. Le vide sidéral et sidérant de la réponse du monde politique a démontré la justesse du combat et l’inéluctabilité de la révolution à venir. Plus cela ira, plus nos rangs grossiront, plus les gens s’éveilleront. Nous avons perdu une bataille mais la guerre ne fait que commencer. Alors préparons-nous à la prochaine bataille car elle sera encore plus violente. Ils nous savent blessé.es, démobilisé.es, divisé.es. Ils n’auront aucune pitié.

À nous d’oser l’impensable, à nous d’oser rêver3

Solidaires Vaucluse.

1 Organisation politique lancée dans l’Etat espagnol dans la foulée du mouvement des Indignés.

2 Vaucluse.

3 Ce texte est inspiré d’un précédent, écrit en 2016 à plusieurs mains entre autres celles de militant.es solidaires 84

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