Apparition, usage et abus du terme « autogestion »

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Curieusement, l’origine du mot « autogestion »vient des langues slaves car c’est l’adaptation, vers la moitié du XIXème siècle, de la conception anglo-saxonne du self-government, dans le sens d’autonomie régionale. Mais l’équivalent russe, samo-oupravlenie, désigne aussi bien une « administration avec une certaine indépendance locale » qu’une « action décidée et organisée par des individus ». Michel Bakounine utilise en russe le mot dans ces deux sens en 1873 : « […] plus le peuple est dans l’impossibilité d’exercer un contrôle […], plus l’administration du pays s’éloigne de l’autogestion par le peuple1[…] L’idée républicaine est l’expression la plus haute et la plus pure de l’autogestion 2 et de l’égalité des droits des citoyens. » Lénine emploie également le terme « autogestion » en 1905 : « L’organisation de l’autogestion révolutionnaire, le choix par le peuple de ses représentants n’est pas le prologue, mais l’épilogue de l’insurrection.3 »

L’autogestion en Yougoslavie

En France, le mot « autogestion » apparaît par le biais de la propagande yougoslave, à partir des années 1950, afin de montrer une pratique marxiste-léniniste différente de celle de l’URSS. La Yougoslavie attirait alors les militants et militantes de gauche dérouté.es par le modèle léniniste représenté par Staline. À propos de Staline, s’il est plus brutal que Lénine, il n’a fait que suivre une orientation marxiste imposée par Vladimir Ilitch Lénine, que je résume par trois citations4 : « l’obéissance absolue » des ouvriers aux dirigeants bolcheviques [avril 1918] ; « il fautorganiser une défense renforcée en choisissant des gens sûrs pour mettre en œuvre une terreur de masse impitoyable contre les koulaks5, les popes et les gardes blancs; et pour emprisonner les suspects dans un camp de concentration hors de la ville. » [août 1918] ; « Un bon communiste est en même temps un bon tchékiste. » [avril 1920]. Évidemment, quelle autogestion pouvait-il y avoir en URSS avec la loi bâillon de l’obéissance absolue, le camp de concentration et la Tchéka6 ?

Avant d’envisager comment l’autogestion est apparue en 1950 chez les léninistes yougoslaves, il faut connaître quelques données sur la situation du pays. Entre 1944 et 1948, le Parti communiste de Yougoslavie n’arriva pas à imposer sa double singularité : d’abord, le fait d’être le seul PC d’Europe occidentale qui a pu libérer son pays, et, de plus, avec davantage d’aide militaire de l’Ouest que de l’Armée rouge ; ensuite, les accords de Yalta7, entre le bloc capitaliste et le bloc du capitalisme étatique et léniniste, n’avaient pas défini clairement où aller être placée la Yougoslavie. Par voie de conséquence, il y eut une lutte dans le camp léniniste pour domestiquer le Parti communiste de Yosip Broz Tito, aussi léniniste que ses ennemis. Il en découla pour le PC de Yougoslavie la nécessité de soumettre une partie de ses militant.es partisans de l’URSS, d’obtenir le soutien des travailleurs et travailleuses, qui subissaient de violentes pressions le long de toutes les frontières avec les pays prosoviétiques : l’Albanie, avec des influences parmi les Albanais de Yougoslavie, la Bulgarie avec des intérêts dans des groupes macédoniens, la Roumanie et la Hongrie par rapports aux minorités roumaines et hongroises en Yougoslavie. Seules la Grèce, l’Italie et l’Autriche maintenaient un certain calme sur leurs frontières avec la Yougoslavie. Le gouvernement de Tito publia subitement la loi de 1950 sur les salaires en partie fixés avec les travailleurs et travailleuses. La loi fut complétée en 1952 par « l’autogestion dans les usines et dans les coopératives et les villages ». Il est certain que c’était une manœuvre pour se gagner les travailleurs et travailleuses ; mais, parallèlement, ils et elles bénéficiaient de lois courantes dans bien des pays (sécurité sociale, retraite), et presque inexistantes ou toujours ignorées depuis l’instauration de la monarchie serbe. Cependant, l’insuffisance persistante et significative de l’autogestion yougoslave était qu’elle ne pouvait pas exister (sauf dans des interstices insignifiants) dans la vie sociale et culturelle. C’était un outil ayant peu de portée, incapable de peser dans la société et sur le parti unique léniniste, dont le sommet décidait de tous les aspects de la vie.

