Interview d’un membre des Bukaneros

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 « La solidarité, la conscience de classe et la défense de notre quartier sont les piliers de notre philosophie »

Pour prolonger ce tour d’horizon des pratiques en faveur d’un football en lutte contre la marchandisation, le sexisme et le racisme, il nous semble intéressant de questionner un membre d’un groupe de supporters revendiquant une identité ouvrière et progressiste. Ces groupes ultra sont des espaces de socialisation d’une partie de la jeunesse et peuvent dans certains cas agir comme des vecteurs de transmission d’une identité de classe loin des tristes réalités identitaires et nationalistes qui gangrènent le monde des tribunes… Direction Vallecas, en banlieue madrilène.

Avant tout peux-tu nous dire ce que représente le quartier de Vallecas et qui sont les Bukaneros ?

 Vallecas est un quartier ouvrier au sud-est de Madrid. A l’origine il s’agit d’un village connu sous le nom de Villa de Vallecas indépendant de Madrid jusqu’en 1950. 

Avec l’industrialisation et le développement de Madrid, Vallecas a grossi rapidement et de manière incontrôlée avec des maisons en taule construites à la hâte par les travailleurs et travailleuses eux et elles mêmes. 

C’est dans ce cadre là que se sont nouées des relations fortes de solidarité entre les habitant-e-s. Ces liens sont à l’origine de ce tissu social qui a fait qu’ont vu le jour des associations de voisin-e-s et un militantisme de terrain, actif dans la défense du quartier contre la spéculation immobilière. 

Historiquement, Vallecas a toujours été considéré comme un quartier teinté d’idéal révolutionnaire. Ce n’est pas pour rien que, dans les années 30, on l’appelait la « petite Russie ».

Les Bukaneros est le groupe ultra du club du quartier le Rayo Vallecano. Il est né dans les rues du barrio et se veut l’héritier de cette tradition militante. La solidarité, la conscience de classe et la défense de notre quartier sont les piliers de notre philosophie. 

Au sein du mouvement ultra, de nombreux groupes considèrent que la politique doit rester hors des stades. Néanmoins ici dans l’État espagnol, la plupart des groupes sont marqués politiquement ou à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Comment l’expliques-tu ? 

L’histoire de notre pays  revêt certaines particularités en rapport à d’autres pays. La division culturelle entre deux « bandes historiques », fachos et antifas, continue à avoir un certain poids. Cette division est aussi marquée au plan de la composition des groupes d’ultras : certains sont des groupes multiraciaux, d’autres sont exclusivement « blancs ».  

Les Bukaneros à de nombreuses reprises se sont mobilisés avec des tifos politiques ou à l’occasion de manifestations. Comment concilier cet engagement militant avec le supportorisme classique dans le monde du football ?

Comme je l’ai dit, en Espagne  il existe une prédisposition certaine à cet engagement politique des groupes ultras. Dans notre cas, je ne sais pas  si on est plus ou moins politisés que d’autres groupes. Ce qui est sûr néanmoins c’est que cet engagement est intimement lié à notre environnement social. On vient au stade pour animer les gradins et encourager notre équipe. Une grande partie de la jeunesse du quartier se reconnaît en nous. On ne vient pas au stade pour des raisons politiques, comme nous n’entendons pas prendre comme prétexte le stade pour faire de la politique. Nous mettons juste en avant  dans nos apparitions ce que nous sommes : la jeunesse d’un quartier marqué par sa caractéristique sociale en lien avec des valeurs d’appui mutuel et de classe. 

Cortège des Bukaneros dans une manifestation antifasciste madrilène.

On a pu voir des Bukaneros s’impliquer dans la lutte menée par une femme, Carmen, contre l’exclusion de son logement. Quels liens avez-vous avec le quartier qui vous entoure ?

En fait le cas de Carmen n’a pas été de notre fait. Cependant, c’est vrai que l’on s’est impliqué à ses côtés au même titre que d’autres groupes de fans du Rayo. 

Banderole de soutien à Carmen.

Notre fierté réside aussi dans le fait que la Direction du Club s’est impliquée dans cette solidarité. Cette donnée n’était pas évidente. On se souvient à cet égard que l’ancienne Direction du club appelait par exemple il y a quelques années à voter pour le Partido Popular (PP), au pouvoir actuellement avec le gouvernement Rajoy. 

On se souvient aussi qu’il y a quelques années un groupe d’ultras lié à l’extrême droite avait tenté de s’implanter dans notre stade. Il se vit finalement obligé de quitter les gradins. 

Tout ça pour dire que rien n’est acquis et que si groupes de supporters et Direction sont relativement unanimes aujourd’hui, il s’agit là du fruit d’un travail de longue haleine. 23 ans de travail en lien avec la base sociale de notre équipe, au sein de notre stade et de notre quartier pour aboutir à des actions de solidarité comme ce fut le cas avec  Carmen. 

