Pour un football militant et de transformation sociale.

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«Votre sport exige le concours constant de l’intelligence. Ses problèmes multiformes suscitent les initiatives individuelles les plus étonnantes, les inspirations créatrices collectives les plus stupéfiantes. Et pourtant les esthètes officiels s’accrochent au culte désuet des manifestations primaires de l’effort physique […]vos professionnels pratiquent un métier dangereux, à la rentabilité aléatoire et réduite. Et pourtant le système des transferts les ravale au rang de marchandises, leur dénie le droit de participer à la gestion de leur sport, leur vaut trop souvent les sarcasmes de gens ignorant les difficultés techniques du jeu et les servitudes de leur métier. […] Si vous recherchez dans nos pages matière à satisfaire l’orgueil nationaliste, l’esprit de clocher, ou le culte commercial de la vedette… Ne poursuivez pas votre lecture. »

Extraits de l’édito de François Thebaud,

Le Miroir du Football, n°1, janvier 1960.

La plupart du temps, le football n’a jamais eu bonne presse dans le milieu militant. Les images, réelles ou supposées, qui lui sont souvent attribuées ne manquent pas : la violence de supporters abrutis par la bière et le nationalisme, de vulgaires querelles de clochers, des faramineux transferts de joueurs aux salaires tout aussi indécents, un système corrompu qui organise des coupes au détriment des peuples… la liste peut s’allonger et dresse un portrait peu reluisant. Loin de ces images négatives , le football a su et sait être militant et revendicatif. Des années 60 à nos jours, en France, au Brésil ou bien encore en Angleterre, des joueurs, des supporters et des journalistes ont décidé de reprendre le foot en main, de lui donner un sens politique. Un sens en lien avec un jeu collectif et offensif, en lien avec l’idée de transformation sociale dans son organisation et dans les décisions, un football qui ne constitue pas un champ clos isolé. Au contraire, un football qui présente de fortes similitudes avec notre idée du syndicalisme et notre engagement militant.

Les enragés du football

En 1958, le mensuel le Miroir du Football est lancé. D’abord complément de l’hebdomadaire Miroir Sprint propriété des Éditions J, proche du Parti Communiste, il devient ensuite un titre de presse à part en entière en janvier 1960. Le Miroir du Football bénéficie néanmoins d’une certaine liberté dans sa ligne éditoriale mais aussi dans son mode de fonctionnement. Autour de François Thébaud, ancien journaliste du journal Libération issu de la Résistance, se rassemblent des journalistes qui sont aussi joueurs au niveau amateur. L’équipe fonctionne en totale autonomie vis-à-vis de la maison d’éditions, les comités de rédaction sont libres et y sont animés de longs débats animés et les décisions sont prises en totale démocratie, une rédaction aux accents libertaires. Dès les premiers numéros le ton est donné : le journal remet en cause le culte du résultat, les stratégies défensives ainsi que les injustices du jeu comme jouer à 10 contre 11, mais le principal combat du journal fut le « contrat à temps » des joueurs professionnels. Ce type de contrat cadenassait les joueurs aux clubs sans possibilité de le rompre, les clubs décidaient donc de leur carrière mais aussi d’augmenter leur salaire ou de le baisser.

Le Miroir n’a jamais été en décalage par rapport au monde dans lequel le Football se pratique. Et ce fut le cas en Mai 68 : la France tremble sous la contestation étudiante et ouvrière, l’équipe du journal n’est pas en reste. L’occupation de la Fédération Française de Football de la rue de Iéna s’opère le 22 mai et durera jusqu’au 27. Le secrétaire général et l’instructeur national y sont retenus par les journalistes du Miroir, dont Thébaud, et par des joueurs, amateurs, de la région parisienne. Seuls deux joueurs professionnels les rejoindront, ils s’agit de Michel Oriot et André Merelle du Red Star FC alors en Division 1. Deux banderoles sont déployées sur la façade du bâtiment « Le Football aux Footballeurs » et « Fédération propriété des 600 000 footballeurs ». Un tract signé du Comité d’Action des Footballeurs est distribué dans la rue de Iéna, il se conclut ainsi : « Tous Unis nous ferons à nouveau du Football ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le sport de la joie, le sport du monde de demain que tous les travailleurs ont commencé à construire. ». Ils exigent la destitution des profiteurs du football, de libérer le jeu de la tutelle de l’argent des « pseudos-mécènes incompétents ». Ils reprennent les revendications contre les contrats esclavagistes, mais aussi la suppression de la limitation arbitraire de la saison. À l’issue du conflit, la Fédération concède plus de démocratie et de transparence dans les décisions et que les clubs amateurs obtiennent un entraîneur diplômé. mais sans réelle avancée. Cependant, les « Enragés de Mai » obtiennent le soutien de Just Fontaine ancien joueur et co-créateur du premier syndicat de joueurs en 1961, l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels mais aussi de Raymond Kopa et de Michel Hidalgo.

Occupation du siège de la Fédération française de football (FFF) en Mai 68.