L’essor de l’économie yougoslave et, donc de l’autogestion, fut assez semblable au développement de l’Espagne. Les deux pays ouvrirent largement leur frontière pour qu’une partie de leur classe ouvrière parte à l’étranger, au moment où apparut le besoin en main d’œuvre des six pays de la future Union européenne. Cela entraîna un flux constant d’envois de devises des nombreux émigré.es économiques (forcément, à cause de la politique du pays) en Yougoslavie ; par ailleurs, l’industrie touristique sur la côte de la mer Adriatique (beaucoup moins chère que les plages italiennes et françaises) assura une manne tout aussi constante qu’en Espagne. L’autogestion exista jusqu’à la guerre civile qui débuta en 1990 et fut, en grande partie le résultat de la dernière tendance de Tito, consistant à imposer des oppositions entre les six Républiques du pays, peut-être pour satisfaire les pressions économiques du FMI en échange d’aide financière. De plus, la réunification des deux Allemagne à partir de novembre 1989 stimula les classes dirigeantes allemandes pour réinstaurer leur domination économique en Europe centrale. Cette nouvelle tactique visait automatiquement la Croatie et la Slovénie au détriment des autres régions des Balkans. Les manipulations de l’OTAN pour aider l’Allemagne s’ajoutèrent aux tensions internes en Yougoslavie.

Le mot « autogestion » a surgi avec la propagande des théoriciens yougoslaves, qui s’appuyaient plus sur des interprétations que des textes bolcheviques, pour donner une base marxiste à leur tactique vis-à-vis du prolétariat yougoslave. Il trouva un terrain tout préparé chez des léninistes découragés par « la Patrie du socialisme » et parmi les groupes trotskistes ; aussi parmi les libertaires, surpris.es par l’expérience yougoslave.

L’intérêt pour l’autogestion se généralisa quand elle surgit aussi en Algérie en 1962, un pays qui venait de se libérer de l’occupation culturelle et militaire de la France et qui, apparemment, allait suivre une voie hors des tutelles étrangères. Évidemment, la discussion sur l’autogestion avait des fondements instables : le meilleur spécialiste de l’autogestion yougoslave était un de ses sympathisants le Suisse Albert Meister8. Il publiait beaucoup à partir d’enquêtes économiques, et en partie sociologiques, qu’il faisait dans des usines. Nous lui avons demandé un entretien, vers 1963 : nous étions trois camarades de la revue française Noir & rouge9. Meister nous avoua qu’il ne savait pas le serbo-croate et qu’il était toujours accompagné par des personnes qui lui traduisaient ses questions et les réponses qu’on lui donnait. Il ne savait pas non plus qu’un de nos camarades, yougoslave et ex-maquisard titiste, avait écrit en 1959une étude en français sur la législation et la pratique de l’autogestion yougoslave. Évidemment, un chercheur ou un intellectuel (léniniste ou pas) de l’époque n’allait pas perdre son temps à lire des textes anarchistes !

Le mythe des conseils ouvriers chez Tito

En 1959, Paul Zorkine écrit un article intitulé ainsi, paru dans la revue Noir & Rouge10. En voici une synthèse :

« Après la rupture du P.C.Y. avec Moscou, la classe dirigeante, libérée de l’obligation d’exécuter docilement les directives soviétiques dans l’organisation et l’économie de l’État, s’est vu obligée de faire des concessions importantes aussi bien à la paysannerie qu’à la classe ouvrière. C’est ainsi que les paysans ont reconquis la liberté de décider librement la nature de leur production, et le rachat obligatoire de leurs produits fut progressivement abandonné. La concession consentie à la classe ouvrière était la création des conseils ouvriers d’usine. La propagande officielle affirme que les ouvriers eux-mêmes décident du montant de leurs salaires et de la distribution des revenus des entreprises économiques. Cette participation ouvrière à la gestion des entreprises devait mettre fin à l’abaissement continu du standard de vie des ouvriers. Car c’est là, finalement, la question : Qu’est-ce que le gouvernement nous offre comme moyen pour sortir de cette situation misérable ? Est-ce que la « participation ouvrière à la gestion des entreprises » mettra fin à 1’abaissement continu du standing de vie des ouvriers ? […]

