CGT : un retour sur l’histoire pour penser l’avenir

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120 ans, c’est l’âge atteint cette année par la CGT. Dans un moment charnière aussi bien pour l’évolution du salariat que pour le syndicalisme, elle a décidé de marquer l’année d’une série d’initiatives qui, appuyées sur son histoire, l’aident à penser aux enjeux présents et d’avenir tant pour le salariat que pour elle-même et son action. C’est donc à partir de questions et de problématiques très actuelles qu’elle a, tout au long de l’année, déployé des initiatives sur tout le territoire et au plan national. Au terme de celles-ci, il est possible de mettre en exergue les questionnements les plus fréquemment apparus.

Interroger l’histoire sans nostalgie du passé

Contrairement à ce que nous dit l’Internationale, du passé, on ne fait pas table rase ! Pour le pire et le meilleur, celui-ci imprime sa marque de bien des façons dans les situations contemporaines et les débats qui nous agitent. Mieux le connaître c’est mieux comprendre le réel actuel et se donner plus de capacités à le changer dans le sens que nous souhaitons. Dans cette recherche, cependant, il faut se garder de calquer les réflexions et comportements d’aujourd’hui sur ceux d’hier, et réciproquement. Plutôt que de jugements de valeur sur tel ou tel événement passé, les acteurs du présent ont besoin de comprendre quels en ont été les ressorts, à quels mouvements ils ont obéi, comment les contemporains les ont appréhendés et conduits, à partir de quelles préoccupations.

Congrès constitutif de la CGT, du 23 au 28 septembres 1895, à Limoges.

Le fait d’aborder les 120 ans de la CGT en croisant des approches chronologiques avec des approches thématiques a contribué à intéresser un public divers parmi les syndiqués, chacune, chacun pouvant trouver une porte d’entrée correspondant à ses propres centres d’intérêts ou questionnements.

Ainsi ont été successivement abordés les thèmes de la féminisation du salariat, du travail et du hors travail, de l’industrie, du chômage et de la précarité, de l’internationalisme, de l’unité d’action, des bourses du travail, tandis que des conférences abordant les différentes périodes de manière chronologique contribuaient à donner un cadre de référence pour situer les questions dans leur contexte. Un livre sur l’histoire de la CGT, un autre sur l’histoire de la CGT et du chômage sont édités en cette fin d’année 2015.

Un travail spécifique de réappropriation de l’histoire propre à telle ou telle organisation CGT de territoire ou professionnelle a pu être entrepris et partagé avec les générations qui composent actuellement la CGT : ne sous-estimons pas, en effet, l’ampleur des renouvellements générationnels dans la CGT et la modification des cultures militantes qu’elle entraîne.

Le passage de relais n’a, en effet, rien d’évident. La rapidité et l’ampleur des bouleversements du travail, de la société, de la communication modifient le rapport à l’idée de transformation sociale et aux constructions collectives.

Donner envie aux nouvelles générations de se sentir continuateurs des combats antérieurs implique un travail sur les « invariants » de l’action de la CGT, afin de les mettre en rapport avec les aspects en mutations. C’est au prix de cette exigence que celles et ceux qui refusent de subir le sort que la société leur assigne trouveront dans les leçons du passé de quoi nourrir leur propre investissement.

Fédéralisme et démocratie syndicale

La CGT est née à la fin du 19e siècle, dans un mouvement ouvrier à la fois naissant et déjà expérimenté de plusieurs révolutions. En ce début de 21e siècle, le capitalisme est libéral, financier et mondialisé, le salariat est le statut de 90 % de la population active, il est pour moitié composé de femmes. La population agricole et rurale se réduit comme peau de chagrin, la grande entreprise industrielle est près de disparaître, tandis que le numérique pénètre aussi bien l’économie que le travail et la vie personnelle. Pas grand-chose à voir donc avec ce qu’étaient les conditions dans lesquelles des militants, des travailleurs, ont inventé le syndicalisme confédéré. Et pourtant, on ne peut qu’être frappés de la permanence des débats et des courants d’idées entre cette époque et la nôtre.