Avec quelles organisations du mouvement social collaborez-vous ? N’avez vous pas peur d’une certaine forme de récupération politique de leur part ?  

Nous ne collaborons avec  personne en particulier. Simplement nous réalisons un travail unitaire quand cela nous parait nécessaire et utile. Nous n’offrons pas notre capacité de mobilisation à une quelconque orga. Nous la réservons à nos combats propres, à notre quartier. Nous travaillons par exemple avec de nombreux collectifs de jeunes de Vallecas.   

Un des vôtres, Alfon, 19 ans, a été condamné à de la prison après avoir été arrêté  en 2012 lors d’une manifestation à l’occasion d’une grève générale dans tout l’État espagnol. Peux tu revenir sur le cas Alfon et plus généralement sur la Loi Mordaza et ses conséquences ?

Ce qui est sûr ce que le cas Alfon est complexe tant au plan juridique qu’au plan des motivations qui ont conduit la justice à le condamner à 5 ans de prison. 

Je me contenterai de mettre néanmoins en avant deux aspects :

– Tout d’abord un vrai élan de solidarité internationale pour le soutenir. Ce qui nous a fait chaud au cœur ;

– D’autre part : son  procès est le fait d’une haine de classe. A n’en point douter il s’agit pour le pouvoir d’un avertissement : sera condamnée toute personne qui conteste l’ordre social et capitaliste. 

Alfon est indéniablement un prisonnier politique et doit être considéré comme tel. Notre travail militant est donc de dénoncer la répression et apporter à notre jeune camarade tout notre soutien. 

La condamnation d’Alfon s’inscrit plus généralement dans un contexte de répression aiguë avec notamment le vote de la  Ley Mordaza (Loi du Bâillon). Cette Loi est née dans un contexte d’agitation sociale (grèves générales et ras le bol populaire dans une Espagne en crise profonde) avec la volonté du pouvoir de contenir et anesthésier cette colère sociale. Cette Loi a été dénoncée par des  organismes internationaux défendant les Droits de l’Homme comme la loi liberticide la plus grave actuellement en vigueur au sein de l’Union européenne.  En lien avec cette Loi,  il existe une autre loi similaire, la Loi du sport, qui criminalise les ultras.

En parlant de Lois répressives, quel a été la conséquence  de la mort d’un ultra antifa de La Corogne assassiné il y a deux ans par des ultras d’extrême droite de l’Atlético Madrid ?

L’assassinat de Jimmy a servi de prétexte pour la LFP (Ligue de Football Professionnel) et la Police pour monter une campagne d’alarme sociale sur le thème des ultras. 

Cette campagne a eu comme conséquence la mise sur pied de toute une série de mesures destinées à mettre sous silence le mouvement ultra et surtout à le soumettre à un contrôle absolu. 

Cette mise sous contrôle ne concerne pas tant les violences, malgré tout minoritaires. Elle concerne en premier lieu les groupes dissidents du mouvement ultra dans leurs apparitions politiques (entre autre le contenu des messages des banderoles et les slogans criés pendant les matchs). Les groupes ultras ont désormais aussi comme obligation pour exister, ce qui nous apparaît comme une atteinte à notre liberté, de donner aux Autorités la liste de nos membres.

De notre côté dans notre stade on a pu compter dès le début sur le soutien des autres groupes de supporters du Rayo. En revanche on est en ligne de mire de la Police, de la Ligue du football professionnel (LFP) et de la presse qui nous criminalisent et nous harcèlent. On n’est pas les seuls à être persécutés, néanmoins on est un des groupes d’Ultras qui est le plus victime de la répression.

La mort de Jimmy est un assassinat de plus des mains de fascistes comme ce fut le cas aussi il y a quelques années de Carlo Palomino à Madrid.  Dans les deux cas, il semble que des membres de la Police ou de l’Armée sont impliqués. Peux tu revenir sur cette réalité qui en dépit de la mort de Franco, avec la Loi d’amnistie, fait que de nombreux tortionnaires de la dictature demeurent en activité ?  

Sujet complexe. Ce qui est sûr c’est que dans la période de la « transition » après 1975, il n’y a pas eu de réelle rupture avec le régime franquiste. Nombre de personnalités politiques du régime se sont reconverties dans les institutions de l’Espagne « démocratique ».  Au sein des rangs de la Police ou de l’Armée idem.  Nombre de membres de ces corps qui n’ont pas vécu sous la dictature en ont néanmoins hérité des réflexes et des pratiques.  Si on y regarde de plus près, on se rend aussi compte que beaucoup de personnes du monde politique comme dans le secteur de la justice ou de l’économie, sont les héritiers (fils ou filles dans de nombreux cas) des gens qui assumaient ces postes durant la dictature.