Le Directeur dirige la production et toutes les affaires de l’Entreprise. Les ouvriers et les employés sont responsables devant le Directeur de l’accomplissement de leur travail. Le Directeur représente l’Entreprise envers l’État et envers les autres entreprises (Loi du 18 juin 1950, article 8). Le directeur est membre d’office du Comité de Gestion mais, ce qui est pour le moins curieux, la Loi le place au-dessus de ce Comité : Si le Directeur trouve qu’une décision du Comité de Gestion ne correspond pas à la loi, aux prescriptions légales et aux ordres des autorités compétentes, il est obligé d’en avertir immédiatement ces autorités et de suspendre l’exécution de la décision du Comité de Gestion en attendant que l’organisme compétent de l’État prenne la décision définitive (article 40 de la même Loi). […]

C’est la police qui impose l’application des règlements, la discipline au travail et l’exécution immédiate des ordres du Directeur. Devant la porte d’entrée de chaque usine yougoslave, se trouve un policier. Même les touristes occidentaux de « gôche » ne peuvent pas ne pas le voir. Ce qu’ils ne voient pas c’est un « organe de sûreté intérieure » que les ouvriers yougoslaves appellent, dans leur argot, le « Tzynkar » (Tzinkar = le Zingueur) […]

L’article finissait par une brève réflexion :

« Nous voulons, à la base des faits évoqués, affirmer que les ouvriers ne peuvent pas contrôler la gestion de l’économie sans disposer des droits essentiels de la liberté de parole, de réunion, de l’organisation : que l’idée même des Conseils ouvriers est incompatible avec l’existence de l’appareil d’Etat ; que – chaque fois que l’on avait essayé de faire coexister les deux (État – Conseil ouvrier) – ce ne fut jamais l’État qui « dépérit » mais, au contraire, c’est lui qui absorba les Conseils. Qu’est-ce qu’il en reste en Yougoslavie ? »

Une réponse indirecte a été donnée en Yougoslavie par le sociologue NecaJovanov (1928-1993) qui publia une étude en 1979, avec le titre intéressant de « les grèves de travailleurs dans la République fédérale socialiste de Yougoslavie de 1958 à 1969.11» L’introduction des professeurs de Jovanov indique qu’il s’agit d’un « sujet délicat », mais abordé sérieusement et scientifiquement. La conclusion évite tout jugement global et consiste en 26 remarques techniques, mais éloquentes.

N°12. La grève apparaît exclusivement au niveau local (il n’y a pas eu de grèves générales), mais leurs causes réelles résident dans le système macro-économique et politique. C’est une caractéristique contradictoire de la grève.

N°17. Dans 27,7% des cas, les travailleurs ont utilisé la grève comme dernier recours, et pour 72,3% des cas, les travailleurs ont tenté d’exercer leurs droits en suivant les démarches habituelles, mais ils se sont mis en grève parce qu’ils avaient épuisé toutes les voies possibles de résolution de leur problème. En fait, en ce qui concerne l’autogestion institutionnalisée et la structure de l’État, la grève a en soi une caractéristique contradictoire. Si on peut accepter la grève comme dernière étape, on ne peut l’accepter comme première attitude, ni non plus comme la seule façon d’exercer les droits de l’autogestion et de la politique.

N° 18. Les données sur les grèves qui ont eu un groupe dirigeant sont approximatives. Les travailleurs gardent le secret sur les groupes dirigeants et leurs membres.

N° 19. Durant les grèves, les travailleurs sont en général restés sur les lieux de travail dans 89,7% des cas. Il n’y a eu que 10 grandes grèves avec des manifestations dans les rues ou des tentatives de le faire qui ont échoué. On n’a pas enregistré de détériorations de machines dans les usines.

