Mai 68, de la CGT

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Mai 68 conjugue la puissance et la durée de grèves décidées dans les entreprises sur des objectifs revendicatifs forts, sur les salaires, les conditions de travail, les droits collectifs, et un mouvement de jeunesse d’autant plus dynamique que celle-ci est fortement présente dans la démographie de l’après baby-boom. Dans une société qu’ils et elles jugent figée et fermée, les jeunes, pas seulement les étudiant.es, bousculent les hiérarchies, les pouvoirs petits et grands, les organisations, les mœurs et les référents culturels. L’envie générale d’émancipation grandit en même temps que son exact opposé : une réaction conservatrice droitière arcboutée sur des valeurs dites traditionnelles qui se traduira au plan politique par le maintien de la droite au pouvoir et par une attitude revancharde sur les valeurs de mai, attitude devenue un marqueur identitaire de la droite actuelle.

Renouer avec la puissance émancipatrice de Mai 68, pour ouvrir aujourd’hui des perspectives !

Le syndicalisme, dont ni le poids ni la force d’impulsion ne font défaut au mouvement, est cependant interpellé voire, malgré un renforcement immédiat, malmené par la puissance émancipatrice de mai. Les réponses qu’il va tenter d’apporter marquent encore, même si c’est de manière plus ou moins consciente, les traits principaux de ses organisations actuelles.

Un mouvement revendicatif puissant qui amplifie des tendances déjà présentes

La dimension sociale et revendicative du mouvement de Mai intervient sur un fond de fortes luttes d’entreprises, d’unité d’action contrariée et de divergences multiples sur la nature du changement de société à opérer. L’année 1967 compte le plus grand nombre de journées de grève répertoriées depuis l’avènement de la Vème République. L’accord CGT/CFDT du 10 janvier 1966 a ouvert la voie à des actions unitaires de niveau confédéral. Elles offrent des perspectives revendicatives convergentes aux actions d’entreprises. Dans le premier semestre de l’année 67, les mobilisations grandissantes s’élargissent souvent à FO, à la CGC, à la CFTC alors même qu’au niveau confédéral ces organisations sont hostiles à toute action commune. Ce sont des luttes dures qui se poursuivent parfois plusieurs semaines. Elles donnent lieu à des occupations, des piquets de grève. Gouvernement et patronat recourent à la force, à des locks out, à de dures répressions, à des interventions musclées de CRS. Des actions de solidarité s’organisent autour des travailleurs et travailleuses en lutte, dans les entreprises mais aussi dans la population. CGT et CFDT se rencontrent régulièrement, plusieurs fois par mois. Elles publient des communiqués communs valorisant les luttes et leurs résultats.

Pendant l’été 1967, le gouvernement publie plusieurs ordonnances qui, après celles sur la Sécurité sociale, concernent l’emploi, et la « participation des travailleurs ». Le contenu des actions intègre donc le rejet des ordonnances et portent davantage sur l’exigence de changements politiques. Trois confédérations y trouvent une justification à leur refus d’actions inter-confédérales (FO, CFTC, CGC). Quant aux deux principales, leur unité d’action se trouve fragilisée par une vision différente du rapport au politique voire au changement politique.

La CGT estime que les luttes appellent à la construction d’une union des partis et des syndicats pour un programme de gauche de gouvernement. La jeune CFDT est traversée par deux options stratégiques : celle d’Edmond Maire1qui, au regard de ce qu’il estime être les contraintes de l’économie, souhaite un contre-plan et une autodiscipline salariale et celle d’Albert Détraz2qui veut conserver la fonction contestataire du syndicalisme mais sans interpénétration entre syndicats et politique. Ces deux options, dans la CFDT, convergent pour refuser l’action politico-syndicale préconisée par la CGT. L’unité d’action entre les deux confédérations connait donc une éclipse de la fin de 1967 jusqu’à la fin 1970 (nouvel accord d’unité d’action le 1erdécembre 1970).