La CGT a été traversée de débats multiples tout au long de son histoire. Ses principes de fonctionnement en sont le reflet. Le fédéralisme, en particulier, oblige à emporter la conviction par le débat d’idées, plutôt qu’à recourir à un autoritarisme d’en haut ou à une centralisation voués à l’échec au regard des ambitions transformatrices et démocratiques de la CGT. La Confédération, sa direction sont une résultante de ce que veulent ou ne veulent pas les organisations de la CGT.

Les lignes de débats confrontent des courants d’idées plus ou moins structurés selon les périodes, même si l’activité en tendances n’a pas droit de cité dans la CGT. Des conceptions différentes du syndicalisme, de la CGT et de son rôle, du rapport aux autres syndicats, à la négociation collective, au patronat et au gouvernement se révèlent avec plus ou moins de force et de cohérence au long de l’histoire. Le débat sur la tactique des luttes et du rassemblement est évidemment omniprésent dans des termes très proches d’une période à l’autre.

Si certaines différences d’approches reflètent les diversités de sympathies politiques présentes parmi les syndiqués, elles sont loin d’expliquer toutes les contradictions qui la traversent. D’abord parce qu’il y a un authentique débat syndical qui, le plus souvent, ne recoupe pas les différentes sensibilités politiques. Ensuite parce que les différences professionnelles, catégorielles, générationnelles, voire d’histoire spécifique à telle ou telle organisation de la CGT expliquent une bonne partie des différences d’approches ; enfin, il ne faut pas oublier que la majorité des syndiqués de la CGT ne sont adhérents d’aucun parti.

La CGT qualifie de « démocratie syndicale » ses principes de fonctionnement. Il ne s’agit pas seulement d’appliquer la règle majoritaire pour prendre une décision mais de pousser le débat jusqu’à trouver la décision qui rassemble le plus largement. C’est un atout précieux non seulement en termes démocratiques mais pour gagner le « tous ensemble » qui suppose la prise en compte du vécu et des idées de tout un chacun pour dynamiser le commun sans le globaliser ou le désincarner.

Conquêtes et résistances

L’objectif de conquêtes sociales qui, sans aller jusqu’à « abolir le salariat », le dote malgré tout de protections pour faire reculer l’exploitation et créer un monde meilleur, reste un fil conducteur majeur de l’histoire de la CGT. Hier, les conventions collectives, les congés payés, la Sécurité sociale, les retraites sont devenus des réalités après avoir été vus comme des utopies. Utopique c’est aussi le qualificatif employé par certains à propos de la sécurité sociale professionnelle, point d’orgue d’un statut nouveau du salariat, que la CGT ambitionne aujourd’hui de conquérir. Demain peut-être (c’est tout au moins ce qu’on peut ambitionner), les générations futures en vivront beaucoup d’aspects dans le concret de leur vie quotidienne.

L’histoire de la CGT est largement identifiée dans le pays à celle des conquêtes sociales, notamment de 1936 et de la Libération. Il n’y a plus grand monde pour contester l’apport essentiel de la CGT, née avant le salariat, pour doter celui-ci d’un ensemble de droits relevant du code du travail des statuts publics ou de la protection sociale. Mais la bataille idéologique est forte pour nous faire admettre que l’idée même de conquêtes sociales appartiendrait au passé ; appartiendrait aussi au passé l’organisation qui a contribué à les faire naître. Cela pèse fortement sur les luttes actuelles et rend plus difficile leur construction offensive sur des enjeux fondamentaux de société. L’engagement, le militantisme s’en ressentent fortement.

L’idée de progrès possible est atteinte. La différence avec les générations précédentes est à cet égard saisissante ! « Après chaque nuit se lève un matin » disait Louise Michel, déportée en Nouvelle-Calédonie après la Commune de Paris, alors qu’elle ignorait si elle reviendrait un jour. « Nous vaincrons quand même », disaient les résistants sous les balles nazies, tandis qu’en 1943, encore sous le joug de l’Occupation, le Conseil National de la Résistance titrait son programme « pour les jours heureux ». Cette certitude « des lendemains qui chantent » a mobilisé et motivé bien des combats menés pourtant dans des conditions terribles. Pour de multiples raisons, c’est elle qui nous fait défaut aujourd’hui. On ne la retrouvera pas par des formules incantatoires mais par un patient travail de construction revendicative et organisationnelle.