N° 26. Les opinions des enquêtés sur l’attitude des syndicats et des organes de l’autogestion face à de futures grèves ne sont pas tout à fait semblables et elles se contredisent parfois. Le syndicat et les organes d’autogestion devraient, dans la majorité des cas, agir préventivement, et 24.3% des enquêtés croient que le syndicat devrait soutenir ces grèves que les travailleurs font comme en dernier recours. » 12

Il faut souligner le courage dont font preuve Neca Jovanov, ses éditeurs et collègues en avouant que les « travailleurs gardent le secret sur les groupes dirigeants et leurs membres »13. Une lapalissade dans le pays, mais qui révélait les rapports entre les exploité.es et les exploiteurs, peut-être pour déclencher une prise de conscience chez les dirigeants léninistes capables de le faire. Quant aux léninistes étrangers et notamment français, ils demeurèrent aveugles et sourds14.

L’autogestion comme outil du prolétariat

Le paradoxe, déjà souligné, est qu’on discutait de l’autogestion yougoslave sans en connaître la réalité. Dans le cas de l’Algérie, trois aspects ont été significatifs. D’abord, la spontanéité de la manière de s’organiser des travailleurs agricoles algériens pour autogérer les grandes propriétés abandonnées par les patrons (des Français qui décidaient de quitter le pays). Le deuxième, a été une tendance de la créativité prolétarienne à s’étendre à certaines usines. Et, très rapidement, le dernier aspect : l’interdiction imposée par le sommet du parti unique (qui étrangla tout ce qui semblait pouvoir lui échapper, comme le mouvement d’émancipation féminine). Ces attitudes de l’administration algérienne étaient totalement différentes de ce que l’on connaissait de l’autogestion en Yougoslavie. C’est pour cette raison que, en dépit de ses défauts ignorés ou passés sous silence, il est indubitable que l’autogestion entraîna des réflexions importantes.

Deux revues stimulèrent le débat. La revue anarcho-communiste Noir & Rouge publia dans son numéro 30 (en réalité 31-32) de juin 1965 un étude intitulée « Collectivités espagnoles », dont le titre était aussi sur la couverture. C’était la traduction d’une interview du camarade José Llop sur la collectivité des coiffeurs de Barcelone et celles de Flix et Ascó ; la fin de l’article paru dans le numéro suivant. En avril 1966, la couverture du n° 33 était « Autogestion ». Je ne me souviens pas si nous nous sommes rendu compte que nous employons déjà le mot comme définition d’une tactique ouvrière organisée à la base. En revanche ce qui est certain c’est que nous avons également publié dans Noir & Rouge en juin 1965, un texte d’une conférence de décembre 1964 de Daniel Guérin « L’Autogestion contemporaine » où il donnait tout son sens actuel à l’autogestion : « L’autogestion est, incontestablement, si les ailes ne lui sont pas rognées, une institution de tendances démocratiques, voire libertaires. A l’instar des collectivités espagnoles de 1936-1937, elle vise à confier la gestion de l’économie aux producteurs eux-mêmes. A cet effet, elle installe dans chaque entreprise, par voie d’élection, une représentation ouvrière, à trois échelons : l’assemblée générale souveraine, son abrégé délibératif, le conseil ouvrier, enfin l’organe exécutif : le comité de gestion. La législation prévoit certaines garanties contre la menace d’une bureaucratisation : les élus ne peuvent faire reconduire indéfiniment leurs mandats, ils doivent être engagés directement dans la production, etc. En Yougoslavie, les travailleurs, en dehors des assemblées générales, peuvent également être consultés par référendum.15»

De son côté et quelques mois plus tard, le premier numéro de la revue Autogestion sortaiten décembre 1966. Elle avait une orientation clairement universitaire et militante, avec la tendance autoritaire et la libertaire. La présentation de la revue se plaçait dans le sillage du sociologue français (ex-soviétique non léniniste et grand connaisseur de Proudhon) Georges Gurvitch (1894-1965), comme créateur « d’une théorie sociologique de l’autogestion ». Et une de ses interventions était citée :