C’est dans ce contexte troublé au plan inter-confédéral qu’intervient le puissant mouvement de Mai dans lequel la CGT va jeter toutes ses forces et jouer un rôle majeur pour la mobilisation ouvrière. Si le mot d’ordre de grève générale n’a jamais été lancé par la CGT, il est incontestable que la grève s’est généralisée de fait sous l’impulsion décisive de ses militants et militantes, eux-mêmes galvanisés à la fois par les orientations de leur organisation et la conscience qu’un rapport de forces social majeur était en train de se jouer et qu’il fallait en être et le renforcer.

Dans les entreprises, la force des revendications et l’envie de mobilisation des salarié.es forcent à l’unité d’action : salaires, conditions et durée du travail, mais aussi volonté de reconnaissance, dignité, droits et libertés cimentent des luttes qui déboucheront souvent sur des acquis supérieurs au protocole de Grenelle et sur la poursuite de certaines grèves jusqu’au début de l’été. Dans les années qui suivent, l’onde de choc du mouvement de grèves continuera à nourrir des acquis tant au plan local que national. Etonnamment, ils ne laissent pas autant de traces dans la mémoire collective que ceux de 1936, peut-être parce qu’ils ne se sont pas accompagnés de la victoire de la gauche aux législatives qui suivent, victoire qui n’interviendra que 12 ans plus tard, avec une gauche désunie et l’élection de François Mitterrand. Par contre les différences de stratégies syndicales, apparues dès avant le mouvement, auront des répercussions durables, dont on voit encore les effets aujourd’hui.

Des visions différentes du changement de société divisent les confédérations syndicales

Dans la lecture qu’elle fait à chaud de mai 68, la CGT sous-estime l’ampleur des changements sociétaux, mais aussi culturels, attendus et en cours de réalisation (sur ce point elle est loin d’être la seule). Elle l’analyse essentiellement en comparaison avec 1936 et le Front Populaire. La perspective politique qu’elle souhaite donner au mouvement vise à l’union de la gauche pour un programme de gouvernement dans lequel les propositions de la CGT seraient entendues. Dans le rapport qu’il présente devant la direction nationale de la CGT les 13 et 14 juin 1968, Georges Séguy déclare : « Non, les dix millions de travailleurs en grève ne revendiquaient pas le pouvoir pour la classe ouvrière, mais de meilleures conditions de vie et de travail et l’immense majorité d’entre eux exprimait par opposition au pouvoir personnel leur attachement à la démocratie sous le mot d’ordre « gouvernement populaire ».L’impossibilité de parvenir à ce dernier point, pour des raisons qui dépassent très largement les responsabilités de la CGT, mettent cependant sa stratégie en difficultés, et la privent de tirer pleinement parti de son rôle majeur dans le mouvement de grèves, alors même que les acquis sociaux infligés au patronat et au gouvernement pouvaient légitimement renforcer son aura auprès du plus grand nombre.

La CGT ne place pas la réforme de l’entreprise au centre de ses revendications et de ses réflexions pour un changement social et politique. La stratégie de lutte des classes à laquelle elle se réfère lie action économique et action politique, et confère la centralité du pouvoir, donc de son changement, à l’Etat. Cependant, à l’appui des exigences de démocratie à la base et de transformation de la gestion des entreprises fortement exprimées en mai, elle affirme la nécessité de donner davantage de droits aux salarié.es et de pouvoirs aux Comités d’entreprise, afin de leur permettre d’intervenir pour « limiter les tendances néfastes du profit privé et contrôler que la gestion patronale respecte les accords conclus ». En octobre 1973, la Commission exécutive confédérale adopte un document sur la gestion démocratique des entreprises. La CGT place alors sur un pied d’égalité la transformation des structures de l’entreprise avec les nationalisations et la planification.