Dans le domaine revendicatif, il s’agit de ne pas se laisser enfermer ni dans la seule protestation, ni dans la seule défense de l’existant. Celui-ci est tout sauf satisfaisant, et la crainte d’aller vers pire ne peut pas être le seul ressort de l’action syndicale. Au contraire, il est plus que jamais nécessaire de construire des propositions novatrices au plus près des salariés de toutes conditions, de leur proposer des formes d’action adéquates afin d’obtenir des succès si minimes soient-ils mais qui permettent de renouer avec l’idée d’acquis possibles. L’esprit de conquêtes et pas seulement de résistances est essentiel pour surmonter la crise en termes progressistes.

Dans le domaine organisationnel, il s’agit de permettre à chacune et chacun un investissement et une pratique qui le transforment et transforment sa condition. On le sait, en France, il n’y a aucun avantage à être syndiqué, il y a même un risque, celui de discriminations syndicales voire de répressions, fortement intériorisé par les salariés. Le seul avantage à être syndiqué est celui de participer avec d’autres à la mise au clair des situations, des moyens de les changer, à l’implication pour le faire. Des échanges, des confrontations avec d’autres qui élargissent les connaissances, permettent l’affirmation de soi et la compréhension des autres et constituent l’essence même de la démocratie.

Celle-ci en effet ne se résume pas au bulletin de vote, elle est d’abord une pratique. Permettre au plus grand nombre possible d’en être acteur est essentiel, d’où l’urgence à trouver des formes d’organisation qui permettent aux catégories montantes du salariat de trouver chaussure à leur pied dans la CGT.

L’action syndicale : un inlassable travail de fourmi !

Le syndicalisme est confronté à une offensive de « neutralisation » de son rôle : par l’institutionnalisation ou par la marginalisation, par la répression ou par la professionnalisation de la fonction syndicale (et quelquefois les deux), dans tous les cas c’est la dimension revendicative et mobilisatrice de son action qui est visée.

Pour le grand public, l’action syndicale est présentée de façon binaire : les perrons et salons d’un côté, « la rue » de l’autre. Dans le premier cas, le sentiment de parlotes dont le résultat est joué d’avance, dans le deuxième, celui de manifestations sans effet réel sur la situation. Dans les deux cas un sentiment d’impuissance, atout majeur des politiques antisociales, d’une part, d’ancrage de l’extrême droite d’autre part.

Or, l’action syndicale est loin de se résumer à cela. L’essentiel se joue même ailleurs, dans sa défense quotidienne des salariés au plan individuel et collectif, dans sa capacité à construire du commun à partir de réalités éclatées, dans ce travail de fourmi inlassable et invisible sans lequel rien de véritablement transformateur ne peut se produire. Les rapports de forces globaux changeront, dès lors que l’action syndicale sera en mesure d’intéresser et de mobiliser les salariés sur leurs lieux de travail et de vie. C’est là qu’ils et elles peuvent le mieux toucher du doigt leur capacité à inverser le cours des choses dès lors qu’ils s’engagent et agissent. C’est là aussi qu’ils et elles ont le plus de possibilités de créer des formes d’actions qui leur ressemblent et les rassemblent et permettent de donner un contenu neuf à la démocratie syndicale et authentique à la démocratie tout court.