« […] je peux témoigner de l’extraordinaire pénétration des idées proudhoniennes, aussi bien parmi les intellectuels russes, que dans les syndicats ouvriers russes. Pour ma part, ce n’est pas en France, mais en Russie, que je suis devenu proudhonien, et si je suis venu en France, c’est pour mieux approfondir ma connaissance de Proudhon. Je peux donc donner un témoignage personnel direct : les premiers soviets russes ont été organisés par des proudhoniens, ces proudhoniens qui venaient des éléments de gauche du Parti socialiste révolutionnaire ou de l’aile gauche de la social-démocratie russe. Ce n’est pas chez Marx qu’ils ont pu prendre l’idée de la révolution par les soviets de base, car c’est une idée essentiellement, exclusivement proudhonienne. Comme je suis l’un des organisateurs des soviets russes de 1917, je peux en parler en connaissance de cause.16 »

Avant 1965, Georges Gurvitch n’écartait pas une variante : « En second lieu, les conseils ouvriers peuvent être instaurés par un gouvernement politique issu de la révolution sociale, qui, après avoir au préalable réussi à se stabiliser et à éliminer les forces adverses, s’est de plus persuadé que le meilleur moyen de réaliser une planification à la fois démocratique et capable de donner le maximum de rendement est de se dessaisir en faveur de la représentation directe des travailleurs. C’est la voie yougoslave.17 » Visiblement Gurvitch ne s’était pas aperçu de déclarations contradictoires, de 1956, du théoricien de l’autogestion yougoslave, Edvard Kardelj : « Sans ce droit d’ingérence [du Parti] il est impossible d’assurer l’unité du système, ainsi qu’un fonctionnement uniforme des services publics. […] Notre intervention, en certain cas, revêt une tendance à revenir purement et simplement à une gestion bureaucratique. Il est vrai que labase financière de la gestion autonome de nos conseils ouvriers et de nos communes est trop étroite.18 »

Dans ce premier numéro, on peut lire aussi des déclarations comme : « Par conséquent, le parti de l’autogestion ne peut être que le parti qui mène la politique vers le terme et la fin de la politique, par-delà la démocratie politique19». « Mais le mérite historique de l’École Marxiste Yougoslave, attachée à l’expérience de l’autogestion, consiste à vouloir renouer avec les traditions critiques, créatrices, du marxisme authentique dans la recherche de la voie pour la reconstruction socialiste de la société, compte tenu du contexte historique actuel. »20

Conclusions

Ce panorama démontre que, malgré la désinformation ou les illusions sur la Yougoslavie, le nouveau mot « autogestion » a fini par désigner une pratique séculaire de la lutte de classe (« L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », indiquait les statuts de l’Association internationale des travailleurs (AIT) en 1864 ; une jolie phrase presque jamais appliquée au sein de cette association par les « libertaires » et leurs ennemis « autoritaires »).

L’autogestion suppose une construction de la nouvelle société par la classe ouvrière, avec le droit et le devoir de la critique fraternelle et éventuellement la révocation des délégué.es désigné.es pour représenter leurs semblables. Simultanément, l’autogestion maintient une partie de l’expérience historique des luttes prolétariennes. Et, surtout, c’est une pratique quotidienne qui instruit ses membres et qui se forme elle-même au fur et à mesure. Par exemple, en 1936 dans l’Espagne révolutionnaire, il y eut des secteurs qui ont d’abord fonctionné en adoptant l’égalité des salaires, et ensuite le salaire familial, car l’expérience avait démontré que c’était la manière qui correspondait le mieux aux besoins locaux.

Dernière remarque, on pense souvent que l’autogestion a un côté autoritaire et un autre libertaire. En fait, chez les anarchosyndicalistes espagnols, avant 1936, il existait deux conceptions du communisme libertaire celle d’Isaac Puente (qui inspira la majorité des camarades à la base) et celle d’Horacio Martínez Prieto qui était peu différente [ou pas du tout] de certains aspects du marxisme léninisme21. Elle inspira des membres et des ministres du « sommet » anarchosyndicaliste entre 1936 et 1939.