La CFDT quant à elle, surfe sur la polysémie de sa stratégie autogestionnaire : d’un côté tisser des relations avec les représentants de la gauche non communiste (meeting de Charléty), participation aux « assises du socialisme » en 1974, aux différents clubs et réflexions de la « deuxième gauche » , et de l’autre pousser les feux d’actions anti-autoritaires, anti-organisations, voire antipolitiques, dans l’objectif d’une part de déstabiliser la CGT, accusée de freiner le mouvement social , d’autre part de créer un espace, prétendument autonome de la sphère politique, où le syndicat pourrait exercer un pouvoir réel par la négociation et le contrat, amorce de ce qui deviendra le recentrage.

L’autogestion, dont se revendique la toute jeune CFDT, a en effet d’abord eu pour mission de lui construire une identité par rapport à l’ancienne CFTC et de la distinguer de ses deux concurrentes, FO et la CGT (ni l’association-capital travail, ni le changement étatiste). Cependant les premières difficultés apparaissent dès le début des années 70, au feu d’expériences très concrètes de luttes d’entreprises visant la prise de pouvoir par les travailleurs, dont le conflit LIP fut emblématique. Intervient alors la nécessité de préciser des questions éludées jusque-là : contrôle ou pouvoir ouvrier ? Quid de la propriété des entreprises ? Quelles relations entre pouvoir syndical et luttes autogérées ? Quel rapport avec le pouvoir politique central et la stratégie de changement ? Dans la montée au Programme commun de la gauche, et malgré les évolutions de la deuxième gauche, la CFDT garde une plateforme marquée du sceau de l’autogestion jusqu’en 1977. Par la suite, le recentrage, adopté en 1978, tranchera en faveur de l’une des interprétations possibles de la démarche autogestionnaire : le pouvoir au syndicat via la négociation, mais sans les luttes et sans la contestation de la propriété du capital et des entreprises, ni celle de la loi du marché. On sait ce qu’il en est advenu.

Tout cela n’est sans doute pas perceptible dans l’immédiat après 68. Jacques Chaban-Delmas3, pour reprendre la main, imagine la « nouvelle société » que Jacques Delors, son conseiller social, met en musique sous la forme de la « politique contractuelle ». Les deux organisations se montreront à la fois présentes et prudentes, compte tenu du contexte et de la montée en puissance de l’union de la gauche. Elles investiront les négociations ouvertes, au plan national interprofessionnel comme dans certaines branches et surtout dans les entreprises, mais sans participation au projet politique global. Valery Giscard d’Estaing, élu Président de la République en 1974, veut pousser la « modernisation de la société » et prétend introduire une certaine démocratisation dans les entreprises, alors même que ses choix sont d’essence libérale : La commission Sudreau sur la réforme de l’entreprise se place dans cette perspective. Les organisations syndicales ont une attitude d’autant plus circonspecte qu’elles ressentent une possibilité que la gauche gagne l’élection suivante. D’où le refus d’être instrumentalisées. Elles resituent leurs propositions de gestion démocratique dans un ensemble plus vaste de changement social, sociétal et politique. Pour l’heure, l’unité d’action fonctionne, elle sera même à son apogée dans le milieu des années 70.

Le patronat quant à lui lance de nouvelles stratégies de management appuyées sur la recherche de participation des salarié.es : management participatif, Direction participative par objectifs, cercles de qualité, conseils d’ateliers, animeront nombre de débats syndicaux sur la démarche à déployer pour ne pas passer à côté d’une possibilité d’intervention des salarié.es, mais ne pas non plus la laisser dévoyer en auto-exploitation. Curieusement, le débat autogestionnaire intervient alors à front renversé : la CGT tente de se l’approprier en formulant des propositions pour transformer le travail, et intervenir dans la gestion, tandis que la CFDT se focalise de plus en plus sur le contractuel.