Contrairement à ce qui se dit le plus souvent, le syndicalisme ne manque pas d’atouts : il reste la seule force collective présente sur les lieux de travail, là où se joue le cœur de l’exploitation, la seule force (singulièrement la CGT) où ouvriers et employés, salariés du bas de l’échelle, en précarité ou au chômage, s’organisent et prennent des responsabilités, et à laquelle les femmes n’ont pas plus de difficultés à adhérer que les hommes. En proportion insuffisante, certes, mais loin d’être anodine. Le rayonnement syndical est un facteur important de démocratie. Ainsi toutes les élections politiques de ces dernières années voient les salariés sympathisants d’un syndicat être moins abstentionnistes que les autres salariés, et moins voter Front national que les autres. Le développement de la syndicalisation, et surtout celui de la vie syndicale collective et démocratique, sont donc un puissant antidote à la plupart des maux dont souffre notre société.

La CGT s’est créée avant le Code du travail. Elle a su tout au long de son histoire donner une voix, une représentation, une fierté de leur condition à des travailleurs que le capitalisme en expansion méprisait. C’est une ambition de même envergure qu’elle doit se fixer aujourd’hui pour celles et ceux trop nombreux qui se sentent à l’égard de tout : salariés en précarité ou en intermittence, demandeurs d’emplois ou à temps partiel, personnes travaillant aux frontières du salariat dans des formes de travail pseudo-indépendant, etc. Pour elles et eux aussi la CGT se doit de trouver des formes qui leur permettent de se sentir représentés et de faire progresser leur condition par la conquête de droits.

Des problématiques nouvelles, des questions récurrentes

L’écho de la « double besogne » assignée au syndicalisme par la Charte d’Amiens (1906) se fait encore sentir aujourd’hui : comment allier en permanence défense des revendications immédiates et ambition d’émancipation ? Des générations de militantes et militants se seront confrontées à ce défi sans en venir à bout. Aujourd’hui encore, alors que depuis 30 ans la crise produit des ravages au travers du chômage de masse, de l’affaiblissement des garanties collectives et de la désindustrialisation, le débat est permanent entre l’envie de renverser la table (mais peut-on ne le faire qu’à quelques-uns ?) et celle de se replier sur le terrain local ou de la revendication immédiate (mais rien n’aboutit vraiment sans rapport de forces global).

Comment allier encouragements aux plus révoltés (mais très peu nombreux) avec la recherche de formes d’action ralliant la plus grande partie des salariés et de leurs syndicats ? Depuis plus d’un siècle le débat sur la « grève générale » resurgit ainsi épisodiquement, avec les mêmes arguments de part et d’autre, sans jamais trouver de réponse définitive.

Le débat « réforme/révolution » n’est lui non plus jamais définitivement tranché. Par nature, le syndicalisme va de réforme en réforme. Il est évident qu’on ne va pas se coucher un soir dans le libéralisme mondialisé, et se réveiller le matin dans un monde libéré de l’exploitation. Il n’y aura pas de « grand soir » de l’émancipation, plutôt un processus plus ou moins long, fait d’avancées les plus nombreuses possibles et de reculs, hélas trop perceptibles actuellement. Ambitionner une transformation fondamentale de la société comme le fait la CGT implique d’y voir clair sur le but à atteindre et de définir des stratégies, des tactiques qui construisent un processus progressif. La question clé est alors celle du sens des réformes à gagner plutôt qu’une stérile opposition à toute idée de réforme. La deuxième est celle des rapports de forces à construire.

Ce n’est pas pour rien qu’historiquement la CGT s’est définie comme un syndicalisme « de classe et de masse ». La CGT se fixe pour objectif la fin de tous les systèmes d’exploitation et de domination (caractère de classe). Pour y parvenir, le plus large rassemblement des exploités dans l’action est indispensable. D’où la stratégie de rassemblement et d’unité d’action de la CGT (caractère de masse). Selon les périodes, on voit l’un de ces deux caractères prendre le pas sur l’autre : c’est alors l’échec assuré de l’ambition de transformation sociale, soit par sectarisme excessif, soit par dilution des objectifs propres à la CGT au prétexte du rassemblement. La dialectique entre fortes propositions de la CGT et recherche des modalités par lesquelles le plus grand nombre possible de salariés peut se mobiliser est essentielle à la stratégie de transformation. D’où la recherche d’unité d’action des syndicats.