Dans le sillage de Mai 68, l’onde de choc du foot différent refait surface quelques années plus tard et plus particulièrement en Bretagne et en Île-de-France. Le Mouvement Football Progrès voit le jour en 1973 à Rennes, le mouvement reprend les principes du Miroir : jeu offensif en 4-2-4 (4 attaquants, 2 milieux de terrain et 4 défenseurs), en insistant sur le jeu collectif, le « passing game » en opposition au jeu individuel, liberté d’expression des joueurs, amélioration des conditions matérielles. L’équipe bretonne du Stade Lamballais devient le terrain d’application et un véritable collectif qui travaille à l’unisson sur le terrain et en dehors, dans la vie du club.

De São Paolo à Manchester : vivre un nouveau foot.

En 1981, le Brésil vit depuis 1964 sous la coupe d’une dictature militaire qui appauvrit la population, perpétue des exactions contre les opposants par le biais d’emprisonnements, de la torture et de l’assassinat politique. Le football reste le sport le plus populaire depuis les exploits de l’équipe de Pelé, surnommé le « Roi ». L’une de des équipes de São Paolo , le Sport Club Corinthiens Paulista, voit l’arrivée à sa tête d’un sociologue ; ancien leader étudiant des années 70, Aldison Monteiro Alves. Avec le soutien de l’équipe et des supporters, il supprime les primes des joueurs, partage les recettes du stade, le Pacaembu, ainsi que les droits de télévision. Les joueurs phares de cette équipe sont Sócrates, dit le « Doctor », diplômé de médecine, un homme cultivé et politisé, Wladimir et Casagrande, tous les deux membres du Partido dos Trabalhadores, alors jeune parti d’opposition marxiste (actuellement au pouvoir…) qui réunit des syndicalistes, des intellectuels et des étudiants progressistes qui luttent contre la dictature.

Le club s’organise sur des bases autogestionnaires et se rebaptise « Democracia Corinthiana ». Tout est y est décidé entre joueurs : la stratégie et les techniques, les salaires en fonction des recettes, les entraîneurs, la suppression de la mise au vert des joueurs avant les matchs. Toute l’équipe dirige à tous les niveaux : le pouvoir est aux mains des Corinthians. En 1982, la clique militaire sent son autorité se craqueler et lâche du leste en organisant pour la première fois depuis 1964 l’élection des gouverneurs des États qui composent le Brésil. Pragmatique, l’équipe appelle au vote dans la perspective d’anéantir la dictature. Arborant des maillots appelant au vote, sans soutenir de candidat, ils entrent sur le terrain lors de la finale du championnat de l’État de São Paolo portant ensemble une banderole où l’on peut lire : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». En 1985, l’expérience périclite sans Sócrates parti jouer en Italie et sans le reste de l’équipe dispersée dans d’autres équipes. La période d’une équipe soudée et autogérée reste ancrée dans la mémoire et dans la conscience sportive et politique des Paulistanos.

L’Angleterre reste la terre du foot. Son histoire ouvrière et son amour du ballon rond restent étroitement liées : on ne compte plus les équipes ouvrières comme Arsenal créé par les travailleurs des Arsenaux Royaux, Millwall F.C. à l’initiative d’ouvriers d’une usine de confiture et de dockers ou bien West Ham United F.C. par des métallos. Mais l’image d’un foot ouvrier a bien changé, le thatcherisme et la hausse des prix des places ont laissé place à un foot marchandisé et sans saveur. C’est contre cette marchandisation que des supporters décident de quitter leur équipe, crime de lèse-majesté Outre-Manche, et de former leur propre club. En 2002, des supporters du Wimbledon F.C. refusent le déménagement de leur stade en proie aux promoteurs immobiliers, se rassemblent et refondent leur propre équipe l’Association Football Club Wimbledon dirigé par Ian McNay, fondateur du label de rock alternatif Cherry Red Records qui donne son nom au stade. Trois ans après, des supporters de Manchester United F.C. affligés par la main mise de la famille Glaser, riches magnats de l’agro-alimentaire et du sport américain, montent leur propre équipe : Football Club United of Manchester. Fonctionnant sur le principe d’une Scop, les joueurs, le staff technique et les supporters ont chacun une voix dans les décisions du club. Celui-ci est régi sur sept principes fondamentaux : « Les dirigeants sont élus démocratiquement par les supporters. Les décisions seront prises en respectant le principe : une personne, un vote. Le club développera une relation forte avec la communauté locale, sans aucune discrimination. Le club veillera à pratiquer des prix d’entrée accessibles. Le club encouragera une participation des jeunes et des gens du cru, sur le terrain et dans les tribunes. Les dirigeants veilleront à ne pas verser dans la commercialisation à outrance. Le club restera toujours une association à but non lucratif. ».

Banderole de supporters ouvriers du FC United of Manchester

Liverpool n’est pas en reste, l’Affordable Football Club Liverpool se crée en 2008 par des supporters excédés par la flambée des prix du billet du stade d’Anfield, nous prouvant que des supporters sont capables de se rassembler contre la spéculation, et de s’organiser autour de leur sport, de leur lien social.

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Martial Chappet

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