Avec l’élection de François Mitterrand, et les lois Auroux de 1983, le débat autogestionnaire s’efface peu à peu, alors même, qu’une stratégie syndicale de ce type aurait pu constituer un vrai moyen pour les salarié.es de peser sur leurs situations concrètes, quand plusieurs alternances politiques non seulement ne produisaient aucune alternative mais enfonçaient même le pays dans une gestion devenue néolibérale. Facile à dire ?

L’engagement réel mais invisible des femmes bouleversera leur vie et la société !

Quant aux femmes ce n’est que par la suite qu’on pourra prendre la mesure de ce que Mai 68 aura changé pour elles, de façon grandissante et cumulative jusqu’à aujourd’hui. Dans le mouvement, elles ne sont pas spécialement visibles, même si elles participent aux grèves, manifestations et occupations. Elles représentent alors 35,4% des salarié.es. L’obligation d’obtenir l’autorisation du mari pour exercer une activité professionnelle a disparu de la loi depuis six ans (1962), mais l’impact de cette liberté nouvelle ne se fait encore que faiblement sentir sur la progression de leur activité professionnelle. Pourtant, le feu couve sous la cendre !

En effet, le « baby-boom » de l’après-guerre les concerne également et conduit, dans les années 60, à un fort rajeunissement de la population féminine salariée, d’autant plus rapidement que nombre de femmes plus « mûres » continuent (même si ce mouvement commence à ralentir) d’interrompre leur activité salariée pour élever leurs enfants. Phénomène nouveau par rapport à l’entre-deux guerres : elles sont de plus en plus nombreuses à reprendre un emploi, une fois les enfants élevés, dans le même temps où les plus jeunes poursuivent leur activité même avec des enfants en bas âge.

Cette arrivée massive se cumule avec deux autres fortes tendances économico-sociales : l’allongement de la durée des études, avec le recul à 16 ans de l’âge de la scolarité obligatoire d’une part, et, d’autre part la progression sensible des emplois du tertiaire dans lesquels les femmes ont toujours eu une place de choix (commerce, banques, santé, éducation), développement qui leur permettra des victoires quant à l’affirmation de leur droit au travail mais créera aussi des ségrégations de genre dans les filières professionnelles et les emplois occupés, sources d’inégalités de salaires et professionnelles durables.

Les femmes salariées n’ont pas attendu Mai 1968 pour lutter dans les entreprises et au plan national. En avril 1965, la CGT organise des Assises des femmes salariées pour la réduction du temps de travail et, en 1967, une rencontre nationale pour « l’égalité des salaires féminins et masculins, pour la formation et la promotion professionnelles des femmes ». Ces initiatives révèlent une nouvelle génération de militantes qui se trouveront aux avant-postes des luttes qui précèdent mai 68, et des grèves qui marquent le mouvement.

La CGT se bat pour « le droit au travail des femmes » et contre tout ce qui s’y oppose dans les mesures sociales comme dans les mentalités. Elle s’oppose aux politiques prônant le retour des femmes à la maison, et plus tard au temps partiel. Elle mène des batailles contre la culpabilisation des mères qui travaillent et démontre avec son magazine féminin « Antoinette » à quel point le travail salarié des femmes et leur égalité participent d’un mieux-être familial et sociétal. Pourtant, elle se trouve mal à l’aise dans les batailles pour la libération des contraceptifs qui se livra dans les années1960, jusqu’à la loi Neuwirth de 1967, puis plus tard sur l’IVG. Encore faut-il distinguer entre les positions confédérales ou nationales et l’attitude des militantes dans les entreprises à forte concentration de femmes jeunes, entreprises où les militantes de la CGT s’investissent pour aider les femmes en détresse et pour gagner le droit à des maternités désirées et non plus subies.

En 1968, l’action collective, les grèves, les prises de parole, les occupations se sont menées sur des questions classiques de salaires, de conditions et de durée du travail, de droits et de dignité. Mais ce faisant, beaucoup de femmes ont pris conscience d’un vécu commun des femmes, et aussi de leurs forces, de leur droit à être considérées et écoutées à part entière. Dans bien des cas leur participation au mouvement a bouleversé non seulement les relations qu’elles avaient dans l’entreprise, avec leur hiérarchie et avec leurs collègues masculins, mais aussi dans la famille et dans le couple.Elles ont pris conscience d’exister en tant qu’individu et pas seulement en tant que membre d’une famille ou appendice de leur père ou de leur mari.