La recherche d’unité essentielle à l’identité CGT

Il n’y a sans doute pas de débat plus transversal à toute l’histoire de la CGT que celui de la recherche ou pas d’unité d’action. C’est la volonté d’unité qui a conduit les syndicalistes de la fin du 19e siècle à créer la Confédération Générale du Travail (1895), puis à progressivement produire des réformes de structures et de fonctionnement la rendant viable, malgré tous les facteurs de dislocation à l’œuvre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la CGT a été la première et la seule confédération syndicale. La CFTC ne s’est créée qu’après le conflit, en 1919, en adéquation avec ce qu’on appelle « la doctrine sociale de l’Église ». Tous les syndicats présents en France aujourd’hui découlent de l’une de ces deux branches mères du syndicalisme français, sauf la CFE-CGC.

L’histoire des scissions syndicales est aussi celle des grandes césures politiques : CGT/CGTU en 1920, scission et création de Force ouvrière, de la FEN, et de quelques syndicats « autonomes » en 1946/1947, CFTC/CFDT en 1966, SUD, FSU en 1989/1990, et création de l’UNSA à la suite. L’autre grande caractéristique est que tous les grands mouvements sociaux dans notre pays se sont réalisés en appui de l’unité d’action des syndicats : les grèves de 1936 ont suivi de très près la réunification de la CGT, les acquis sociaux de la Libération ont suivi l’unification de la Résistance et la réunification syndicale résultant des accords du Perreux (1943), 1968 intervient 2 ans seulement après l’accord d’unité d’action CGT/CFDT ; 1995 voit, au plan confédéral, CGT et CFDT désunies, mais un rapprochement FO et CGT est palpable. Il faut noter que dans les professions « fer de lance » du mouvement de 1995, notamment les cheminots, la CFDT est dans l’action. Enfin, en 2006, tous les syndicats de salariés, de lycéens et d’étudiants sont ensemble dans l’action 4 mois durant pour obtenir l’abandon du CPE (contrat première embauche). Même caractéristique pour les mobilisations sur la crise en 2009 (plusieurs millions de personnes dans la rue à plusieurs reprises).

Indispensable pour permettre les nécessaires grandes mobilisations, l’unité d’action est toujours plus difficile à construire dans les périodes de creux de vague où les rapports de forces sont défavorables aux salariés. Celle que nous traversons en est une. Mais renoncer à la recherche d’unité d’action du fait des divergences évidentes et profondes entre organisations syndicales serait en fait renoncer à toute idée de mouvement social d’ampleur. Cela ne peut pas être un choix de la CGT sauf à lui faire renoncer à ses ambitions transformatrices.

De plus, entre les années 1970 et 1990, la CGT et la CFDT ont chacune perdu la moitié de leurs adhérents, la tendance est sans doute équivalente pour les autres centrales. La conséquence immédiate en est que la CGT ne peut plus concevoir le rassemblement autour d’elle comme elle a pu le travailler dans une période de relative hégémonie ; ni la CGT ni la CFDT, et aucun autre syndicat non plus, ne peut plus, seul, faire prévaloir ses propositions.

Chacun a besoin, pour être entendu dans ce qu’il a de particulier, de s’appuyer sur un large mouvement unitaire. Quant à l’idée de la constitution d’un pôle syndical « réformiste » d’un côté, « contestataire» de l’autre, qui émane en premier lieu de la CFDT, elle ne résiste pas aux réalités du travail syndical et des aspirations des salariés. Remarquons que le qualificatif de contestataire ne résume d’ailleurs pas l’action de la CGT qui se dit elle-même à la fois force de contestation et de proposition, de mobilisation et de négociation, et fait de la consultation des salariés l’un des leviers essentiels de son action.