À l’inverse et à partir du marxisme léninisme, il y eut des pratiques très distinctes, voire libertaires, comme en Allemagne en 1920-1922 avec l’Union générale ouvrière (AAUD-E), que dépeint ainsi Otto Rhüle22, dans un texte de 1922 :

L’objectif final de l’AAUD-E est une « société sans domination » ; la voie vers ce but est la « dictature du prolétariat » comme classe. La « dictature du prolétariat » est l’exercice « exclusif » par les travailleurs de leur volonté sur l’institution politique et économique de la « société communiste », par « l’organisation de conseils ». Les tâches immédiates de l’AAUD-E sont :

(a) La « destruction des syndicats et des partis politiques », principaux obstacles à l’unification de la classe prolétarienne et du développement ultérieur de la révolution sociale, qui ne peut être l’affaire des partis et des syndicats.

(b) L’unification du prolétariat révolutionnaire dans les usines », les débuts d’une autre production, base de la société à venir. La forme de toute union est « l’organisation dans l’usine ».

L’AAUD-E rejette toutes les « méthodes de lutte » réformistes et opportunistes et s’oppose à toute participation au parlement et aux « conseils d’usines légaux », car c’est le sabotagede l’idée conseilliste. L’AAUD-E écarte absolument la « direction professionnelle ». Les personnes appelées dirigeantes ne sont considérées que comme des conseillers. « Toutes les fonctions » dans l’AAUD-E sont « honoraires ».

C’est de la base que jaillit et se définit l’autogestion. Elle est en soi une direction politique, retrouvant la tradition séculaire des assemblées entre égaux, comme pendant la Commune de Paris. Elle meurt assassinée si un État subsiste.


1 Étatisme et anarchie, 1873, Bakounine, Editions Champ libre, 1976 : « gestion du peuple par lui-même » dans la traduction officielle, p. 244, « narodnogo samoupravlenia », p. 45 en russe.

2 Idem : « la souveraineté » dans la traduction officielle, p.327, « virajenie grajdanskogo samoupravlenia » en russe.

3 Périodique Proletari, n°12, 16 août 1905 : « Boïkot boulguinski doumi i vostanie » [« Boycott de la Douma de Boulguine et insurrection »].

4 Pour les sources et les originaux en russe, voir « Hommage N° 7 à la révolution des soviets libres Vladimir Ilitch Lénine et les travailleurs : quelques citations dans leur contexte historique 1906-1921 et un écho en France en novembre 2017 » [www.fondation-besnard.org/spip.php?article3019].

5 Le terme « koulak » n’a pas de définition dans le socialisme scientifique ; c’est en principe un paysan moyennement riche par rapport aux latifundistes et aux petits agriculteurs, et aux pauvres. L’absence de définition économique entraine des interprétations arbitraires dans de très nombreux cas. Quelques millions (avec leurs familles) ont été envoyés au goulag.

6 Tchéka : abréviation russe de Commission extraordinaire pour s’opposer aux contre-révolutionnaires et au sabotage [aussi bien les tsaristes que les révolutionnaires non reconnus par le PC], créée par Lénine le 20 décembre 1917, jour de la fête des « travailleurs du ministère de l’Intérieur ».

7 En février 1945, les dirigeants de l’URSS, des Etats-Unis et de l’Angleterre se réunissent en conférence à Yalta et décident du « partage du monde » à l’issue de la seconde Guerre mondiale.

8Après 1969, Albert Meister (1927-1981) adopta des positions libertaires et son opinion sur la Yougoslavie était finalement fracassante : « Pour en finir avec l’autogestion yougoslave ».[…] « les seules manifestations vivantes de l’autogestion dans les entreprises yougoslaves sont les grèves ; des grèves qui se font contre les nouveaux patrons incarnés par les inamovibles délégués des syndicats, du Parti et des technocrates, plus, naturellement, pour le décor, quelques ouvriers en appétit d’ascension vers la notabilité». Extrait de « Pour en finir avec l’autogestion yougoslave », Albert Meister, Revue Autogestion, n° 6, 1981, pp. 255-258. [www.fondation-besnard.org/spip.php?article1056].

9 Revue qui a paru de 1956 à 1970. Voir : http://archivesautonomies.org/spip.php?article188

10 Noir & Rouge n° 14, 1959. Zorkine a également écrit, par exemple : « Réflexions sur la guerre de partisans comme type de lutte révolutionnaire », Noir & Rouge n° 2, 1956.