Ce qui est nouveau en 1968, et après, c’est la rencontre et l’effet cumulatif de plusieurs phénomènes, à priori indépendants les uns des autres mais qui convergent pour des prises de conscience massives par les femmes elles-mêmes de leur droit fondamental à disposer d’elles-mêmes, de leur droit au travail, de leur droit à disposer de leur corps (le mot « femme-objet » apparait en 1960), à enfanter ou non (la loi Neuwirth sur la contraception est de 1967, la loi Veil sur l’IVG est de 1975), à des relations sexuelles désirées ou non ( la loi considérant le viol comme un crime est de 1980). Ce qui est nouveau aussi, c’est le processus d’individuation (qui n’est pas l’individualisme). Il ne s’oppose pas au collectif mais implique au contraire que le collectif se construise à partir de la reconnaissance des aspirations individuelles.

Cet aspect bouscule la CGT. Elle a du mal à appréhender luttes de classes et luttes contre les dominations patriarcales dans un même processus. Du mal aussi à considérer que le « le privé est politique », d’autant que celles et ceux qui animent ce que l’on a appelé « le féminisme radical » dans les années 70, sont dans la continuité de ceux qui ont fortement agressé la CGT dans le mouvement de mai. Il faudra des renouvellements générationnels pour qu’une meilleure appréhension de ces questions puisse voir le jour : une compréhension des questions du sexisme, des dominations et des libertés individuelles, dont celle de son corps, par la CGT ; une meilleure appréhension des questions liées au travail salarié par les associations féministes.

Aujourd’hui la CGT se fixe pour objectif la transformation, dans un même processus, des rapports sociaux de sexe et des rapports sociaux de classes. Si le premier terme a eu beaucoup de mal à s’imposer avant les années 70, le deuxième, dans ces temps de libéralisme triomphant, mérite que l’on redouble de vigilance. Il n’y aura pas de changement véritable ni d’avancée pour la société, et encore moins d’émancipation des femmes, si la vie ne change pas pour les femmes du bas de l’échelle sociale et si elles ne prennent pas elles-mêmes leur destin en mains.

Un bouleversement sociétal et démocratique

Si l’année 1968 a été riche de mouvements de jeunesse à l’échelle internationale, la conjonction de celui-ci avec le mouvement ouvrier caractérise le Mai 68 français. Il conjugue d’une part des luttes revendicatives d’entreprises et professionnelles qui convergent et trouvent leur apogée dans « la généralisation des grèves », d’autre part un mouvement culturel d’émancipation de la jeunesse qui remet en cause « l’ordre établi », en tout cas les formes d’autorité archaïques et dépassées au vu des profondes évolutions de la société française. Ce mouvement bouscule tout sur son passage y compris les types d’organisations représentées par les organisations syndicales. Il provoque aussi des réactions de rejet, des incompréhensions, même parmi les progressistes, qui se trouvent bousculé.es, notamment au plan sociétal, dans la culture des luttes de l’organisation, du changement de société.