Ce n’est donc pas par naïveté sur l’état des divergences entre organisations syndicales que la CGT, après le mouvement de 1995, avance son objectif de contribuer à un « syndicalisme rassemblé » (un objectif à atteindre, pas une réalité déjà obtenue). Loin de là ! C’est au contraire en mesurant la profondeur des cohérences identitaires de chacune des organisations et pour ne pas laisser ces dernières empêcher toute perspective de mobilisations de masse et de « tous ensemble » (mot d’ordre du mouvement de 1995). L’expérience prouve en effet que les mobilisations sont un puissant déclencheur de prises de conscience. Les salariés sont alors en mesure de faire bouger les lignes en investissant clairement le débat et l’action. C’est ainsi qu’ont pu se concrétiser des mouvements unitaires sur certains sujets même si de fortes divergences subsistaient sur d’autres : l’unité c’est d’abord une dynamique qui permet à des millions de gens d’avoir envie de s’investir et qui fait d’eux et d’elles les principaux acteurs du débat entre organisations syndicales.

Indépendance syndicale et rapport au politique

En 1864, le manifeste dit des « soixante » (ouvriers de la Seine) stipule : « Le suffrage universel nous a rendus majeurs politiquement mais il nous reste encore à nous émanciper socialement ! ». Sommes-nous si loin de ce débat aujourd’hui quand la majorité des ouvriers et employés s’abstient aux élections politiques, et dit souhaiter que, dès qu’un million de personnes manifestent, la loi doive en tenir compte ? La CGT, en insistant sur le fait qu’il n’y a pas de vraie démocratie politique sans démocratie sociale et que l’une et l’autre ne sauraient se résumer aux bulletins de vote, s’inscrit en continuité de ces précurseurs tout en essayant de tirer les leçons des périodes antérieures, des moments forts mais aussi des moments d’échecs du mouvement ouvrier.

La CGT et les partis de gauche sont nés de la même matrice qui fait de la question « sociale » de classe et de celle de l’émancipation du travail les questions majeures. Les révolutions, au premier rang desquelles 1789, mais aussi celles du 19e siècle en France, et celle de 1917 en Russie, ont profondément marqué la vision du changement de société. Elle était essentiellement basée sur une stratégie de conquête du pouvoir par le haut (l’appareil d’État) qui apparaissait comme le préalable à tout changement fondamental. Cela s’est le plus souvent traduit par un partage des rôles (aux partis la conquête du pouvoir, aux syndicats la lutte économique) et des domaines d’intervention, étant entendu que le primat devait être donné à la stratégie du parti politique, le syndicat en étant soit le relais soit le bras armé. Cette conception souvent dénommée « courroie de transmission » est loin d’être l’apanage des partis communistes.

La social-démocratie s’en est fait une spécialité même si on en parle moins souvent, il suffit de regarder à l’échelle internationale les relations organisationnelles entre partis sociaux-démocrates et syndicats pour comprendre que la conception d’indépendance et d’autonomie du syndicalisme qui résulte de la Charte d’Amiens est une autre des spécificités françaises. Cela étant, l’idée que le syndicalisme a un rôle subalterne à celui des partis continue à largement habiter la gauche française. Ainsi, dans l’immédiat après 1968, la CGT a joué un rôle important pour la signature d’un programme commun de gouvernement des partis de gauche en 1972 ; pendant plusieurs années, elle a mené bataille en sa faveur auprès des salariés au point de présenter l’élection d’un gouvernement de gauche et le contenu de ce programme comme un préalable à la satisfaction des revendications syndicales.

Après l’élection de Mitterrand en 1981, la CGT a été rendue coresponsable par les salariés de ce que faisait ou ne faisait pas le gouvernement de gauche. Ils reprochaient à la CGT son manque d’indépendance et lui faisaient porter le chapeau de tout ce qui n’allait pas. Plus généralement, encore aujourd’hui, on remarque une perte de confiance dans les syndicats chaque fois qu’un gouvernement de gauche ou d’une partie de la gauche dirige le pays.

Par la suite, l’effondrement du système soviétique a fait croire à certains que la CGT n’y résisterait pas et qu’elle serait emportée par la même déferlante (n’oublions pas que parmi les causes d’échec de ce système, il y avait le manque d’indépendance des syndicats, leur subordination aux intérêts du Parti/État, et au final l’insuffisance criante de démocratie).