Revenons au football. Dans votre tribune on peut apercevoir des écharpes jaunes de Cadiz. Peut-on parler d’amitié ?

Les Brigadas Amarillas (le groupe ultra de Cadiz) est le seul jumelage que notre groupe a souscrit, et ce depuis 1993, au cours d’un déplacement du Rayo dans cette ville du sud de l’Andalousie. Cadiz et Vallecas ont de nombreux points communs, en particulier son aspect ouvrier. Même si nous, on n’a pas la plage chez nous, les gens de Vallecas comme ceux de Cadiz sont mus par les mêmes valeurs solidaires. Au delà de nos groupes, on peut d’ailleurs dire qu’au fil des ans c’est tout le monde des supporters de nos deux clubs qui sont liés par d’authentiques liens d’amitié.

Pour toi existe-t-il une contradiction entre votre engagement politique et votre action en tant qu’ultra ?

Toute personne a des contradictions, et en premier lien toute personne qui aspire à changer le monde dans lequel on vit. Après avoir dit cela, je pense que non il n’y a pas contradiction mais au contraire prolongement d’un engagement.

Être amoureux du ballon rond et être d’extrême gauche (rojo) fait partie intégrante de notre identité rebelle. Le foot est historiquement un jeu apprécié par la classe ouvrière. Notre principal ennemi est le foot moderne que l’on appelle dans notre milieu : le football business. On croit à un autre modèle de foot. On se bat pour lui. On considère à ce propos que les valeurs néo-libérales ont détruit le romantisme d’un sport vieux de plus de 100 ans.

Manifestation pour l’anniversaire de la mort de Carlos Palomino en 2013.

Depuis ces dix dernières années, les fans les plus pauvres se sont vu-e-s expulsé-e-s des stades du fait entre autre de prix particulièrement prohibitifs. On nous a volé notre sport et nos clubs. Les businessmen les ont convertis en un commerce lucratif et nous les simples supporters et supportrices, on a cessé d’exister en tant que tels. On est devenu du jour au lendemain de simples consommateurs et consommatrices. Des client-e-s. C’est pour cela qu’au même titre que les travailleurs et travailleuses se doivent de récupérer leurs entreprises, nous nous devons de reconquérir et récupérer nos clubs, nos stades, le foot.

Les stades ont toujours été des lieux de sociabilité de la classe ouvrière. Cela a toujours été la raison d’être du football en dépit de ce que les businessmen veulent nous faire croire en prenant en otage nos clubs.

Comment voyez-vous le devenir de votre groupe ?

La saison 2015/2016 s’annonce difficile pour tous et toutes les supporters et supportrices de foot en général et pour notre groupe en particulier. Ce qui serait bien ce serait que les fans soient conscient-e-s que l’on nous vole notre passion et que l’on se doit de défendre notre espace dans les stades. Une année de plus de résistance et de rébellion est toujours une chose positive. Et nous sommes fièr-es d’avoir su résister jusqu’ici contre le football business. Que notre groupe puisse continuer à exister est déjà une victoire en soi. Nous continuerons notre lutte. Suivre notre équipe et demeurer indépendant-e-s.

Le mot de la fin ?

Merci beaucoup pour l’intérêt que vous nous portez. Ce n’est pas tous les jours qu’une publication syndicale nous donne la parole. Cela constitue pour nous une vraie fierté. En espérant que la classe ouvrière consciente et organisée, passionnée comme nous de foot, récupère les stades. Des stades d’où on n’aurait jamais dû se faire expulser.

Un salut chaleureux à vos adhérent-e-s et bons courages pour votre lutte qui est celle de toute la classe laborieuse.

Les mouvements traversant actuellement le monde du football ne sont pas déconnectés des réalités quotidiennes que nous pouvons constater sur nos lieux de travail, de vie ou d’étude. La montée du racisme, du sexisme, des replis communautaires et identitaires vont de pair avec le libéralisme. Les stades sont en fin de compte des extraits de concentrés de nos sociétés. Ils peuvent aussi bien être des laboratoires au service de l’extrême droite, de l’expérimentation de nouveaux procédés sécuritaires ou d’espaces d’entraide et de solidarité. A ce titre, les comités d’entreprise peuvent être un incroyable levier d’action au service de l’éducation populaire et du sport ouvrier. Aux équipes syndicales d’innover et de se réapproprier la question des loisirs pour que le slogan « Un autre football est possible » devienne réalité.

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Aurélien Boudon est militant de Sud éducation 93.

Aurélien Boudon

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Aurélien Boudon

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