Les organisations syndicales se trouvent au cœur de ces contradictions, en particulier la CGT. Compte tenu de son poids et de sa force d’organisation, elle joue un rôle incontournable pour favoriser l’implication des travailleurs et des travailleuses dans les grèves. Mais, pour les mêmes raisons elle se trouve au centre de critiques et mises en cause multiples. Sa structure d’organisation, sa capacité à décider et mettre en œuvre avec un collectif militant soudé, a été un des facteurs puissants de la réussite de la généralisation des grèves dans les entreprises. Mais cette cohérence d’organisation sera fortement mise en cause par les mouvements de jeunesse, et l’extrême gauche, qui y verront les mêmes relents d’autorité hiérarchique et « parentale » que celle qu’ils contestaient dans leur famille, à l’école et l’université et dans la société. De plus, l’activisme et les batailles idéologiques des organisations qu’on appelait « gauchistes » (ce qualificatif a quasiment disparu du vocabulaire contemporain), donnait un caractère très politique à ces critiques en faisant porter à la CGT la responsabilité des limites politiques atteintes. Ces mêmes critiques visaient la forme « organisation » accusée d’être contraire à la démocratie, d’encadrer ou d’embrigader les individus. L’organisation était ainsi accusée d’être inconciliable avec la liberté !

Or, cette aspiration à la liberté et à l’individualité est sans aucun doute ce qui motive l’engagement dans la lutte d’une grande partie de la jeunesse : étudiante, d’abord. En 1968, 33,8% de la population a moins de vingt ans, c’est la plus forte proportion depuis la belle époque. Les 15/24 ans sont 6,3 millions. Les temps d’études commencent à s’allonger sous l’effet d’une part du report à 16 ans de l’âge de la scolarité obligatoire mais aussi d’autre part d’une évolution plus profonde des besoins de la sphère productive. Ainsi, ils et elles ne sont plus que 46%, parmi les 15/24 ans, en 1968, à exercer une activité professionnelle, alors qu’ils étaient encore 54% dans ce cas en 1954. Entre 1962 (fin de la guerre d’Algérie) et 1968, le nombre des étudiant.es double pour atteindre le chiffre record de 600 000. C’est parmi eux que la contestation de toutes les formes d’autorité et de pouvoirs sera la plus forte.

Les moins de 25 ans représentent 15% de la population active mais 25% des ouvrier.es. Ouvriers et enfants d’ouvriers, et encore plus les filles d’ouvriers, continuent à être largement exclus de l’université. La jeunesse française commence à exister en tant que telle notamment dans le domaine culturel, ce que par exemple, tous les documentaires réalisés à l’occasion de la mort de Johnny Halliday ont rappelé. Mais elle se divise sur la question de classes et sur celle des dominations. Dans les entreprises, des dizaines de milliers de jeunes découvrent à la fois le travail, des conditions très dures et des durées de travail très longues ; ils et elles découvrent aussi la lutte, les grèves et les occupations d’entreprises. Leur vie entière en sera marquée. Les adhésions syndicales affluent ; des jeunes, en nombre, ont acquis une expérience d’animation des luttes qui en fera des militantes et militants très vite aguerris, prêts pour occuper des responsabilités syndicales importantes. Ce qui se concrétisera pour nombre d’entre eux et d’entre elles, mais pas tous et pas spontanément.

La question démocratique devient majeure dans le syndicalisme, singulièrement dans la CGT. Le choc est avant tout culturel, il touche au langage, aux rapports entre militant.es et dirigeant.es, aux structures d’organisations, aux manières de diriger. Il n’est pas très perceptible au début, le monde ouvrier ayant un temps de décalage à ce sujet. Les plus révolté.es vis-à-vis de leurs familles, de leurs parents, de leurs ainés étaient sans aucun doute les jeunes issus des catégories aisées et diplômées. Mais ceux-ci sont de plus en plus nombreux et nombreuses dans les entreprises où le travail change et fait de plus en plus appel aux diplômé.es aux cadres aux techniciens.

La CGT se doit donc d’appréhender à la fois des transformations rapides dans le contenu et l’organisation du travail, des modifications importantes dans la sociologie des salarié.es. Cette évolution, outre le rajeunissement, est marquée par un nombre grandissant de femmes salariées, qu’on retrouve, compte tenu de la ségrégation sexuelle des emplois, massivement dans le secteur tertiaire et parmi « les employé.es » catégorie en cours de massification et qui deviendra bientôt aussi nombreuse que les ouvrier.es. Elle est marquée aussi par l’émergence de la catégorie des OS immigré.es, dont les luttes notamment dans l’automobile, marqueront fortement les années suivantes. Dans le même temps les restructurations industrielles et économiques, le début des délocalisations, affaiblissent le poids relatif de l’industrie dans l’économie et masquent la recomposition du salariat en cours, en portant le regard sur ce qui disparait plutôt que sur ce qui nait.