11 Radnički štrajkovi u Socijalističkoj Federativnoj Republici Jugoslaviji cd 1958. do 1969, Neca Jovanov, Godine,Belgrad, 1979, Voir « La grève et le projet autogestionnaire en Yougoslavie ». In: Sociologie du travail, 22ᵉ année n°4, Octobre-Décembre1980. pp. 408-414 [https://www.persee.fr/doc/sotra_0038-0296_1980_num_22_4_1648].

12 Neca Jovanov, o. c., pp. 186-188.

13 Cependant, une interview de Jovanov dans la revue Autogestions en 1981 déclencha une campagne « à la soviétique » contre la revue en Yougoslavie et en France. Jovanov affirma n’avoir jamais été interviewé. Voir « Propagande hostile Yougoslavie sur la piste de la French connection ».

14 Voir L’autogestion en chantier. Les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1981), Frank Georgi, Nancy, Editions Arbre bleu, 2018 L’absence de prise en compte du contenu du texte de Paul Zorkine (une allusion p. 327) montre le poids des illusions et de l’ignorance du réel.

15 Noir& Rouge,n° 31-32, jun 1965, pp. 16-17.

16 Autogestion n°1, décembre 1965, pp. 5-6.

17 Ídem [écrit en 1957], p. 53.

18 « Notre administration d’Etat dans la situation nouvelle » dans « le Nouveau Droit yougoslave » 1956, Socialisme et autogestion, Albert Meister, 1964, cité dans Noir& Rouge n° 33, février 1966, « L’Autogestion en Yougoslavie (suite) », Ivo [Todor Mitev], pp. 6-7.

19 Henri Lefebvre p. 69.

20 Michel Raptis p. 92.

21 « Dès que la grève révolutionnaire n’aura plus de raison d’être, tous les producteurs en général doivent réintégrer leurs postes de travail et reconstituer ainsi la situation prérévolutionnaire jusqu’à ce que les statistiques, l’examen serein des circonstances permettent d’établir des normes pratiques pour entamer le déplacement des producteurs d’objets inutiles et de contraintes, en les incorporant aux nouvelles demandes du travail social. […] les travailleurs eux-mêmes désigneront leurs mandataires […] ils auront la faculté de réguler le travail, de décider des horaires, de créer leurs comités d’usine, d’imposer des sanctions disciplinaires aux paresseux et contre le sabotage, l’immoralité, de stimuler et de récompenser l dévouement et l’étude, d’impulser la propagande. Ils organiseront des groupes de choc, d’activité et ils imprégneront l’ambiance d’une saine moralité. » Extrait de Comment nous allons renforcer la révolution, Horacio Prieto, 1932.

22 O. Rühle (1874-1943) : député du parti marxiste allemand SPD, il rejoint Karl Liebknecht dans son vote au parlement contre les crédits de guerre le 20 mars 1915. Avec celui-ci et Rosa Luxemburg, il participe à la création de la Ligue spartakiste, puis du Parti communiste d’Allemagne (KPD) en 1918 ; exclu l’année suivante, il est parmi les fondateurs du Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD) en 1920, et le quitte à la fondation de l’AAUD-E en 1921. Dès lors, il sera un des promoteurs du « communisme de conseils ».

Franck MINTZ

Professeur retraité, membre de la CNT-SO, Franck Mintz a notamment publié L’autogestion dans l’Espagne révolutionnaire, Editions Belibaste, 1970 ; Explosions de liberté, Espagne 36 - Hongrie 56, Editions Acratie et ACL, 1986 ; Autogestion et anarcho-syndicalisme (analyse et critiques sur l’Espagne 1931-1990), Editions CNT-RP, 1999.

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Professeur retraité, membre de la CNT-SO, Franck Mintz a notamment publié L’autogestion dans l’Espagne révolutionnaire, Editions Belibaste, 1970 ; Explosions de liberté, Espagne 36 - Hongrie 56, Editions Acratie et ACL, 1986 ; Autogestion et anarcho-syndicalisme (analyse et critiques sur l’Espagne 1931-1990), Editions CNT-RP, 1999.