C’est dans cette période que la CGT a défini son objectif de « renouveau du syndicalisme » (Revendicatif, Démocratique, Unitaire, Indépendant, disions-nous à l’époque) et dans le cadre d’un débat interne extrêmement vif mais riche : affirmer l’objectif de transformation sociale par un rapport démocratique aux salariés, des exigences revendicatives définies avec eux, des formes d’action visant le plus grand nombre et le syndicalisme rassemblé, une capacité à négocier et conclure des compromis sur la base de consultations des salariés et au service de la poursuite des actions pour les revendications, une ouverture à des relations constructives avec les associations et un rapport aux partis politiques basé sur le respect mutuel et l’autonomie réciproques. La CGT a ainsi mieux défini et approfondi sa vision du rôle spécifique du syndicalisme dans une perspective de transformation sociale.

Depuis toujours les statuts de la CGT prévoient expressément la possibilité de se syndiquer pour défendre ses intérêts matériels et moraux quelles que soient ses opinions politiques, philosophiques, religieuses, etc. L’adhésion aux objectifs transformateurs de la CGT n’est donc pas un préalable à la syndicalisation. L’adhésion syndicale ne présuppose pas l’adhésion idéologique. La pratique concrète et les valeurs qu’elle permet de percevoir et partager construisent par la suite l’appartenance. Si tous les partis politiques sont présents dans la CGT, même si c’est dans une proportion inégale, il ne faut pas oublier que la majorité de syndiqués n’est adhérente d’aucun. Le respect de cette diversité est essentiel à l’unité de la CGT, d’autant que le débat syndical ne se confond pas avec un arbitrage entre les différentes sensibilités politiques, de la même façon que le comportement social des salariés ne recoupe pas exactement leur comportement politique.

Un syndicalisme du 21e siècle

On peut considérer que le débat entre syndicalisme de services et syndicalisme revendicatif a été tranché par l’adhésion et la fusion de la fédération des Bourses du travail dans la CGT. Le système social global ne lui fait d’ailleurs pas de place puisque, contrairement à d’autres pays, il n’y a pas besoin en France d’être syndiqué pour bénéficier des conventions collectives, des mutuelles ou de l’assurance chômage. Pourtant, il resurgit dans le débat national du fait de la trop faible syndicalisation. La CGT récuse les propositions visant à n’attribuer les acquis collectifs des organisations syndicales qu’aux seuls syndiqués. Elle récuse aussi toute idée de syndicalisation obligatoire ou de chèque syndical. Appliquer et respecter le droit de tout un chacun à se syndiquer sans être soumis à des risques de discriminations ou répressions est bien plus opportun, comme ouvrir des droits pour les syndiqués à se réunir sur le lieu et pendant le temps de travail.

Rassemblement contre l’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Le 8 octobre 2016 (Photo Daniel Maunoury).

L’histoire et le droit social font que le syndicalisme en France est un syndicalisme de militants plutôt que d’adhérents. Cela n’a pas que des inconvénients, d’après ce qu’en disent nos collègues étrangers. Pour autant, la syndicalisation actuelle atteint un étiage qui réduit la possibilité militante d’influer sur le cours des choses. Elle ne peut plus être traitée comme une question secondaire.

La CGT peut et doit trouver en elle-même les ressorts pour répondre aux attentes multiples d’un salariat en pleine mutation, confronté à des éclatements, des mobilités et des précarités multiples. Parvenir à se constituer en force solidaire et autonome de mobilisation et de représentation des salariés dans leurs diversités doit être son objectif premier. Première Confédération syndicale créée, référence incontournable pour tout le syndicalisme, la CGT a des responsabilités particulières pour impulser un renouveau des espoirs qui l’ont fait naître il y a plus d’un siècle. Le sens de l’histoire est incertain, mais celui des luttes syndicales et sociales est lui incontestable. La CGT aujourd’hui comme hier est bien décidée à le porter au bout de ses potentialités.

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Maryse Dumas a été secrétaire confédérale de la CGT de 1995 à 2009.

Maryse Dumas

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