Convergences revendicatives, ou alliances autour de la classe ouvrière ? La CGT doit redéfinir sa stratégie de rassemblement des salarié.es. Les débats sont vifs, certains blocages persistants, carderrière la conception du rassemblement c’est l’analyse des rapports de classes qui se trouve posée. En créant l’UGICT4, le CCJ5, le Comité national des chômeurs, la CGT montre qu’elle perçoit les mutations à l’œuvre et veut y répondre. Elle fait le choix du premier terme de l’alternative : les diversités du salariat appellent à créer des convergences en respectant les diversités et l’égalité dans les constructions et les approches revendicatives.

Sur la démocratie, un immense travail est entrepris : élaboration d’un corpus de référents théoriques sur le rapport et la manière de faire vivre démocratie ouvrière et démocratie syndicale, sur le lien dialectique entre démocratie et organisation (alors qu’elles sont présentées comme antinomiques par une partie des acteurs et actrices de Mai 1968), meilleure intégration de la question des aspirations individuelles et pas seulement collectives dans les pratiques syndicales. Questions toujours présentes dans les réflexions actuelles mais jamais véritablement résolues ou acquises.

Malgré ces efforts, la forme « organisation » connaitra de nombreuses fêlures dont on retrouvera les traces vingt ans plus tard notamment au travers de l’émergence de « coordinations catégorielles » ou de l’aggravation d’un émiettement syndical qui n’a en rien réduit les difficultés globales de syndicalisation des salariés au contraire. Cet émiettement n’est pas la cause de l’affaiblissement du syndicalisme, il en est le symptôme. Il rend l’unité d’action plus nécessaire que jamais mais aussi plus compliquée à concrétiser. Ces questions sont toujours devant nous.

En conclusion

Un demi-siècle après, il est temps de sortir Mai 68 des stéréotypes rebattus d’un mouvement strictement étudiant où les images des violences de rues l’emportent sur toute autre considération. Il fut un mouvement social profond, correspondant à un moment de bascule dans l’évolution des forces socio-productives. Il a été précédé de luttes nombreuses et diverses. Il a concerné des millions de gens, non seulement par les grèves et leurs répercussions, non seulement par les acquis remportés, mais aussi par le fait que le quotidien de chacune, chacun a rencontré l’évènement et a été bouleversé par lui. Les rapports à la politique, au syndicalisme, au collectif s’en sont trouvés bouleversés. Mai 68 n’est pas une parenthèse, c’est une onde de choc dont les effets se font d’autant plus sentir que le moment s’éloigne de la mémoire collective. Il est temps de s’intéresser aux questions posées, restées sans véritable réponse, et de renouer avec la puissance émancipatrice de Mai pour imaginer des perspectives concrètes d’issue aux crises multiformes actuelles y compris celles traversées par le syndicalisme.

Maryse Dumas

1Edmond Maire (1931-2017) a été secrétaire général de la CFDT de 1971 à 1988. Il est un des représentants de « la deuxième gauche ».

2Albert Détraz (1920-216) fut un des artisans de la transformation de la CFTC en CFDT ; il y assuma des responsabilités confédérales jusqu’en 1974. A partir de 1987, il intervint plusieurs fois publiquement, pour dénoncer « une dérive opportuniste et droitière » de la politique confédérale CFDT.

3Premier ministre de 1969 à 1972.

4Union générale des ingénieurs cadres techniciens.

5Centre confédéral de la jeunesse.

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Maryse Dumas a été secrétaire confédérale de la CGT de 1995 à 2009.
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